LETTRE XX
Si je trouve chaque jour plus de rai^ sons pour me plaindre de la grossièreté des kalmuks, qui font tout ce qu'ils peuvent pour me rendre la vie des steppes désagréable, d'un autre côté , je ne puis m'empêcher de m'étonner de la bienveillance qu'ils mettent à me servir, dans les vues qui m'ont conduit chez eux. Depuis le dernier des kalmuks jusqu'au premier, chacun s'empresse de me fournir l'occasion d'augmenter mes connaissances, dans leur langue , leur religion, leurs mœurs et leurs usages. Lorsque j'arrive à la khouroull > chaque mandchi qui passe, me demande comment s'appelle en langue kalmuke tel ou tel autre objet, et si je m'avance au milieu des prêtres, vingt voix à la fois se font entendre, pour me faire des questions différentes. Le fils aîné du prince passe des
heures entières à me dicter un poème héroïque qu'il sait par cœur 5 et quelquefois, sans que je l'en prie , il m'écrit quelques lignes, avec une précision admirable , pour avoir occasion de m'enseigner comment je dois écrire. Son intérêt pour moi doit me paraître d'autant plus frappant , qu'il est uni à une délicatesse qu'on ne peut guère s'attendre à rencontrer chez un kalmuk (* ). Car le prince dans ses rapports avec moi, est amical et bon. Il me donne souvent de petits passages d'écriture kalmuke à lire, et il me fait répéter, jusqu'à ce qu'il puisse dire : c'est bien.
Je passai, hier la plus grande partie de la journée avec le prince et la princesse. Lorsque j'entrai chez eux, le prince était encore dans la hutte du sarga. La princesse me fit servir, avec des gâteaux kalmuks, du thé dont je fus obligé de boire deux coupes ordinaires, contenant environ une clemi-
( * ) Le lecteur ne doit pas croire cependant qu'il en soit toujours ainsi, même avec Erdèni; aujourd'hui politesse, demain grossièreté ; tel est le caractère des kalmuks. Le prince et la princesse seuls ne se sont jamais écartés enyers moi des égards et de la bienséance.
bouteille chacune. Peu de temps après , le prince entra et fit apporter de nouveau du thé, je m'excusai; mais il me dit que puisque j'en avais bu avec la princesse, il fallait aussi que j'en busse avec lui.
Vers le soir, j'allai sur la grande place, où est sa hutte, et je me promenai une heure ou deux, depuis un bout jusqu'à l'autre. Pendant cette promenade, il causa continuellement avec moi, pour m'habituer à connaître la langue, et je puis dire, que parmi tous mes maîtres, aucun dans la horde , ne réussit mieux que lui. Lorsque notre conversation, qui ne pouvait rouler que sur des choses fort simples, cessait quelques instans, il disait aussitôt : Bassa kellè ( Parle encore ). Quand je me trompais, ce qui arrivait souvent, il me répétait les mots tels qu'ils devaient être, et me les faisait redire cinq ou six fois 3 j'étais de plus obligé de répéter, après lui , jusqu'à ses demandes.
Pendant la promenade, nous approchâmes de la khouroully et j'étais occupé à faire au prince le récit de ce qui m'était arrivé la veille, avec un ghèllonng , qui m'avait salué en me disant : Grand nez d'allemand, es-tu
bien portant? A quoi j'avais répondu : Et toi, petit nez de kalmuk , es-tu aussi bien portant ? Le prince et sa suite éclatèrent de rire, il changea mes paroles et me faisant répéter les deux questions , il laissa subsister le toî9 dont le kalmuk s'était servi envers moi; mais , dans ma réponse , je fus obligé de substituer vous à la place de toi , le prince me faisant observer que c'était plus agréable, et quJau lieu de kalmuk je devais mettre ghèlloung. Je n*ai pas besoin de vous dire combien ce changement me parut dur; mais que faire ? Celui qui se voue à une entreprise comme la mienne , doit, comme dit Shakespeare 7 verser de l'eau froide sur sa colère.
Je venais de terminer mon anecdote du grand et du petit nez , lorsque nous nous trouvâmes près des huttes, qui forment le cercle de la khourouïl ; le prince entra à dessein dans l'enceinte , et s'approcha de quelques prêtres assis sur un tapis de feutre et occupés à jouer au baki. 11 commençait déjà à me dire de répéter mon histoire, en présence de ces prêtres ( qui, à son arri- \ée, s'étaient levés, et d'après son ordre
siéraient assis de nouveau ), lorsqu'il observa un coup avantageux qu'un joueur allait faire : il cria aussitôt, Baisa! baisa ! ( Attends î attends ! ) alors il s'assit aussi j et se mit à jouer avec les autres. Je fus obligé pendant ce temps, quoique bien malgré moi, de raconter encore une fois mon histoire. Je laissai le toi et le vous de côté \ mais les prêtres qui étaient assis le répétèrent. La partie finit pendant ce temps-là , et le prêtrequi avait gagné dit au prince, en plaisantant, qu'il serait obligé de payer le gâteau qu'il avait perdu.
En sortant de la khouroull , nous prîmes un autre chemin, qui nous conduisit à quelques huttes, où le prince faisait travailler à une nouvelle habitation. Un des ghèlloung qui étaient auprès de lui , ayant remarqué que le prince voulait se reposer quelques instans, chargea un prêtre inférieur d'un seau en cuir , plein de lait et d'un grand vase de bcis, pour le thé, afin d'en servir au prince. A peine eut-il dit qu'il voulait s'arrêter , que ce dernier regarda autour de lui, s'il n'y avait pas de couveiture de feutre, pour s'asseoir ; on en apporta une
aussitôt, on la plia et on l'étendit à terre. Les kalmuks ne considèrent pas comme un péché , mais comme une inconvenance de prendre quelque chose debout. Le prince s'assit les jambes croisées , goûta des deux boissons , et m'en fit donner aussi. Il aurait offensé le ghèlloungy s'il avait refusé ce qui lui était offert \ mais il suffisait qu'il en goûtât seulement un peu.
Après nous être ainsi restaurés , nous nous promenâmes encore, et le bassa kéllè du vice-khan m'obligea de raconter quelque chose du Goh - Tchikitou ; je choisis le passage où le prince, étant de retour, retrouve son père , parce que c'était celui que j'avais lu le plus souvent. Le vice-khan était tout étonné de m 'entendre , avec mes mots mal liés ensemble, répéter quelque chose du Goh - Tchikitou ; mais je lui en dis assez pour qu'il put conclure que j'avais compris ce livre. Il rentra de suite, avec moi, chez lui, et je fus obligé de raconter encore une fois à son épouse ce passage du livre kalmuk. Après cela, en ayant choisi un autre morceau, il commença à le réciter et je fus obligé de continuer. Le prince et la princesse me
comblèrent de louanges, et pour me témoigner leur satisfaction de ce que je leur avais raconté, ils me chantèrent tous deux un épisode d'un autre écrit religieux, et me quittèrent avec plus de politesse que de coutume.
Parmi les différentes demandes que le prince m'avait faites, une m'avait surtout frappé, parce qu'elle était une preuve évidente de la finesse de la vue des kalmuks. 11 s'agissait d'un chameau qui était éloigné de nous de trois cents pas; le prince voulait savoir de quel sexe il était , mais l'horison commençait à s'obscurcir , et l'on pouvait à peine distinguer à quatre pas de distance. Je témoignai au prince mon étonnement d'une pareille demande, mais toute sa suite éclata de rire, en voyant que je regardais cela comme une chose difficile.
Nous apercevions plusieurs chameaux dans l'éloignement, et le prince me demandait chaque fois s'il était mâle ou femelle ; pour amuser la suite du prince, je répondis, au Lazard, ce qui me venait dans l'idée, et il arriva heureusement que je rencontrai sou-r vent juste.
J'avais quitté le prince pour retourner dans mon quartier. Erdèni jouait encore de son dombour, et j'attendais, ayec impatience et à moitié endormi, l'instant de me coucher, lorsqu'un garde du corps du prince , entra et me dit de me rendre chez Tchoutchei. Le temps était si sombre, que, sans conducteur , j'eusse trouvé avec peine la hutte 'y je suivis donc l'envoyé tout en réfléchissant à ce qui pouvait avoir donné lieu de me faire appeler si tard.
En entrant, je vis à la porte, un vieux kalmuk qui chantait en s'accompagnant avec un dombour. Le chanteur, à genoux, se faisait entendre déjà depuis quelque temps , et avec tant de chaleur, que sa voix en était affaiblie 5 mais il régnait une certaine harmonie de ton dans cette longue chanson, et une telle régularité, que j'étais étonné d'entendre un chant kalmuk aussi parfait. Mon étonnement fit plaisir au prince.
A chaque couplet, le musicien s'arrêtait pour rafraîchir son gosier, en "vidant une coupe de thé noir, ou enfumant, et ilreprenait ensuite son dombour et continuait sa chanson,
Je profitai d'une de ses pauses , pour lui demander quel était le sujet de son chant : il me répondit que c'était des marches de héros. Je lui demandai encore s'il en savait beaucoup : J'en ai une bonne provision, me dit-il, je voudrais seulement que ma voix put y suffire.
Si par la suite je parviens à gagner l'amitié de ce chanteur ( ce dont je ne doute pas, aussi long-temps que j'aurai de Peau-de-vie et du tabac à lui donner ) , et si je puis comprendre assez la langue kalmuke pour pouvoir écrire de suite ces chants héroïques, j'en formerai une collection, que je continuerai jusqu'à ce que les inspirations de la Polymnie du chanteur soient épuisées, ou bien jusqu'à ce que mon goût pour Pentendre se soit refroidi. Lors même qu'une telle collection de poésies ne devrait pas donner des résultats importans pour l'histoire kalmuke, elle aurait toujours l'avantage de répandre une plus grande clarté sur la manière de penser de ce peuple.
Voilà les espérances qui me récompensent des désagrémens que je dois éprouver souvent ici; et si ces illusions ne devaient pas
se réaliser, les contrariétés que j'éprouve n'existeraient plus.
Le prince était, avec la princesse, sur son lit de camp, lequel, ce jour là, avait des rideaux qui enveloppaient à moitié le lieu où ils étaient assis. Ils avaient tous deux les pieds appuyés l'un contre l'autre , mais le prince ayant dépassé les limites de sa place , la princesse l'engagea à y retourner 5 il ne fit pas semblant d'écouter j alors elle lui dit , avec une espèce de mécontentement : Allons, gros bœuf, retire-toi. Mais le prince ne fit pas plus d'attention à cette injonction qu'à la première demande.
Comme je ne pouvais comprendre la chanson qui me paraissait un peu longue, et que je voyais le chanteur s'égosiller avec peine , je priai le prince de le faire cesser ; mais il me répondit qu'il venait de lui donner deux chameaux , et qu'il fallait qu'il chantât encore. Déjà plusieurs fois, pendant les pauses , on lui avait reproché le présent qu'on venait de lui faire ; et le pauvre homme fut obligé de continuer jusqu'à minuit.