LETTRE XXII
Des bords de TAmtam Selma, le 27 septembre.
U n des passe-temps les plus agréables des kalmuks est le jeu des échecs, que, non seulement les princes et les prêtres, mais même les simples kalmuks jouent avec beaucoup de facilité. C'est principalement dans la khouroull qu'il est fort en usage.
L'échiquier est ordinairement divisé en deux, afin de pouvoir le transporter plus facilement ; on réunit les deux parties lorsqu'on veut s'en servir. Les pièces qui composent le jeu des échecs ont d'autres figures et d'autres noms que les nôtres 5 mais la marche est la même , et l'on marque les parties avec de petites plaques de fer, souvent aussi avec différens morceaux de bois : la reine s'appelle touchimell , ce qui signifie à peu près visir . Cette dénomination est plus caractéristique et détermine mieux que le
nom ordinaire, le but dans lequel ce jeu fut inventé, puisque la main droite d'un prince orientai n'est pas à son épouse mais à son ministre. L'inventeur du jeu, qu'il soit indien ou persan , voulant fixer l'attention de son souverain sur l'obligation imposée à son premier ministre de veiller etd'agirpour lui, tandis qu'il n'a besoin que d'employer son décorum (n'oubliez pas que je parle de l'esclave d'un despote du harem ), le prince devait être persuadé qu'il perdait tout en perdant son ministre : en considérant la chose sous ce point de vue, la dénomination de ministre, donnée en Asie à la première figure des échecs, était plus exacte que celle que nous donnons à la principale figure de ce jeu.
Le roi s'appelle khan ; les pions portent les noms de garçons, fous, chevaliers ; et les tours portent ceux de chameaux, chevaux et voitures. Les figures des échecs kalrnuks sont presque toutes arrondies, et les principales sont à peine un peu plus grandes , le khan a seulement plus de circonférence que le touchimell : les chameaux ont la forme d'une espèce de bouteille. Au commencement
du jeu, ou avance seulement un pion, et le fou est principalement destiné à attaquer i lorsque le khan ou le touchimell est en danger, les kalmuks poussent un oui, qui sonne à l'oreille comme s'ils disaient chatt, mais on entend fort peu la voyelle. Lorsque la partie est gagnée, ils prononcent également le mot matt ; mais la voyelle est encore à moitié mâchée. Les joueurs kalmuks ne se fâchent pas lorsque quelqu'un conseille : mais une figure, qui a été déplacée, ne peut jamais être remise à sa place. Lorsqu'un pion arrive à la dernière limite ennemie,, on lui donne un nom plus élevé, mais on ne le remplace pas , comme chez nous , par une autre figure $ on se contente de lui en faire jouer le rôle. Lorsqu'on prend une pièce, les kalmuks disent qu'on la mange, et le jeu est ordinairement terminé en peu de minutes. Hier, après midi^ je me suis occupé à voir jouer aux échecs, jusqu'à l'heure de la prière; car les prêtres kalmuks sont obligés , dans l'après-midi , au signal donné par une trompette, de se réunir dans leurs huttes. Le lama indiquant pour chaque jour l'espèce de prière que l'on doit faire et la divinité
qui doit être honorée. Le cor se fit entendre, et les prêtres se dispersèrent pour la prière, dans les huttes environnantes. Je me rendis dans une des principales et je m'assis , en m'appuyant contre la couverture de la hutte, à une place qu'on m'avait indiquée.
Il y avait environ douze à quinze prêtres, la plupart mandchi et ghètzull , qui, sous la conduite des ghèlloimgy et assis sur deux lignes, entonnèrent divers chants que j'avais déjà entendus plusieurs fois. Les timbales et les autres instrumens , qui se font rarement entendre, hormis aux jours de fête, ne furent pas employés; mais les mains de ceux qui priaient, remplaçaient souvent quelques uns de ces instrumens , puisque tous les assistans frappaient, dans certains momens, leurs mains l'une contre l'autre.
Ce claquement de mains d'une réunion de personnes, qui inspirent pour la plupart le respect, a quelque chose de si drôle, que celui qui n'est pas habitué à cette scène, peut se croire transporté au milieu d'une réunion de lamites insensés. Mais quel est le peuple qui n'a pas d'usages qui paraissent extravagans à un autre peuple f
Enfin , avant la fin de la prière , deux ghètzull, munis de courroies, portèrent, au milieu de la hutte, un grand vase de tchigan, orné de cercles de laiton. Je fus invité à m'asseoir sur une couverture de feutre, pour prendre part au rafraîchissement , et on me présenta une coupe qui pouvait contenir environ une bouteille. Les prêtres me dirent que je pouvais boire trois coupes pareilles sans leur causer de peine 5 mon refus de le faire fut inutile, et je fus obligé d'avaler d'abord la première coupe. Les prêtres distingués avaient tous de petites coupes , mais ils avalaient si vite, que j'en étais toujours à ma première, tandis qu'ils en avaient déjà vidé sept à huit. Un mandchiy assis près de moi,, et qui avait dix à douze ans> s'efforça de boire cinq coupes remplies , de la grosseur de la mienne , et il paraissait tout glorieux d'avoir fait une telle action. Le premier des ghèlloung présens, qui était un vieillard de soixante ans, tâchait aussi d'avaler douze petites coupes, et se plaignait de ce que son âge l'empêchait de boire autant que les autres. Pour la première fois, je remarquai que le tchigan de cavale avait en
lui-même quelque chose d'enivrant; mais les buveurs kalmuks se trouvaient si bien des vapeurs de cette boisson, qu'ils commencèrent à parler tartare, russe, et cherchèrent même à parler allemand. Le YÎeuxg/ièlloung se mit à chanter plusieurs airs kalmuks. Je demandai si Ton avait souvent l'habitude de boire ainsi autant de tchiganx le vieillard me répondit avec un certain air de gravité : Nous nous enivrons tous les jours , et les autres m'assurèrent qu'on pouvait considérer cette boisson comme un excellent remède, puisqu'après s'être enivré , on se portait à merveille. Cette dernière assertion me parut plus que douteuse : le feu et l'agitation que je remarquais dans tous les yeux, pendant l'ivresse, me faisait croire, au contraire, que le lait de jument devait être fort nuisible aux organes de la vue : les maladies des yeux, si ordinaires chez les kalmuks, pourraient bien provenir de l'usage de cette liqueur. Cette raison est d'autant plus probable, que plusieurs étrangers prétendent, qu'après avoir bu de cette boisson, ils éprouvaient un picotement désagréable aux yeux. Quan t à moi, je n'ai éprouvé hier aucun mal
de ce genre, mais, pour ne pas me mettre dans la position de ceux , qne l'excès de la boisson obligeait de sortir, quand je vis remplir ma troisième coupe , je m'esquivai , sans faire attention que tous ensemble me criaient de revenir pour la vider.