‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 34 sur 49 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Gourban Nour , le 3o septembre,

Nous avons parcouru maintenant la moitié du chemin, depuis Sarepta jusqu'au houma, et nous nous trouvons dans un site agréable. On y remarque trois grands lacs pleins de roseaux , où viennent se nicher des pies, des eignes et des canards, qui ont donné leurs noms à ces lacs. Je voudrais que nous fussions déjà sur les bords du kouma, afin de pouvoir me rendre dans quelques villages russes , proches du lieu où la horde du khan va établir son quartier d'hiver, jusqu'au retour de la belle saison. Ce qui augmente encore ce désir, ce sont les procédés des kalmuks envers moi; car aucun peuple ne peut être aussi grossier que celuici. Les kalmuks n'ont aucun égard pour les étrangers qui n'ont pas quelque emploi, et ils sont si insupportables, si à charge, que

chaque ligne que l'on écrit sur la grossièreté des uns et des autres ne peut que s'en ressentir. Joignez à cela le mépris qu'ils portent à tous les étrangers dont ils n'ont rien à craindre ou à espérer. Aucun peuple ne pousse aussi loin l'orgueil national. Un des fils du prince me demanda dernièrement, si les kalmuks étaient bons ou mauvais : je lui répondis qu'il y en avait de bons et de mauvais ; mais cette réponse ne le contenta point, etil prétendait qu'ils étaient tous bons; je lui répondis par le silence. Les kalmuks ont encore une idée exaltée de leur religion et de leur esprit. La journée d'hier m'en a fourni la preuve la plus certaine.

Un kalmuk avait tiré de mes papiers une feuille contenant un discours kalmuk, que M. Neiz m'avait donné à Sarepta, pour m'habituer à bien connaître la manière de parler cette langue ( * ). La divinité Mansouchari était représentée d'une manière

( * ) Les kalmuks ont beaucoup l'habitude de fouiller dans les affaires appartenant aux étrangers; les fils du prince même ne se gênaient pas pour fouiller , en ma présence , dans ce qui m'appartenait.

un peu défavorable sur le papier en question . On a menti! on a menti! s'écria le second fils du vice-khan, en jetant, à plusieurs reprises cette feuille à terre ; et je ne pus le tranquilliser, ainsi que les autres kalmuks qui étaient là , qu'en lui permettant de la jeter au feu. Si vous avez lu, dans Don Quichotte, le chapitre où le tribunal de l'inquisition en agit contre les livres de chevalerie du noble chevalier de la Manche , vous pourrez vous faire une idée de la joie avec laquelle les kalmuks virent la flamme dévorer ce papier avec le dialogue anti-Mansouchari. Les kalmuks trouvèrent encore deux feuilles d'une harmonie évangélique , traduite en kalmuk , qu'on m'avait également donnée à Sarepta, pour lire. L'évangéliste saint Jean était celui dont il était fait mention, et le premier chapitre de son évangile commençait la traduction. Voilà un toodchi allemand ! s'écrie celui qui avait trouvé la feuille , et aussitôt toutes les personnes présentes se rapprochèrent pour en entendre le contenu. Cette traduction avait été faite, quelques années auparavant, lorsque la confrérie de Sarepta avait encore l'espoir d'atti-

rer les kalmuks au christianisme. Pour faire adopter à un peuple une nouvelle religion , à la place de celle qu'il pratique, il n'y a que deux moyens : la force ou l'enthousiasme. Le premier moyen peut produire un changement apparent 5 le second, un vrai changement Si des hommes d'un zèle ardent pour le christianisme , se fussent voués à le prêcher chez les kalmuks et fassent venus s'établir parmi eux , nul doute que ceux-ci seraient peut-être arrivés à se dire intérieurement , que la nouvelle religion pouvait être meilleure que la leur; et alors il me paraît qu'il y aurait un grand pas de fait ; mais on se contenta de traduire des documens religieux, qui n'étaient pas appuyés par une mission évangélique, et le but dut nécessairement demeurer sans résultat. Il ne faut donc pas s'étonner , que les kalmuks ayant lu : ce Au commencement, était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe, » trouvèrent matière à des remarques ridicules , et vous pouvez penser aussi que je me trouvais fort embarrassé avec eux. Mes rapports avec les kalmuks m'obligeaient de me taire j je fus donc

contraint de dissimuler, pour cacher mon ressentiment. Les feuilles passèrent de main en main, et furent lues dans plusieurs huttes. Aujourd'hui encore,, on a envoyé trois fois chez moi pour chercher le toodchi allemand , mais je répondis que le soir précédent quelqu'un, dont le nom m'était échappé, m'avait prié de les lui prêter.

J'eus lieu d'être étonné, en cette occasion, delà grande mémoire des kalmuks, car, non seulement les fils du vice-khan , mais même les domestiques, répétèrent les passages qui avaient été lus , avec une précision étonnante , en mettant à leur place , avec une exactitude extraordinaire , les noms de Nazareth > Marie , Josep ; car c'est ainsi que prononcent les kalmuks.

Cependant ils furent punis, il y a quelques mois, de leurs railleries sur ]a religion catholique, par le translateur russe, Maxi man , et si ce châtiment était arrivé après l'affaire d'hier , je ne les aurais certainement pas plaint, comme je le fis alors. Le translateur se trouvait chez le vice-khan, qui lui avait donné plusieurs papiers à traduire , et lorsqu'il eut terminé son travail, il se mit à

lire attentivement la feuille qui servait de couverture. Le vice-khan, curieux d'en savoir le contenu, le demanda au traducteur qui lui répondit : Ce n'est rien, ce n'est rien, en cachant la feuille qu'il lisait parmi les autres. Mais le vice-khan n'en devint que plus curieux, et ne fut pas content qu'il n'eut de nouveau cette feuille, qui contenait une formule d'abjuration , à l'usage des kalmuks qui quittent la croyance de leurs pères pour se soumettre à celle de l'église russe. Vous connaissez l'énergie avec laquelle les chefs du clergé russe , et principalement le grand Platon savent exprimer ce qu'ils veulent dire; je vais donc vous traduire cette abjuration.

« Je renonce et maudis toute croyance qui m'a été enseignée, depuis ma jeunesse jusqu'à ce jour. Je renonce et maudis tous les faux docteurs et les superstitieux Bourkhan et les divinités qui furent jadis des hommes, savoir : Dchakdc hämo uni , Soukoziba, Abidaba, Mansouchari , Maidari^ Erlikhan, Loumkhan, les Tenghèri, Dantc hing y Okin- Tenghèri , Daraècké ', le Dalaima j le Bodko-Lama et toutes les autres idoles.

« Je renonce et j'abjure la croyance dangereuse de la métempsycose, ainsi que celle du passage de L'âme dans d'autres corps ; je renonce à la doctrine de la création du monde, et j'abjure tous les mensonges des lama, des choutoukey de tous les piètres, de tous Leurs crovans et sectateurs.

ce Je renonce et j'abjure toutes lesimages et statues des idoles ; toutes les prières adressées aux étoiles et à la lune , qui ne sont que des corps crées par le vrai Dieu.

ce Je renonce et j'abjure la triple sainteté ( Gourban-Erdtni ): j'abjure enfin tous les Dieux et Déesses menteurs, tous les idolâtres lama, tous leurs prêtres, tous leurs écrits, toutes leurs doctrines, toutes les offrandes, jeûnes et reliques du Chalir-Ouroulè \ j'abjure en un mot toutes les superstitions auxquelles j'ai cru jusqu'ici, et je crache dessus. »

A peine le translateur eut-il commencé le second alinéa, que le prince s'écria: Assez, assez ; et dès qu'il voulut continuer : Non ! je ne puis pas v tenir, s'ecria le prince. Le translateur avant répondu , que la suite serait peut-être meilleure , un nouveau paragraphe fut iu , et le mécontentement du vice-

klian monta au suprême degré. C'est sans doute , ne cessait-il de s'écrier , ce maudit ghèlloung , qui a abandonné notre religion, qui a écrit cela : on aurait dû le brûler, Técorclier.

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