LETTRE XXVII
Le 16 novembre.
Je vous écris encore du même lieu d'où je tous ai adiessé mes dernières lettres $ car le prince kalmuk veut s'y arrêter pendant un mois. J'ai cependant fait soixante-dix à quatre-vingts lieues de plus, pour voir la source du Kouma, et vous vous étonnerez peutêtre, que je sois déjà de retour; mais je vais vous en dire la raison.
La longueur des nuits et la brièveté des jours ne me permettant pas d'employer beaucoup de temps à écrire, et croyant que je trouverais à Wladimirouka, des habitations russes, je quittai, il y a quinze jours, la horde, et je marchai en avant, espérant que les kalmuks me suivraient bientôt. Le prince me donna pour guide, un kalmuk qui avait des amis en ce lieu et qui m'accompagna §ur un chameau. Chemin faisant, nous nous
associâmes à tin russe et à un tartare -, mais notre départ ayant été retardé à cause du thé, je ne pus me remettre en route qu'à neuf heures.
Depuis notre camp jusqu'à Wîadimirouka, nous avions quatre- vingts Werstes à faire, et comme sur toute la ligne de cette route , on ne peut trouver une goutte d'eau , nous voulions partir afin d'y arriver le soir. Nous marchâmes donc sans nous arrêter, et nous parvinmes, après dix heures de marche., sur les bords du Kouma et au village. A moitié chemin , j'avais changé de monture avec mon compagnon , je lui avaifc donné mon cheval et j'avais pris son chameau.
Plusieurs européens prétendent que le mouvement du chameau est très fatigant à supporter $ mais je trouvai qu'on était aussi commodément sur un chameau que sur un cheval , car le petit trot du premier est trèssupportable , ce n'est que son pas précipité qui incommode. Lorsqu'un chameau , pour se lever , se sert de ses pieds de derrière, le cavalier qui n'est pas habitué à monter ces animaux, se trouve dans une position embarassante , qui cependant n'a aucun dan»
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ger, et lorsqu'il bronche, celui qui n'y est pas habitué, est comme frappé d'une commotion électrique; mais les bosses du chameau et les jambes qu'on tient très-écartées, et qui n'ont pas besoin d'étrier , empêchent de tomber. Enfin je trouvai qu'il était d'autant plus agréable de monter un chameau, que je fus dispensé de le conduire ; car ayant donné à mon compagnon la corde qui sert à cet usage , il la noua autour de son corps , et tira l'animal après lui.
Nos montures commençaient à être fatiguées , lorsque la forêt qui est sur les bords du Kouma se détacha sur l'horizon, à quinze Werstes de distance 5 toute la partie méridionale du ciel paraissait comme environnée d'une couronne bleue, tandis que de l'autre côté, on voyait paraître trois ou quatre nuages fixes qui, ainsi qu'on le dit, indiquaient les montagnes du Caucase. Si je n'avais pas su que ces montagnes étaient éloignées d'environ cent cinquante Werstes du lieu où nous étions, j'aurais cru qu'elles se trouvaient derrière la forêt; et l'idée de voir le Caucase avait quelque chose de magique pour moi, que je ne puis rendre et que, mê-
me si je le pouvais, je ne voudrais pas expri^ mer. Le paysage formait un tableau ravissant qui se développait de plus en plus, mais que rapproche du soir dérobait insensiblement à ma vue. Heureusement, il n'y avait plus que quelques Werstes jusqu'au village, où nous allâmes loger chez le doyen de l'endroit, ataman.
Habitué à l'air libre des steppes, la chaleur d'une chambre me parut insupportable * et l'ataman , sur ma demande , courut à la cave, d'où il revint en m*apportant des courges et des concombres salés. Comme depuis deux mois je n'avais mangé que de la viande de cheval et de mouton , je m'attendais à trouver un repas russe excellent ; mais soit que les mets qui me furent présentés ne fussent pas bons, soit que je fusse déjà, sans le savoir, trop habitué à la nourriture kalmuke , je mangeai sans appétit.
Le village Wladimirouka appartient au général Sawelgen , qui ne passe ordinairement que peu de temps ici. La maison d'un paysan aisé est un palais auprès de l'habitation du général , à Wladimirouka ; le toit est couvert en joncs ; les murs ne sont formés
qu'avec des poutres, et les fenêtres sont si petites, que toutes les sept qui se trouvent à cette maison, réunies ensemble, ne formeraient pas une fenêtre moscovite. Devant elles, sont placées trois ou quatre misérables huttes; etla porte paraît avoir cédé plus d'une fois à la force du vent. Je fus étonné, lorsque le lendemain de mon arrivée, on me dit que c'était là que logeait le général $ mon étonnement ne dura pas long-temps , lorsque je vis le général qui me parut être un homme d'ordre et loyal. Il y avait deux mois que je l'avais vu à Sarepta, où je l'avais connu ; il était venu dans une petite charette couverte de nattes, et ce vieux Cincinnatus me plut beaucoup.
Maintenant vous pouvez vous faire une idée des autres habitations de Wladimirouka. Comme il n'y a qu'une chambre dans chacune, et que je voulais demeurer seul , un pristaw des tartares qui se trouvait là, m'offrit de me vendre une hutte $ c'était à la vérité une des plus petites de tout l'endroit ; mais il y avait deux fenêtres , un poêle , des bancs et une porte formée de deux planches mal jointes. Le possesseur en voulait qua-
rante roubles; dans l'embarras où j'étais, j'aurais payé cette somme , si je ne m'étais informé auparavant du prix que je pourrais la revendre. Un honnête cosaque me dit que j'en aurais tout au plus trois roubles , et que le pristaw lui-même ne l'avait payée que cinq. Cet avis vint fort à propos ; je refusai l'achat , et m'étant occupé de chercher un autre logement, j'en trouvai enfin un chez vieux cosaque qui heureusement avait une chambre disponible.
Je quittai mon hôte, qui fut si content des cinquante kopekes que je lui donnai, pour avoir couché, déjeûné, dîné et soupe chez lui, que, par politesse cosaque, il m'envoya, dans mon nouveau logement, du pain de froment.
Les habitans de ce village sont très-riches, et leurs champs produisent tant de froment qu'on ne mange pas ici d'autre pain : leur boisson ordinaire estje vin tartare , nommé tchichir par les russes , et tchagar par les kalmuks qui l'aiment aussi beaucoup. Jl y a deux sortes de tchichir, celui qu'on boit dans ce village est de la meilleure. La première qualité qui est légère, agréable et
douce, se paye ici de trente à trente-cinq le opekes le stof ( une pinte environ ) ; mais à Moskow ou à Pétersbourg, il coûterait depuis deux jusqu'à cinq roubles, si on voulait lui donner un nom étranger.
J'avais déjà passé trois jours âmes occupations, lorsque le pristaw des tar tares, Jwan Michelowitz Makarow arriva ici , où il ne s'arrêta que deux Heures ; mais aussitôt le sous- pristaw, sans doute par dépit de ce qu'il ne levait aucun impôt sur moi , lui rapporta qu'il y avait dans ce village un allemand chargé d'écrire des choses concernant les kalmuks. A peine Makarow eut-il appris cette nouvelle: Cet homme est un espion, s'écria-t-il, ne le souffrez pas ici; chassez-le! Makarow, qui ne s'était arrêté que quelques heures, était à peine parti, qu'on m'annonça que je devais m'éloigner.
Je ne me serais probablement pas laissé éconduire si facilement , car • je pouvais compter sur la protection de Tchoutchei , et sur l'amitié de quelques russes qui étaient restés dans la horde , Veseloff, Bocdojar et Polow ; mais la manière d'agir de mon kalmuk, qui s' était laissé étourdir par Makarow,
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et qui avait pris une mauvaise opinion de moi, au point que non seulement il devint plus grossier à mon égard qu'il ne l'avait été , mais qu'il devint même insolent, m'irrita tellement , que je ne voulus plus demeurer. Je louai un cheval et retournai dans la horde , pour obtenir réparation de l'offense qu'on m'avait faite , et abandonner ensuite à jamais la vie des steppes.
Je fus obligé de passer la nuit à la belle étoile $ mais le temps était si doux, qu'avec ma seule pelisse de mouton , je n'éprouvai pas le moindre froid. Le lendemain au matin j'arrivai à la horde et j'allai de suite chez le vice -khan. Tchoutchei me rendit satisfaction sur le champ , mais il m'engagea à ne pas exécuter mon projet. Son long discours ne produisant aucun effet , il voulait partir avec moi pour se rendre à Machjar , à cent Werstes du lieu où nous étions, pour me procurer un logement, et par sa recommandation obtenir que l'on eût de bons procédés à mon égard. Ce trait, de la part du souverain des kalmuks, doit vous le présenter sous un jour bien favorable. J'en fus ému, et ne pouvant accepter sa bienveillante invi-
tation, je me déterminai à passer l'hiver dans la horde.
Tchoutchei fit ensuite dresser une hutte particulière, pour moi, auprès de la sienne ; il m'accorda trois moutons par mois pour ma nourriture, m'invita à venir prendre le thé tous les matins chez lui, et me donna un vieux kalmuk pour allumer mon feu, faire ma cuisine et me servir. Ma position m'obligea d'accepter tout cela ; mais cette dépendance ne peut durer, tout au plus, que jusqu'au printemps; car alors, ou il me sera permis de vivre dans la horde, d'une manière indépendante , comme un kalmuk , ou bien j'abandonnerai tout à fait le pays.