‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 36 sur 49 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

Le 28 octobre.

t"V oiLA déjà quatre jours que nous sommes fixés dans ces environs 5 car les mazaks , les jours malheureux, et Dieu sait quelles autres raisons encore , nous obligent de rester ici quelque temps. Le nom russe de ces environs , solényè gressi , vient de la forme de cette terre, où il ne croît, à une certaine distance, que des herbes salées, qui n'offrent d'alimens qu'aux chameaux. Le Manetch qui se jette dans un golfe de la mer d'Asoph, prend sa source en cet endroit.

La chaîne de montagnes qui longe Zaritzyn , et qui semble diviser le pays des kalmuks, est séparée ici par une vallée, au milieu de laquelle le Manetch roule ses eaux, non potables.

Ce lieu offre beaucoup de souvenirs des siècles passés ; car des traces très-visibles du.

séj our des eaux de la mer s'y font remarquer,

et des fossés creusés de différentes manières, fcnt supposerque cette terre fut habitée jadis par quelque peuple.

M. de Weseloff, auquel je suis redevable de plusieurs observations , excita ma curiosité sur une suite de ces fossés, qui se trouvent près d'une élévation , à dix Werstes de distance , vers un coin de la longue chaîne de montagnes; il m'engagea à me rendre hier sur le lieu, pour observer ce monument de l'antiquité.

J'eus bientôt parcouru , à l'aide d'un conducteur kalmuk , le chemin à travers les steppes, à peine couvertes d'herbe. Nous montâmes sur la cime de la chaîne des montagnes, et dès que nous fûmes arrivés, je remarquai des roches énormes entassées comme des tours et qui paraissaient fermer le passage. Je regardais comme impossible de traverser ce chemin à cheval $ mais mon kalmuk avait remarqué de loin une ouverture, d'où nous découvrîmes une plaine iin* mense. Nous nous trouvâmes directement en face de la plus grande masse de pierres réunies \ elles étaient longues de plus d'un

archin, assez unies, quoique taillées dansi des masses plus grandes et posées symétriquement l'une sur l'autre. Le carré avait quatre pas de long et trois de large 5 sa hauteur était inégale, parce que des morceaux qui étaient tombés, formaient des échancrures. On voyait des caractères tartares, sur quelques unes de ces pierres , qui sont formées d'une espèce de pétrification pleine de coquilles marines. On aurait dit que l'air et l'eau les disposaient à prendre de nouvelles formes, car elles étaient si friables, qu'en les frottant un peu elles se divisaient en petites parties , et celles-ci en poussière de chaux. A quelque distance de ce monument funèbre, j'en trouvai plusieurs autres, qui étaient moins considérables , ou qui avaient plus souffert du temps que le premier. Ils étaient environnés de petites sculptures , sur une desquelles était représentée une tête de bœuf.

Autour de ce tombeau, étaient éparpillés quantité d'ossemens; et mon compagnon, qui était habile en ostéologie , me dit que c'était des os d'animaux. Ils étaient tous si friables, qu'on pouvait les écraser comme

du bois pourri. Plusieurs avaient été brûlés, ce qui peut avoir eu lieu par un incendie des végétaux de ce lieu , ou bien par l'usage qu'avaient peut-être les peuples de brûler les corps des morts.

A mon retour, je m'arrêtai quelques instans auprès de la grande masse de pierres que je n'avais considérée qu'en passant. Elle ressemblait à un mur ordinaire plus haut qu'un ardiin ; et mon conducteur me dit que ce mur s'étendait à plusieurs Werstes. Les masses de pierres étaient réduites, par les élémens , en petites portions, et laissaient toutes voir une quantité de dépouilles marines qu'elles renfermaient. Des milliers de petites coquilles, qui avaient perdu leurs couleurs et leur forme naturelle, étaient parsemées dans l'espèce de poussière qui les réunissait pour former des masses 5 et elles étaient remplies d'une poussière jaunâtre. Les siècles avaient formé, à leur extérieur, une espèce d'écorce de mousse , et les pierres des tombeaux étaient , ainsi que vous pouvez le penser, formées de ces grandes masses.

Vous serez peut-être curieux de connaî -

tre l'intérieur de ces tombeaux, ainsi que la forme exacte de ces masses de pierres 5 je le suis aussi 5 mais nous attendrons tous deux le printemps prochain: j'espère, à cette époque , vivre dans la horde comme particulier 5 j 'espère y avoir ma hutte, mon chameau, mes chevaux et pouvoir passer ici quelques jours. Si aucun empêchement ne vient traverser mes projets , la pelle sera nécessaire pour me frayer une entrée dans le royaume des morts , autrement ii faudrait abandonner au temps, le soin de faire exécuter cette entreprise par quelques autres voyageurs , qui viendraient visiter ces contrées.

Lettre xxvi.

Le 3o octobre.

J e suis déjà depuis quelque temps chez le second fils de Tchoutchei, parce que la hutte dans laquelle je logeai jusqu'ici, a été placée ailleurs, depuis l'arrivée du grand-pristaw.

L'esprit religieux de mon hôte me fournit l'occasion de vous parler de la peinture kalmuke.

Les riches et les gens de distinction, considèrent comme une action méritoire , de faire peindre, dans la khouroullf des images de Bourkhan. Le prix de l'image est arbitraire, suivant la volonté de celui qui la commande j car \eghèlloung> peintre ( il n'y a que les prêtres qui osent s'occuper de peinture ), regarde comme un péché de demander quelque chose pour son travail ; mais plus celui qui commande la peinture paye, plus son mérite est grand dans la vie future.

Le fils du prince avait fixé à cent roubles le prix de l'image de Soukouba , qu'il faisait peindre. Je lui dis qu'un peintre russe ferait la même image, aussi bien, pourcinqroubles; mais il me répondit , qu'il avait destiné cent roubles au salut de son âme , quoique Par** tiste put se contenter de cinq roubles.

Le peintre est un des plus riches de la khouroull ; car il possède plus de cinq mille têtes de bétail, dont six cents chevaux Cette opulence lui est venue par héritage. Quant à son talent , il n'y a qu'un seul prêtre qui le surpasse ; mais il est également bon tailleur, bon cordonnier; il passe pour être un des meilleurs selliers, et en même temps un des plus rusés coquins de la horde : le nom de cet homme à cent talens, est Zagaenghèlloung.

La toile dont on se sert ici pour peindre est faite de lin; les couleurs sont délayées et broyées , dans de l'eau de colle de poisson , au moyen d'une boule de cristal fixée à un manche de bois,

La première opération du peintre, fut de fixer un morceau de toile sur un carré formé de quatre bâtons noués ensemble , aux

entaillures qui se trouvaient à leur extrémité, et la toile fut tendue fortement , comme un tambour. Cette occupation préliminaire lui prit toute la matinée, et je l'aidai même un peu.

Après midi , le peintre avait préparé de la craie délayée, dont il exprimait l'eau qui était de trop , en la suçant avec sa bouche. Avant d'étendre la craie sur la toile, il fit une prière , pour demander la bénédiction de la divinité Soukouba. Pendant que la première couche de craie séchait, on faisait cuire dans une cuillère de fer, de la colle de poisson , pour en enduire les deux côtés de la toile que Ton polit, lorsqu'elle fut sèche , en se servant d'une dent de loup ou de sanglier. Cette seconde partie du travail occupa tout l'après-midi.

Avant de mettre aucune couleur sur la surface de la toile , plusieurs lignes diagonales furent tirées pour déterminer la place que devait occuper Soukouba; et une feuille de papier chinois, sur laquelle les contours de l'image étaient dessinés avec de l'encre de la Chine, servit au peintre pour tracer l'esquisse de la divinité;, après quoi il mêla les couleur^

et les étendit. Mais la couleur d'or fut réservée pour la dernière . Aux coins de l'image , étaient peintes plusieurs petites figures formant encadrement.

Le tout fut ensuite collé sur un plus grand morceau de toile, entouré d'étoffe de soie, et des cylindres furent adaptés en haut et en bas , pour rouler et attacher la peinture.

D'après le travail du premier jour, vous pouvez juger que cette image dût demander beaucoup de temps pour la finir; mais comme le fils du prince n'avait pas d'autel chez lui , il l'envoya chez son frère , pour l'y suspendre.

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