LETTRE XXXIII
Àu bord du fleuve Kharra-Oussoun, à cent cinquante Werstes du Kouma, 1* 5 avril.
(Quoique les anciens tombeaux ne fussent éloignés de notre camp que de quinze Werstes , je ne pus satisfaire le désir que j'avais d'en visiter l'intérieur. Après une halte de dix jours ^ nous entreprîmes le passage du Manetcli 7 et nous pensions que nous continuerions notre route sans nous arrêter; mais le vice-khan et son épouse furent atteints de plusieurs incommodités qui les empêchèrent de monter à cheval. Cet incident nous contraignit de faire une station désagréable , pendant plusieurs jours , dans un lieu où la disette d'eau était aussi grande, que le manque d'herbe et de fumier sec. La maladie du prince augmenta^ et celle de la princesse diminua.
Cependantla nécessité de quitter l'endroit où nous étions, devint si grande, qu'ils furent
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obligés de faire la route dans le chariot de la vieille princesse ; et celle-ci, à qui Ton faisait un grand 'secret de la maladie de son fils, était forcée d'attendre , avec la moitié de la horde, que ce chariot fut de retour.
Les kalmuks étant plus attachés à la vie que les autres hommes , vous pouvez penser aisément que, pendant la maladie du vicekhan, tous les moyens temporels et religieux furent employés pour le rendre à la santé : les médecins et les prêtres trouvaient si bien leur compte à tout cela , que leur revenu annuel leur rapporte rarement, ce qu'ils ont gagné pendant la maladie de leur chef.
Jusqu'ici deux médecins de la horde ont traité le prince ; cependant on en a fait chercher un troisième à l'étranger , car on a meilleure opinion de son expérience que de celle de ses collègues. Le zèle de ces Esculapes kalmuks est si grand, qu'on ne peut en donner une juste idée : ils tâtent le pouls, aux deux mains avec un soin particulier et avec crainte 5 et la diète est si strictement ordonnée au malade, qu'on ne lui permet de rien prendre. Les médecins sont présens lorsqu'on prépare à manger au prince, et
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désignent les morceaux de viande dont il faut se servir : avec un pareil traitement, il n'y a pas de doute que la confiance dans la médecine et la bonne constitution du mala-* de., sont ce qui procure les meilleurs résul-* tats. Les médicamens qu'ils donnent ne peuvent faire ni bien ni mal, car ils consis-* tent ordinairement en quelques offrandes placées sur Tau tel des Bourkhan.
Pendant que les médecins épuisaient ainsi les ressources de leur art, on employait , dans les huttes de la cour , ainsi que dans celles de la khouroull , tous les moyens, soit en chantant, soit en priant et en faisant deslec* tures pieuses pour demander aux Bourkhan de ne pas priver le malade de leurs secours. Hier, le prince lui-même se leva pour aller invoquer les Dieux en personne, et la foi vive qui, chez les kalmuks, produit aussi des effets étonnans, influa sur la santé du malade et le fit trouver mieux : aussi aujourd'hui, en reconnaissance, le prince a fait tuer deux bœufs et plusieurs moutons, pour donner chez lui un grand repas aux prêtres, Tous les membres de la kh ouroull, à l'exception de quelques uns, qui étaient restés
pour la surveillance , assistèrent à ce grand repas. Les prêtres du premier ordre se réunirent dans la hutte du prince ; les autres , ghètzull et mandchi, s'assirent sur deux lignes, en dehors de la hutte, et les serviteurs du prince portèrent, dans de grands vases, de la viande coupée, dont ils remplirent, à droite et à gauche , les écuelles des convives affamés. Une foule de pauvres mandchi , formèrent groupe à part , et pour ne pas se trouver forcés de partager la p ortion qu'ils avaient reçue, ils portaient à leur bouche la viande à pleine main , ainsi que cela se pratique ordinairement chez eux. Le bouillon fut servi après que la viande fut mangée j le thé ne fut point non plus oublié, et avant comme après le repas on fit des prières.
Pour ne pas troubler l'effet de cette dévotion, tous ceux qui ne sont point lamites, sont éloignés de la présence du prince pendant sa maladie: cependant j'avais joui, jusqu'ici, de la faveur d'assister au thé du dé jeûner, dans la hutte même du malade \ et ce ne fut qu'hier, qu'on me fit sentir, avec politesse, que le prince verrait avec plaisir que je fisse mon déjeûner dans la hutte voisine.