‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 46 sur 49 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

De Khara Sal, le i juin.

La mort du vice-khan a fait la plus grande impression dans sa famille 5 la douleur y est peinte sur tous les visages : la princesse a vieilli de dix ans , et les plus jeunes enfans du prince ont perdu toute leur vivacité. Aussi les fêtes qu'on célèbre ordinairement dans cette saison , n'ont pas eu lieu à la hutte du prince , où l'on passe une grande partie de la journée en prières et en pratiques religieuses , pour lesquelles se réunissent toujours beaucoup de prêtres, qui, outre le thé et le lait qu'on leur sert, retirent encore de cela d'autres avantages. La discrétion ne permet pas de s'informer , auprès de cette famille en pleurs , combien a coûté toute la cérémonie \ mais les russes assurent que cette somme doit s'élever à plusieurs milliers de roubles ; aussi les prêtres

ont-ils rivalisé de zèle pour remplir leurs devoirs.

Quelques jours avant la mort de Tchoutcliei , des médecins avaient employé des moyens magiques pour sa guérison, en brûlant l'omoplate d'un mouton; ils y ont lu la cause de la maladie du prince, dans la malheureuse étoile de sa bru. Si les habitans de la khouroull ont véritablement vu cela dans l'omoplate du mouton, ou s'ils ne l'ont vu qu'avec les yeux de la superstition , c'est ce que je vous laisse à penser \ et je suis bien persuadé que si je m'étais trouvé auprès du vice-khan dansles derniers jours de sa vie, on m'aurait regardé comme la cause de sa mort. On m'aurait encore attribué la maladie que les enfans du prince ont éprouvée pendant une partie de l'hiver, et la fin de la vieille princesse $ enfin la mort du prince lui-même n'eut été causée que par la colère des Dieux envers un étranger, qui travaillait audacieusement à mettre au jour les secrets du lamisme : mais heureusement j'étais à Sarepta. La superstition est tombée sur un objet qui n'en était pas moins innocent, sur l'épouse du fils aîné de Tchoutchei. Une

semaine avant la mort du prince, on lui enjoignit de retourner chez sesparens, elle fut obligée de quitter la hutte de son époux ; mais maintenant que les Dieux n'ont pas récompensé ce sacrifice, on l'a invitée àrevevenir : la fierté de la jeune personne a été blessée , et elle refuse de le faire.

Tous ceux qui ont connu le loyal Tchoutchei, ne lui refuseront sans doute pas une place dans leur souvenir : ses plus grands ennemis ne peuvent nier qu'il n'ait vécu et qu'il ne mourut en honnête homme. S'étant élevé successivement du rang de petit prince des dèrbètes , jusqu'à devenir le chef de tous les kahnuks, il ne fut pas accessible au changement l'opinion qu'un grand honneur et qu'une grande fortune entraînent avec eux; Tchoutchei fut, comme vice-khan, ce qu'il avait été comme chef de soixante-dix huttes. Le mépris qu'il eut à supporter des autres princes, qui étaient restés dans leur ancien rang, ne laissa aucune trace de rancune dans son esprit, et l'envie dont il fut environné, dans les dernières années de sa vie, ne put pas seulement faire élever le moindre soupçon sur sa conduite. Les bienfaits étaient pour

lui au-dessus de tout, et le bonheur de ses amis paraissait lui appartenir. La douleur qu'éprouvèrent à sa mort, sa femme et ses enfans, nous le représente comme le père et l'époux le plus chéri. Ses seuls défauts étaient trop de bonté, et cette superstition, que Ton remarquait dans son attachement aveugle pour le fantôme du lamisme, dans sa grande libéralité envers les prêtres,, dans la crainte qu'il avait de la mort, et dans la terreur qu'il témoignait pour les phénomènes de la nature. Sa bonté le rendit le jouet des esprits intrigans, qui ont troublé son repos et avancé sa mort. Pauvre Tchoutchei !

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