‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 45 sur 49 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Du camp des kalrauks, à Alkharra-Sal, à i3o Werstes de Sarepta.

Avant mon départ de Sarepta, nous reçûmes la nouvelle de la mort du vice -khan Tchoutchei. Ce Prince, quelques jours auparavant, avait écrit à un de ses amis de Sarepta, qu'il remerciait les Dieux de sa guérison $ aussi personne ne croyait qu'il fut en danger. Le brave Tchoutchei est donc mort ! Ne pouvant plus le voir en vie, j'aurais désiré assister à son enterrement , mais une distance de cent cinquante werstes, et l'empressement que mettent les kalmuks à séparer les morts des vivans , m'empêchèrent de satisfaire ce désir. Je vais vous rapporter cependant tout ce que j'ai appris sur sa maladie , sa mort et son enterrement.

La maladie de Tchoutchei était une fièvre chaude : lorsqu'il écrivit à Sarepta , il était en effet hors de danger -, il mangeait avec

appétit, dormait bien, montait à cheval ^ siégeait au tribunal : malheureusement, les médecins crurent devoir lui conseiller de remplir son estomac, épuisé par la faim, d'alimens auxquels il n'était pas Habitué , pour le fortifier. Tchoutchei ayant suivi ce conseil , il s'en suivit un accès de fièvre , accompagné d'une espèce de délire qui dura six jours 5 mais, quelques heures avant de mourir, le malade reprit sa connaissance , et demanda s'il n'y avait rien de nouveau : on lui dit que le grand-pristaw était arrivé , et il le fit inviter à passer de suite chez lui. Après qu'on l'eut assis avec beaucoup de peine , il dit à Strakow : Voici mon testament; n'oubliez pas et n'abandonnez pas mes enfans. Il expira vers minuit, pendant que le lama et quelques uns des principaux prêtres répétaient des prières , assis autour du lit du malade. D'après la croyance lamite, il est très-essentiel de connaître l'heure précise à laquelle la mort a lieu , car les cérémonies funèbres sont réglées là-dessus : on avait donc envoyé chez un des amis du prince, Ambroussou arménien , pour chercher sa montre \ mais quelques instans après , on

la lui reporta en lui annonçant qu'elle n'était plus nécessaire.

On conserva le cadavre pendanttrois jours, et le quatrième , il fut livré aux flammes. Pour cette cérémonie, le lama se rendit dans la hutte du défunt, avec le grand - pristaw , son épouse et les principaux prêtres : là il prononça un grand discours, après lequel Strakow lit aussi lire le sien , en langue kalmuke , quoique fort inutilement. Une foule de prêtres étaient assis autour de la hutte du mort, et plus loin le peuple était assemblé. Le corps de Tchoutchei , porté assis sur une machine de bois, était enveloppé d'une toile imbibée de poix , et il avait sur la tête une couronne, derrière laquelle pendait un voile noir. Le lama , assis sur une espèce de palanquin , précédait le corps ; tous les prêtres suivaient nu-tête, et devant le lama, se faisaient entendre les instrumens de musique : une foule de peuple fermait la marche. Le bûcher était dressé à quelques centaines de pas de la hutte, et à la place du fourneau , que les kalmuks sont en usage de fabriquer pour cette cérémonie, on avait seulement creusé la terre à la profondeur

de deux arcîiins , de manière à ce que tout le corps pût entrer dans cette fosse, à chaque angle de laquelle on avait ménagé, pour le courant d'air, des trous, dans lesquels on avait mis des matières combustibles. Au bas, sur un trépied , était une grande marmite qui soutenait quelques morceaux de bois, sur lesquels le cadavre , soutenu par le cou, au moven d'une pièce de bois, fut placé assis. Le lama lui-même mit le feu au bûclier et s'éloigna de suite avec la musique ; mais des personnes, préposéespour soigner le bûcher, restèrent auprès pour verser con tinuellement la poix sur le cadavre. Le feu brûla pendant plusieurs heures : lorsqu'il fut éteint, la cendre fut recueillie et conservée comme relique. On éleva à la mémoire du défunt, sur le lieu même où on lui avait lu, l'année précédente, Y ukase de l'empereur, un monument construit en terre glaise et en joncs.

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