AVENTURES
DE M. DE WESELOFF.
A. la suite de l'histoire de la fuite des le al- , muks, je veux ajouter, comme supplément, le récit des aventures d'un homme qui, au milieu du pays des kirghises, hasarda de se soustraire aux kalmuks , et qui parvint à réussir dans son entreprise. Le malheur excite notre attention, quand celui qu'il frappe a une valeur et une volonté assez déterminées pour s'en tirer.
Michailo Sarvitch Weseloff , suivant l'exemple de son père et son penchant naturel qui le portait à s'occuper des affaires kalmukes, était commissaire du ministère dans les hordes du khan, à l'instant où elles se disposaient à fuir. Le hasard lui avait fait connaître les vues d'Oubacha , mais le Volga et la promptitude des kalmuks l'avaient empêché de quitter le pays. Le jour de la
fuite, la princesse Ou hacha , qui commandait les hordes pendant l'absence de son époux , dont les troupes s'avançaient vers les kirghises , envoya un saissang distingué, nommé Otschir, chez M, de Weseloff, pour lui annoncer qu'il était prisonnier. Le saissang fit dabord connaître plutôt par des grimaces et des gestes que par des mots, qu'il était un messager de malheur : il n'avait encore rien dit qui eût rapport à sa mission , lorsque le tumulte et le pillage du marché firent soupçonner à M. de Weseloff sa position. Il s'informa auprès du saissang de ce que ce tumulte signifiait, mais celui-ci ne voulant rien dire , Weseloff résolut de se rendre chez la princesse pour lui demander des éclaircissemens. « La princesse , répliqua le saissang, ne vous donnera pas audience, venez plutôt avec moi. a» Il ne put faire autrement que d'accepter cette offre, et d'aller chez le saissang. Ce dernier temporisait encore, mais le désir de prendre part au pillage du marché , le porta à quitter son prisonnier, et il finit par lui d;re que les kalmuks en agissaient ainsi pour fuir de la Russie , et que le prince lui avait ordonné de le mettre aux
fers. On apporta aussitôt un collier de ce métal, et on le lui mit. Weseloff n'avait, à part cette mission, aucun reproche à faire au saissanfx sur la manière dont il se conduisait ; il fut traité avec égard, on lui servit même du thé ; un kalmuk ivre , qui était entré dans la hutte avec un couteau à la main, pour se jeter sur lui , en fut éloigné.
Lorsque les boutiques furent pillées, les huttes mises en pièces et les chameaux chargés, on enchaîna Weseloff à un chariot, etil fut obligé de suivre à pied ces fugitifs , dans leur course précipitée. Les tartares, souvent entraînés dans le désordre par l'excès des boissons fortes, firent éprouver au prisonnier tonte l'horreur de sa situation : des hommes ivres l'accablaient d'injures qu'ils accompagnaient souvent de coups. Un d'entre eux , qui avait bu plus que les autres, dit même à son compagnon : ce Que veux- tu parier, qu'en trois coups j'assomme cet homme ? ^ Le compagnon accepta la gageure : une bouteille d'eau -de -vie devait être le prix de cette cruauté , et le parieur était d'autant plus sûr de son jeu , qu'il avait déjà abattu plus d'un loup d'un seul
de ses coups. Il s'approcha du malheureux , lui ôta son bonnet, ensuite sa pelisse, et lui appliqua, avec un fouet, un coup si violent, qu'un autre, moins jeune et moins fort, eût succombé sur le champ; mais en dépit du barbare, il se défendit avec ses chaînes, jeta à terre le cruel qui le maltraitait et continua sa route. Il était tellement irrité de ces traitemens, que son unique désir était d'avoir un couteau pour tuer quelques-uns de ses ennemis, et terminer ensuite sa vie. L'autre kalmuk, glorieux de sa victoire, s'écria avec joie qu'il attendait la boisson qui lui était promise.
Les inconvéniens d'une marche précipitée, et le froid rigoureux de l'hiver qui était survenu tout-à-coup , s'unirent aux mauvais traitemens que Weseloff avait à souffrir. Ses persécuteurs ne lui avaient pas seulement enlevé son bonnet et sa pelisse, qu'ils avaient remplacés par des haillons, ils lui avaient encore changé ses bottes contre un mauvais tissu de feutre : enfin il fut obligé de se couper les cheveux, pour se délivrer de la vermine que lui avaient donnée les haillons dont il était couvert. La saleté de
son autre vêtement, et celle des individus qui couchaient avec lui dans une hutte étroite, jointes aux fatigues et au froid, lui causèrent un point de côté qui, après cinq jours de marche, le mit dans l'impossibilité d'aller à pied. Touchés de son triste état, les kalmuks finirent par lui donner un cheval ; mais leur compassion ne fut pas d'un grand secours, car le vent et la neige augmentaient à chaque instant ses douleurs.
Presque sansle savoir, il descendit de cheval, et se jeta dans le coin d'une hutte, qui était ouverte , pour y terminer, ainsi qu'il l'espérait, sa carrière et ses souffrances. Les tartares chez lesquels il se trouvait , étaient assez bons pour plaindre le triste état d'un innocent : un d'entre eux lui mit un coussin sous la tête, et un autre lui couvrit le corps d'une couverture, croyant par ces secours pouvoir adoucir seulement sa mort 5 mais ils furent, sans le savoir, la cause de sa délivrance. Ses sens engourdis furent ranimés par la douce chaleur de ces couvertures , et ayant eu, durant son sommeil, une vision qui devait faire beaucoup d'impression sur une imagination religieuse, il se trou-
va remis dans son assiette naturelle. Enfin, l'infortuné, ranimé par le repos et rempli d'un nouvel espoir par l'image qu'il avait vue en songe, fut en état, au grand étonnement des kalmuks, de continuer sa route. Il se trouva parmi les hordes que condui sait Oubacha, et qui s'emparèrent de la forteresse Koulagin. Quoique la résistance des assiégés ne coûtât que fort peu de inonde aux kalmuks qui avaient attaqué , il arriva cependant qu'un des compagnons de hutte de Weseloff fut tué par un boulet de canon. La mort de cet homme excita son oncle à en tirer une vengeance injuste sur le prisonnier : il lui lia les bras derrière le dos, et lui fixa la tête, avec une corde , à un pieu placé à l'entrée de la hutte, en laissant pendre ses pieds. Le malheureux fut obligé de passer toute la nuit dans cette cruelle position. Après une nuit passée ainsi sans sommeil, comme il devait suivre la horde, on le délia le matin ; mais ses bras étaient très-enflés , et il se passa quelque temps avant qu'il pût en recouvrer l'usage. Il conserve encore aujourd'hui, quoique trente- deux ans se soient écoulés depuis la fuite des kalmuks , des
marques profondes de la barbarie de ces tartares.
Jusqu'à Jemba, Weseloff fut contraint de suivre ces fugitifs, ainsi garotté. Le vicekhan s'imaginant alors que le prisonnier était à une trop grande distance des fronr tières russes pour songer à fuir, ou même son ancienne amitié étant revenue , il lui fit ôter les fers : il voulait même lui rendre entièrement la liberté, mais ses conseillers Ten empêchèrent. Il avait aussi l'idée de le renvoyer avec les quatre-vingt-dix truchemens qui avaient été emmenés sous prétexte qu'ils pouvaient être employés contre les kirghises , et l'infortuné conducteur des truchemens espérait déjà obtenir sa liberté $ mais le lama Loosang-Dchaîtzan s'y opposa, en disant qu'on ferait mieux de conserver ce commandant russe et de l'emmener , afin que si un de leurs chefs étaiç pris , ils pussent l'échanger contre un semblable prisonnier. Ce conseil fut suivi : les truchemens s'en retournèrent, et Weselofffut obligé de suivre les kalmuks jusqu'au Torgai,
Il avait fait ainsi environ deux mille wersr te$t sans avoir pu trouver une occasion de
fuir. Quoique son état fût devenu supportable , il songeait avec plaisir à la promesse que lui avait faite le vice-khan , de le renvoyer chez lui, dès qu'il serait arrivé sur les frontières chinoises; mais l'idée de gagner sa liberté par un coup hardi, prenait de jour en jour plus de force chez lui, lorsqu'une circonstance vint à son aide , et le mit en état de satisfaire son plus grand désir.
Traubenberg avait envoyé, ainsi que nous l'avons déjà dit, un kalmuk et un kirghise porteurs d'une lettre de Beketoff à Oubacha ; quelques kalmuks racontèrent cela à leurs prisonniers. Weseloff parut souhaiter parler lui-même à ce kalmuk, pour avoir au moins des nouvelles de sa patrie et des russes qui étaient restés; il monta à cheval et se rendit à Y oergueuy quartier de la cour d'Oubacha : chemin faisant, il entendit qu'on l'appelait par son nom ; il se retourna et vit un kalmuk qu'il connaissait: ils s'approchèrent, et Lanssang, c'est ainsi que se nommait ce tartare, lui fit comprendre à la dérobée qu'il le cherchait depuis un mois pour fuir avec lui ; qu'il avait arrêté ce projet avec plusieurs de ses compagnons, et qu'ils étaient
bientôt prêts à partir. Weseloff agréablement surpris par cette occasion favorable, se décida à en profiter 5 mais une suite nombreuse lui paraissant être un inconvénient en ce qu'elle pouvait retarder la promptitude de la fuite et occasionner des difficultés pendant la durée delà route, il fit comprendre au kalmuk qu'il croyait beaucoup plus prudent de ne pas attendre les autres et de fuir sur le champ. Lanssang fut heureusement du même avis : ils se quittèrent sans se perdre de vue, firent des courses insignifiantes, pour ne donner aucun soupçon , et retardèrent leur fuite jusqu'au soir.
Ils s'approchèrent de quelques huttes où des amis de Lanssang préparaient leur souper 5 ces braves gens les engagèrent à partager leur repas. Ils étaient assez rusés pour deviner quel chemin les deux cavaliers voulaient prendre, mais au lieu de leur opposer des entraves , ils leur offrirent , pour seconder leur fuite, ce qu'ils possédaient en monnaie de cuivre, ainsi qu'un superbe fusil qu'Oubacha lui-même leur avait donné à garder. Weseloff pensant qu'il étaitimpru-
dent de prendre avec lui une arme aussi précieuse, se contenta ainsi que son compagnon d'une poignée de monnaie : ils prirent chacun environ quatre-vingts kopekes, et avec cet argent „ qui probablement ne pouvait pas leur être d'une grande utilité dans un pays désert , ilsalla'ent partir pour faire une route de onze cents Werstes.
La nuit commençait à répandre son voile §ornbre, lorsqu'ils cherchèrent à se pourvoir au dernier aimak^ de quelques chevaux qui fussent reposés. Le sort de leur vie les contraignait à ce vol, car les deux qu'ils avaient, pouvaient succomber de fatigue, et ils seraient pris parles kirghises, ou forcés de périr dans cette vaste solitude ; mais l'entreprise de s'emparer d'animaux qui ne leur appartenaient pas , pouvait coûter cher à Weseloff, si la nuit ne lui eût été propice. Jl était enfin parvenu à détacher les liens d'un cheval, lorsque deux kalmuks qui parlaient ensemble , sortirent de la hutte : un d'entre eux s'approcha de l'animal qu'avait délié Weseloff, et pour s'appuyer, allongea le bras sur son dos, mais quelques instans après, il s'éloigna avec son compagnon.
Weseloff qui, depuis quelques minutes, éprouvait toutes les transes de sa position, s'empressa de réunir ses chevaux, et partit avec la vitesse de l'éclair.
Le commandant et Lanssang commencèrent leur voyage avec huit chevaux, et ils allèrent avec une telle vitesse que le lendemain au lever du soleil , ils étaient sur les bords du Torgai, et avaient parcouru plus de dix stations des kalmuks , c'est-à-dire, environ deux cents Werstes. Une telle rapidité me paraîtrait incroyable , si je pouvais concevoir des doutes sur la véracité de la personne dont je tiens ce récit.
Les fugitifs firent passer le Torgai à leurs chevaux : l'eau se ressentait encore des effets de l'hiver; cependant ils repassèrentle fleuve pour chercher leurs habits, mais la fatigue et le froid s'emparèrent tellement d'eux, qu'ils ne furent pas en état de le traverser une troisième fois : il s'enveloppèrent dans une couverture de feutre que les kalmuks avaient laissée en ce lieu, et cherchèrent à rétablir par le sommeil leurs forces épuisées par une course aussi extraordinaire. Lorsqu'ils se réveillèrent , le soleil avait déjà
parcouru la moitié de sa carrière ; ils réunirent leurs chevaux et continuèrent leur route avec une vitesse plus modérée.
Vers le soir, ils aperçurent les pavillons russes mais dans la crainte d'être surpris par les kirghises, et de tomber dans leurs mains , ils prirent une direction latérale vers la forteresse Orsk , à laquelle ils arrivèrent le onzième jour de leur fuite. Weseloff dut s'estimer heureux de pouvoir courir à cheval avec la même facilité que les kalmuks, et d'avoir acquis, par une habitude de trois ans, la faculté de suivre une ligne droite dans cette solitude uniforme j même au point de surpasser en cela son compagnon.
Ils avaient été obligés de tuer deux de leurs huit chevaux ; ils vendirent les autres dans la forteresse Orsk , afin d'avoir de l'argent pour continuer leur route. Après s'être arrêtés quelques jours à Orieinbourg, et être demeurés une semaine , auprès de Puruls, chez un parent de Weseloff, ils continuèrent leur route , avec des chevaux de louage , jusqu'à Senatage. Weseloff avait envoyé un messager en avant , pour annon-
cer son arrivée \ mais la joie que sa mère
éprouva en le revoyant, fut si grande, qu'elle
mourut en moins de trois mois , tandis que
le chagrin le plus vif n'avait pas occasionné
ce funeste effet.
Weseloff fut nommé pristaw des hordes
dérbètes : les mouvemens qui eurent lieu chez ce peuple , lui firent présumer qu'ils concevaient le projet de suivre l'exemple des torgotes qui avaient émigré. Il chercha à en prévenir le gouvernement par le moyen de Zèbèk-Oubachi , l'un des fils de Galdan- Zaran et petit-fils de la princesse Abu, dont l'esprit ne respirait que vengeance, et qui, sous un prétexte spécieux , fut envoyé à Pétersbourg comme otage. Ce jeune prince mourut , quelque temps après, ce qui fit naître dans l'âme de la princesse une haine terrible contre M, de Weseloff. Elle le fit inviter à venir chez elle, l'accabla de politesses et lui offrit ensuite une coupe remplie de laitj il n'osa la refuser de sa main, car elle la lui avait présentée elle-même, il la but donc tout entière. La princesse quelque temps après, voulut lui en présenter une seconde 5 mais s'étant évanoui tout-a-coup,
il fut obligé de retourner à sa hutte. Le kalmuk qui l'accompagnait et qui avait peut-être soupçonné les projets de la princesse, ou qui connaissait son caractère, pensa qu'une tentative d'empoisonnement avait eu lieu : il se procura une espèce de noix du Thibet, que chez lui on prenait avec succès comme contrepoison, la réduisit en poudre et obligea son maître à l'avaler. Les douleurs se calmèrent, mais l'effetdu poison lui occasionna une fièvre ardente, dont il ne fut délivré que long-temps après, par un médecin. "Weseloff était persuadé qu'on avait voulu l'empoisonner; tous les princes kalmuks n'avaient aucun doute là-dessus, mais les preuves manquaient pour porter plainte contre l'empoisonneuse.
En 1774, lors delarébellion dePugatcheff chez les kalmuks, le prince dêrbêteZandann, qui avait des relations avec le chef des rebelles, voulait livrer Weseloff à Pugatcheff, mais le pristaw eut le bonheur d'en être averti par un kalmuk, et trouva le temps de prévenir ce coup par une prompte fuite. Il abandonna sa hutte et tout ce qu'elle contenait , au pillage, et ne prit avec lui que ses armes.
Lanssang qui avait suivd Weseloff, lors de sa fuite du pays des kirghises , fut plus heureux que son compagnon , qui lui procura sa liberté et le fournit de huttes et de troupeaux. Lanssang ne vit plus, mais sa famille jouit encore du bien qu'a répandu sur elle son bienfaiteur, ainsi que du bonheur, de la tranquillité et de l'indépendance. L'impératrice ne sut rien du sort malheureux de Weseloff ; le ministère des affaires étrangères lui envoya, plusieurs années après, une faible récompense de trois cents roubles. Après dix ans d'attente , il fut nommé commandantinterprète, et neuf ans après il obtint l'office d'assesseur.
Les coups de fouets des kalmuks ont attaqué ses yeux 5 les affaires , les soins et les tourmens ont affaibli son corps et lui ont donné, avant le temps, l'apparence de la vieillesse et les infirmités qui en sont inséparables.