‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 30 sur 55 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

V ous me demandez mon opinion sur l’origine du nom kalmuk , et vous désirez savoir d’après quel fondement j’écris toujours kalmuk au lieu de kalmouk. Je me conforme à la prononciation des russes et des tartares , qui sont les voisins les plus rapprochés de ce peuple, et ceux dont l’autorité doit avoir d’autant plus de poids, que leur nom même est emprunté de la langue tartare.

Les kalinuks s’appelaient euleutes ; mais ce nom est devenu si inusité parmi eux , qu’il n’y a que les gens instruits qui le connaissent. Ils s’appellent eux-mêmes chaimuhs, parce qu’ils ne peuvent pas le prononcer différemment, et Strahlenberg fait dériver ce nom du mot tartare-russe kalbak ( un bonnet ). Pourquoi ? Est-ce parce que les kalmuks portent toujours des bonnets? Mais

les tartares et plusieurs autres peuples eïl portent également.

Il est beaucoup plus probable que ce mot fient de hhalimak. Abulhasi même paraît confirmer notre opinion, en appelant ce peuple khalinak. Suivant cette expression tartare, le mot kalmuk signifie ou infidèle ou dérivé. Laquelle des deux significations faut* il donc adopter, la première ou la dernière ? Tous se déclarent pour la dernière, et trouvent par là occasion d’expliquer que, lors de la séparation de ce peuple d’avec les peuplades voisines, celui-ci conserva la tige de son origine, et reçut le nom de khalimak ou son dérivé kalmuk. Cette opinion paraît appuyée par les anciens livres kalmuks, où il est fait mention d’une grande tribu du peuple kalmuk , dont une partie s’était établie, dans l’origine , aux environs du Thibet ; tandis que l’autre l’abandonna et se retira vers l’est , où elle finit par se confondre avec d’autres peuples voisins du Caucase. ,

C’est ainsi que M. le conseiller d’état Pallas donne l’étymologie de ces mots, et vous conviendrez qu’elle est assez probable.

Quant à moi je n’ai à y opposer que le mot infidèle , qui est aussi un sens du mot khalimak : cette seconde signification m’a donné lieu d’admettre une autre hypothèse, qui peut avoir autant de probabilité que la précédente.

Les peuplades mongoles n’étant point, dans leur origine , sectatrices du Lama, et les tartares n’ayant point encore adopté les principes de Mahomet , il est possible que, dans les temps anciens, une même religion réunît les tartares et les mongols. Ces derniers abandonnèrent peut - être leur croyance, et suivirent la religion lamaïque, tandis que les premiers, pendant long-temps, restèrent fidèles à leur ancien culte. Les choses étant ainsi , il était naturel que les tartares cherchassent à injurier les mongols, en les qualifiant à’ infidèles. Tant que ce nom rappela une idée injurieuse, il n’y a aucun doute que la nation même le rejeta :

mais , dans la suite., cette signification s’oublia et les euleutes ont pu s’appeler alors kalrnuks. Selon la première explication, les mots infidèle et dérivé sont pris dans des sens différens, mais d’après la dernière, on peut les réunir.

Les apostats mongols ont pu être considérés , par les euleutes tartares , comme séparés du reste de la nation; mais ceux qui restèrent fidèles à leur ancienne tribu et à leur culte, ne dûrent pas être appelés infidèles. Vous devez supposer , que les euleutes , que nous sommes habitués à désigner sous . le nom de kalinuks , n’ont point joué autrefois un rôle insignifiant dans l’histoire. Palias, d’après ce que je sais, eut d’abord l’idée pleine de vraisemblance, que les huns, qui jadis ont envahi une partie de l’Europe, sortaient des peuplades kalmukes. La figure des huns, ainsi que la tradition d’une ancienne émigration des hordes" kalmukes vers l’est, ont donné au célèbre auteur que nous avons nommé, l’idée de cette hypothèse.

Veuillez me permettre de vous donner de plus grands éclaircissemens sur son opinion, pour voir si je pourrai réussir à changer un simple doute en vérité.

Ammien Marcellin , Procope , et principalement Priscus, qui fut envoyé par l’empereur Théodose, comme ambassadeur, à la cour d’Attila , et qui avait connu person-

Bellement ce conquérant, nous ont laissé des notions précises sur les traits , la manière de vivre, les mœurs , les usages ainsi que sur les noms de plusieurs huns ; ce qui nous donne une idée juste et précise de leur origine.

Les erreurs , que l’on a répandues depuis sur les kalmuks, firent regarder jadis les huns, avec cette prévention, qui s’attache encore aujourd’hui aux tartares, dans une partie de l’Europe. D’après cela seul, nous pouvons déjà concevoir ce qui donne lieu à répandre ces erreurs, tant sur les huns que sur les kalmuks , par l’analogie des habitudes et des usages. On prétend par exemple , que les huns mettaient de la viande sous la selle de leurs chevaux; mais ils ne le faisaient probablement que pour guérir les plaies que les selles causaient au dos de ces animaux ( * ). Les huns, dit-on, étaient assez barbares pour manger de la chair humaine; mais peut- être n’était-ce qu’un bruit qu’ils répandaient dans leur camp, comme le fout

( * ) De* voyageur* rapportent que cetait pour la mortifier.

( tu )

tous les kalmuks, pour rendre leur nom effrayant et terrible aux ennemis.

Quant à la figure des huns, Jordanus nous les représente, Ch. 38j comme étant d’une petite stature, ayant la poitrine large, les épaules fortes, les yeux petits , et le nez écrasé. Tout ceci convient aussi bien aux peuplades mongoles qu’à celles dont nous parlons.

Ammien Marcellin ( 1, 2. ) affirme, que • les huns enlèvent la peau du menton à leurs enfans , pour empêcher que leur barbe ne pousse ; mais il paraît que cela n’est qu’une pure invention destinée à expliquer le manque de barbe de ce peuple. Procope, Anec.

Ch. 7, remarque que les huns se rasaient la tête et ne laissaient qu’une touffe de cheveux au milieu j il dit aussi que leurs habits avaient des manches très - grandes audessous des épaules et étroites au poignet.

Les kalmuks et les mongols conservent encore aujourd’hui la même coupe d’habits et la même coiffure.

Les mœurs et les usages des huns nous, sont connus par ce qu’en dit l’ambassadeur grec Priscus ; il est vrai que quinze cents

«ns se sont écoulés depuis son ambassade; mais les documens qu’il nous a laissés , sur la manière de. vivre adoptée à la cour d’Attila, sont si précis, que lorsqu’on les examine, on se croit transporté dans l’habitation du khan des kalmuks. Ce conquérant avait amassé, par ses victoires, des richesses qui l’avaient mis dans le cas de s’environner d’une espèce de luxe , sans influer cependant sur ses mœurs simples.

L'envoyé l’aperçut assis sur une estrade élevée en face de la porte , comme cela se pratique chez les kalmuks et chez toutes les peuplades mongoles. Les ambassadeurs s’asseoient, comme chez ces tartares, des deux côtés du prince , les plus distingués d’entre eux à la droite, et les autres à la gauche. Il est vrai que les convives sont servis dans des vases d’argent, et qu’on leur donne à boire dans des coupes d’or; mais Attila, suivant les coutumes de son peuple, mangeait la viande qui lui était servie dans une écuelle en bois, et buvait dans une coupe de même matière. Les habits, les armes et les harnais du cheval de ce conquérant, étaient en rapport avec sa vie no-

made. Nous trouvons encore la même conformité entre les huns et les mongols, dan* les notions que nous avons sur les deux épouses d’Attila.

Entre le petit nombre de traits rapportés par Ammien sur le caractère des huns, il y a deux choses principales à remarquer, qui conviennent aussi aux mongols , savoir :

l’inconstance et la promptitude avec laquelle ils passent de la colère à la réconciliation.

La preuve la plus forte de l’origine mongole des huns, se trouve, à ce qu’il me paraît, dans les noms que l’écrivain grec donne aux personnages les plus remarquables. Le père d’Attila est appelé par Jordanus. Ch. 4 9 , Mounzak. Ce nom est composé des mots mongols mou ( mauvais ) et zack ( temps ). A une époque plus éloignée, un prince mongol habitant les bords du Volga a porté le nom de Manzack. Les kalmuks ne connaissent pas le nom d’Attila; mais le nom hongrois de ce héros nous ramène sur la trace mongole. Otrokocsi ( origines hungaricae P. n P. 3ÿ ) dit que le prince hun fut appelé Athel et Atzel par

C il 4 )

les hongrois , quoique les huns aient prononcé ce nom Attila, et que cela signifie un grand homme ( magnus)\ dans les anciennes chroniques allemandes, et dans les chants, il est appelé Etzel. En supposant même qu’Otrokocsi se soit trompé sur la signification particulière de ce mot, il paraît cependant qu’il en a compris très- bien le sens ; car Aedschil , Adschel, Aethel indiquent encore maintenant, dans les dialectes tartares et mongols , le grand torrent du Volga. Que le fils d’un prince mongol ait été appelé comme un fleuve , cela ne doit pas nous étonner; car les mongols et les kalmuks ont très-peu de noms déterminés; mais ils les tirent arbitrairement tantôt d’objets sans vie, tantôt d’êtres animés. Je connais un prince kalmuk qui a pris son nom de la petite rivière Oulastou qui se jette dans le Don ( * ). Pourquoi le prince hun n’aurait-il pas adopté le nom d’un fleuve, sur les bords duquel il aurait peut-être pris nais-

( * ) Lorsque le grand-pristaw actuel arriva dans la horde kalinukc, le lilsd’uu kalmuk distingué naquit, et ou lui donna le nom du cOrumaudaut russe fticolas Jnauowits.

sance ? Le nom hun. Densikn que d’autres écrivains rendent par Denzsuck ou Dcnzisch, est tout à fait mongol , et môme un de leurs Dieuxle porte. Un autre nom, qu’on écrit emedzar , et qui peut-être devrait s’écrire œmnïkzar , signifie en langue mongole un bœuf sauvage : le nom outo , peutêtre outou, signifie long, haut. Faut-il de plus grandes preuves pour trouver de l’affinité entre les huns et les mongols f Je ne le crois pas.

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