‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 31 sur 55 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

A la Selma, le i3 juillet.

L’arhivêe du grand - pristaw (* ) à Zaritze, où il était attendu depuis long-temps, nous avait obligé de suivre la horde jusqu’au bord de la rivière Tcherljenn , à vingt werstes de Zaritze et de Sarepta; parce que le prince voulait venir aussi loin que possible à la rencontre de son prétendu ami } cependant, dix jours après, nous étions de rechef à cent vingt werstes au sud. Le pays où nous nous trouvons maintenant, est un des trois districts, qui ont tiré leur nom de la quantité de petits ruisseaux qui se réunissent au Volga, parle moyen de la Sarpa. Les riches prairies de Selma ont beaucoup souffert cet été de l’extrême chaleur. Nous ne nous

( * ) Titre «l'un «gent russe qui est sous les ordres du conseil des alfa ires étrangères.

arrêterons ici que quelques jours , ensuite nous remonterons vers le nord.

Le grand-pristaw a choisi ce lieu d’après le conseil du chef tartare , pour célébrer la confirmation de la dignité de vicekhan, accordée par l’empereur à celui-ci, et en même temps pour tâcher d’aplanir quelques difficultés, qui s’étaient élevées entre les chefs des hordes.

Ces difficultés avaient pour cause la nomination du vice-khan actuel. Tchoutchei de la race de Dèrbète, ne devait sa dignité qu’à l’avantage d’avoir été connu par l’empereur Paul, comme député des hordes.

Le czar distingua d’abord l’esprit clairvoyant de ce fils de la nature; il se convainquit de sa justice , et trouva que, parmi les princes kalmuks, il n’y en avait aucun qui méritât autant que lui d’être placé à leur tête. Le peuple est très-content de ce choix; mais la plupart des principaux tartares regardent cette nomination comme une violation de leurs droits ; et cela, parce qu’ils descendent en ligne droite du khan Ajuuka.

Tous les princes avaient reçu l’ordre de se trouver dans le lieu indiqué trois jours

avant la fête ; et cependant il ne s’en rendit que cinq des quinze ou seize qui étaient appelés. Une partie de ceux qui restaient, ne vinrent pas, et les autres n’arrivèrent que le soir de la fête, ou même le lendemain.

Pour voir la cérémonie qui devait commencer de très-bonne heure, j’accompagnai le grand-pristaw, avec quelques autres étrangers, à la hutte du vice-khan.

A cent cinquante pas environ de cette hutte, était élevé l’autel, qui avait servi à la fête des images , et sur lequel on voyait placées quatre peintures déroulées, qui ne représentaient que trois Dieux , parce que l’image du Dieu Maidari était double. Les prêtres s’étaient déjà réunis aux environs de l’autel, avec leurs bannières et leurs instrumens de musique. Auprès des prêtres, était une table couverte d’un tapis rouge ; et des chaises de camp, des tapis étaient rangés sur deux lignes.

Nous trouvâmes le prince et la princesse revêtus de leurs habits de parade , prêts à commencer la fête. Un drapeau impérial chamarré d’or, et orné de franges de même

métal, flottait à côté de l’autel , auprès de l’image dorée de Dchakdchamouni. Le lama qui devait assister à cette fête, parut à peu près en même temps, et s’assit sur des coussins placés entre l’autel et le lieu où se trouvait le prince ; mais avant de le faire , il se prosterna trois fois devant l’image. Le prince alors s’avança vers lui, fléchit un genou, plaça sa main droite sur le bras droit du lama et baissa sa tête, que celui-ci toucha avec la sienne. Le grand prêtre déposa 6on manteau, et demeura assis les pieds croisés, revêtu de son habit rouge. Nous fûmes obligés d’attendre plus de deux heures les autres princes, parce qu’ils avaient campé à quelques werstes du quartier général , et paraissaient différer leur arrivée à dessein. Ce retard était d’autant plus désagréable à tout le monde , que la chaleur devenait insupportable. Ils arrivèrent enfin , s’approchèrent d’abord du lama, ensuite de leur chef, avec les marques de respect ordinaires, puis s’assirent sur les couvertures qu’on leur avait préparées.

Le bruit de deux plaques en cuivre, qui étaient portées devantl’autel, et qu’on frap-

paît avec des bâtons , annonça le commencement de la cérémonie. Le Dchakdcha.mouni d'or était porté par deux prêtres, etun troisième le couvrait avec un parasol qu’il tenait à la main} ensuite venait le lama, au dessus de la tête duquel quatre prêtres portaient un morceau d’étoffe rouge, suspendu à des bâtons qu’ils tenaient élevés. Huit prêtres , revêtus d’habits ronges , et ayant le bras droit nu, suivaient le lama; et derrière les prêtres flottaient trois drapeaux : celui de l’empire était au milieu, et deux kalmuks marchaient de chaque côté. Les deux fils du vice-khan, en habi*. écarlate, portaient, derrière le drapeau impérial, sur un coussin en soie, les titres en parchemin, constatant comment le monarque tartare avait hérité de son pèredudroitd’êtrenommé vice-khan.

Après les deux jeunes princes, on voyait le vice-khan et le grand -pristaxv; le premier portait sur sa poitrine le portrait du czar, qui était orné de brillans, ainsi qu’un sabre et un ceinturon donnés par la munificence impériale : à la droite du vice - khan , et à la gauche du grand- pristaw, on portait des fourrures d’hermine, dont la valeur était

augmentée par la main qui en avait fait présent ; ensuite venaient les autres princes , les sargatchi et les principaux de la cour kalmuke, marchant tous deux à deux.

Ils s’approchèrent de la table rouge , et l’image d’or fut posée sur le lieu le plus élevé. Le vice-khan se plaça, par respect religieux, àla gauche de l’image, et le grandpristaw à la droite. Le lama s’assit sous un parasol carré' et les autres personnages distingués prirent leur place sur le tapis, suivant l’ordre de l’étiquette, auquel présidait lui maître des cérémonies ( le capitaine Ljen Wassiljen Petrulèsi ), chargé de cet emploi.

Avant que chacun eut pris place , la musique cessa j tous les assistans se découvrirent, et le grand-pristaw présenta au prince les titres qui le confirmaient dans sa place. Tchoutchei les prit, pressa contre son front le bord des parchemins, et dit qu’il recevait cet écrit comme la plus haute marque de la faveur impériale.

Le secrétaire du grand-pristaw monta sur une caisse renversée, qui tenait lieu de tribune , et lut les titres originaux ; le comman-

dant ( translateur ) traduisit ensuite le texte russe en largue kalmuke. Quand tout le inonde fut assis, on lut également la traduction kal rnuke d’un discou rs du grand-pristaw; et pour terminer la cérémonie , les prêtres chantèrent une hymne d’actions de grâces à laquelle le prince prit part : l’accord des voix, le sentiment qui paraissait y régner , avait quelque chose de joyeux qui ressemblait à Une prière. Le lama lui-même me parut diriger la musique, puisque, par un mouvement de ses mains, tantôt il faisait jouer les cymbales et les chalumeaux, tantôt les timbales et les trompettes , afin de soutenir les voix des chanteurs. La fête dura une heure; après quoi le prince et tous les assistans s’en furent dans le même ordre qu’ils avaient précédemment gardé. La journée fut terminée par un grand repas que donna le prince, pour se conformer aux usages européens.

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