‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 32 sur 55 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Au Toungout , le 7 septembre 1803.

D efuis cinq semaines que vous n’avez reçu de mes nouvelles, j’ai été occupé à Sarepta, à mettre en ordre , copier ou faire copier les écrits que j’avais réunis sur les kalmuks. Je fus obligé de mettrede l’activité dans mon travail ; car la horde , qui jusqu’ici avait séjourné dans les environs de Sarepta, fusait déjà ses provisions de farine et de tabac pour la mauvaise saison , et devait se rendre bientôt danssescjuartiers d’hiver. Avanthier à minuit, j’arrivai chez les kalmuks, dont le camp était à plus de trente werstes de la ville que je venais de quitter, et le lendemain je partis avec eux. Vous ne sauriez comprendre quelle est ma satisfaction de pouvoir passer de nouveau la nuit dans les steppes à Sarepta; j’avais perdu l’appétit et le sommeil : ici j’ai retrouvé le dernier

sur mon lit de feutre* et l’appétit me revint lorsqu’au point du jour on m’apporta le thé.

Si l’air libre y a influé , ou bien si c’est mon corps qui est organisé pour ce genre de vie, je vous en laisse juge.

On n’avait pas compté, dans notre hutte, sur notre arrivée inattendue; nous avions besoin d’un cheval et d’un chameau, pour suivre la horde qui était prête à partir, et je me vis obligé d’aller moi-même chez le prince, pour le prier de me procurer l’un et l’autre. Les chameaux, les chevaux et les troupeaux étaient réunis de toutes parts : la hutte du prince était déjà démontée, et le prince luimême était assis, avecson épouse, devant les pièces de sa hutte, lorsque je m’approchai de lui pour lui faire mon compliment kal mule. Ma demande fut si bien appuyée, par le présent d’un petit tonneau de raisin , quo mon compagnon kalmuk déposa aux pieds de la princesse , qu’il fit aussitôt venir son gardien de chevaux , et lui donna l’ordre de me choisir à l’instant un chameau et un cheval tranquille. Us furent amenés sur le champ, et je pus me mêler alors avec mes compagnons de hutte , dans la troupe qui était en marche.

Si le temps agréable dont nous jouissions, à cause des beaux jours de l’automne, pouvait abréger notre route, d’un autre côté, le chemin que nous fumes obligés de faire, était si long, qu’il nous parut pénible. Nous avons faithier trente-cinq werstes etemployé sept à huit heures pour les faire. On assure que les chameaux marchent vite, mais ceux qui sont chargés vont fort lentement ; et il n’y a aucun avantage d’aller en avant, car il faut attendre les bêtes chargées qui vous suivent, et souvent on ignore où elles s’arrêtent.

Dès que notre hutte fut dressée dans le nouveau camp , la marmite fut mise au feu, et en moins d’une demi-heure notre repas fut terminé. Après l’avoir pris , je me rendis à la khouroull, pour y voir mes anciennes connaissances; en retournant chez moi, ma curiosité fut réveillée par une image du Bourkhan placée sur mon chemin, et je m’arrêtai environ deux heures à la considérer.

Lorsque les kahnuks sont obligés de prêter serment, on suspend dans un lieu public, une semblable image , qui ordinairement représente le Dieu du temps ( Otchirbani ).

Trois bâtons écartés par le bas et réunis par le haut avec un cordon, formaient, au moyen des couvertures en feutre qui les rassemblent, une espèce de tente , dont l’entrée est fermée par l’image en question. J’avais souvent rencontré, dans mes courses à la k/iouroull , de ces images ainsi arrangées, et je savais pourquoi elles y étaient; mais ceux qui devaient prêter serinent, s’étaient toujours fait attendre si long-temps, que je n’avais jamais vu la cérémonie que les kalmuks sont en usage de faire en pareille occasion. Cette fois- ci je me décidai à attendre, et je fus obligé de le faire pendant deux heures.

L’usage, chez les kalmuks, veut que le plaignant, qui a été blessé dans son droit par celui contre qui est portée la plainte , charge un autre de la prestation du serment, ce qui est ordinairement confié à un prêtre.

Cet arrangement, si nous réfléchissons bien aux bases de la religion kalmuke, n’est pas mal entendu. Un criminel ne craint pas de commettre un nouveau crime; et un homme qui ne craint pas d’attaquer la propriété des autres , n’aura pas beaucoup de respect

pour la sainteté du serment J un voleur et un meurtrier ne se feront aucun scrupule de conscience d’en faire un faux. Pçur éviter les faux serraens, la loi des mongols exige que celui qui se plaint, fasse justifier sa plainte par un serment, sans qu’il soit permis à celui contre qui elle a été portée , de pouvoir se justifier Cependant cet usage n’est pas exempt de certains abus que je passerai sous silence. Chez les kalmuks , le serment n’est prêté le plus souvent que pour des discussions d’argent, et la formule dépend He la grandeur de la dette. De légères plaintes exigent peu de cérémonies; quand elles sont graves, il en est plusieurs qu’on doit observer. Le serment que j’ai vu prêter hier, était pour une plainte de six roubles. Un certain nombre de prêtres et de laïcs étaient assis sur deux lignes, qui commençaient à la petite hutte : à quelque distance, brûlait un feu de fumier sec, afin de pouvoir allumer une lanterne lorsque la cérémonie commencerait. Les accusateurs et les accusés étaient encore dans la sarga du prince, où l’on cherchait à terminer l’affaire sans en venir au serment. Dans l’attente de

les voir venir, tantôt je m’asseyais, tantôt je me levais et tantôt je me mêlais parmi ceux qui attendaient. L’aîné des fils du vicekhan passa à cheval près de moi, et me cria, en riant , de bien faire attention.

Enfin les accusateurs et les accusés parurent accompagnés d’une suite nombreuse.

Leur discussion continua jusqu’à ce qu’ils furent en présence de l’image , et même encore quelque temps auprès d’elle. Enfin, celui qui prêtait le serment, se jeta trois fois à terre, en prononçant devant Otchirbani , des expressions que je ne pus comprendre; il s’avança ensuite contre l’image et la toucha de son front. Les assistans kalmuksen firent autant par esprit de religion; l’image fut roulée, et l’assemblée se sépara.

Le jour suivant nous devions continuer notre marche , mais le ciel était couvert de nuages si sombres, qu’il n’était pas nécessaire de recourir à la science d’un sargatchi pour annoncer une forte pluie. Le prophète du temps conseilla de retarder le départ jusqu’à midi , parce qu’alors , disait-il , le temps devait s’éclaircir. Le vice-khan malheureusement écouta la voix de cet oracle.

Les nuages se dispersèrent en effet, mais pour se réunir de nouveau et se résoudre en pluie, au moment où on avait déjà commencé à défaire les huttes. La pluie augmenta toujours , et nous, qui n’avions pris aucune disposition pour nous en garantir, nous nous trouvâmes à découvert , exposés à toute la violence des torrens d’eau qui tombaient, et qui étaient accompagnés de tonnerre. Cette fois-ci, le chargement des chameaux me parut fort long , malgré l’activité avec laquelle les kalmuks cherchèrent à l’effectuer. Enfin ces animaux furent prêts à partir; nous cherchâmes à nous mettre cohtre eux, pour éviter l’eau qui tombait par torrens.

Ayant passé ainsi une demi-heure, la pluie parut cesser. Les chevaux et les chameaux se mirent en marche ; on voyait cependant sur la route, des kalmuks prudens qui prenaient encore des précautions. Heureusement nous n’avions que quinze werstes à faire, mais les chameaux me paraissaient aller toujours plus doucement. Pendant cette marche , les enfans de trois à quatre ans excitaient ma compassion : ces pauvres

petites créatures étaient pour la plupart placées deux à deux dans leurs caisses qui , pendant la marche, forment leur petit logement sur les chameaux; etelles y sont siétroîtement liées, qu’elles peuvent à peine bouger les mains et les pieds. Plusieurs, à force de peines , dégageaient leur petite tête de dessous la couverture de feutre; d’autres se faisaient des blessures pour y parvenir. C’est ainsi que les kalmuks , dès leurs premières années, commencent à être habitués aux contrariétés, afin de pouvoir dans la suite les supporter avec une fermeté et un courage qui étonnent les européens. Les autres kalmuks des deux sexes, qui étaient montés à cheval , ou qui marchaient pour arriver à leur nouveau camp, étaient plus occupés de leur bonnet que de leur tête ; car ils tenaient cette dernière entièrement cachée sous leurs habits, pour empêcher leur bonnet de se mouiller.

Pour mon compte, j’ai maudit mille fois, pendan t la marche , le sargatchi à qui nous étions redevables de notre mésaventure; car la pluie ne commença à cesser que lorsque nous aperçûmes notre nouveau camp. Notre

hutte fut dressée de suite, et nos habits étendus pour les sécher. Nous nous trouvions fort à propos près d’un lieu où le bois trolga abonde; ensorte que nos kabnuks purent facilement s’en pourvoir, pour allumer du feu ou pour faire du thé.

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