‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 4 sur 55 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si l’ouvrage que j’ofFre au public ne présente pas autant (l’intérêt que je le désirerais, je me flatte cependant qu’il sera utile, en faisant connaître plus particulièrement un peuple qui jadis ne fut pas sans renommée.

Les peuplades mongoles se sont bien probablement distinguées du temps d’Attila ( * ).

Dans la suite, sous Tchingiskhan et ses successeurs, elles ont étendu leur puissance sur toute l’Asie et sur une partie de l’Europe.

Maintenant ces peuplades vivent comme de paisibles nomades dans la partie du monde où leurs armes avaient porté la terreur; elles sont concentrées dans des steppes désertes, et y ont conservé , avec la manière de

( * ) Voyez sur cette opinion la XIV lettre écrite des steppes kalrauk.es.

vivre nomade de leurs ancêtres , leurs usages, leurs vertus ainsi que leurs vices. Elles ont une langue particulière et une écriture qui leur est propre , un système religieux très-compliqué et fort peu connu. Elles ont aussi puisé, dans un grand nombre d’écrits, la sagesse des philosophes indiens et thibetains. Enfin ces peuplades me paraissent mériter d’être mieux connues qu’elles ne l’ont été jusqu’à présent.

La cause qui a empêché jusqu’ici de connaître ces peuples plus particulièrement, n’est pas difficile à trouver. Le conseiller d’état Pallas est le premier qui nous les ait fait mieux connaître; avant lui, leur caractère était présenté sous les couleurs les plus noires, leur manière de penser était avilie et leur religion nous était montrée sous un faux jour. La principale cause de cette ignorance venait de ce qu’on croyait avec trop de facilité tout ce qu’on disait sur ce peuple. Chaque notion vague était regardée comme certaine ; on raisonnait ensuite sur ce qu’on avait vu ou cru voir, eton finit par réunir une suite de faits ridicules qui n’étaient fondés que sur des erreurs. Soit

( Si ) .

ignorance ou préjugé , les personnes qui fournissaient des renseignemens aux écrivains, avançaientdes choses absurdes que ces derniers copiaient fidèlement sans faire la moindre recherche. Lorsqu’on veut donner la description exacte d’un peuple dont les usages et la manière de vivre s’éloignent autant des autres nations, il fautque les rapports étrangers, c’est-à-dire, ceux qui ne viennent pas immédiatement de ce peuple même, ne soient considérés comme véridiques, qu’autant qu’ils sont conformes «aux rapports de quelques personnes instruites du pays. C’est à quoi n’a pensé , comme il le paraît, aucun des écrivains qui nous ont donné des mémoires sur les kalmuks à l’exception de Pallas. La plupart n’eurent recours qu’aux rapports des commandans russes employés dans les hordes kalmukes, et fort peu d’entre eux possèdent les connaissances nécessaires pour de .pareilles observations, ou bien ils les font avec un esprit prévenu pour donner plus de poids à leurs vues particulières. Chaque jour on peut se persuader de la vérité de ce que j’avance, lorsqu’on se trouvedans les hordes, parmi les kalmuks.' Ils ne se- font pas scru-

pule de refuser toute espèce de vertus à ces tartares , lors même qu’ils on t occasion d’en avoir des preuves. Les kalmuks, disent-ils, sont un peuple grossier, brutal et abominable, qui ne possède aucune sensibilité, et qui ne mérite aucune estime : ils honorent, continuent-ils, Satan sous l’image de plusieurs milliers de Dieux, et toutes leurs cérémonies sont si horribles qu’on ne peut y assister sans commettre un péché.

Lorsque des personnes qui ont vécu plusieurs années chez les kalmuks parlent ainsi, comment blâmer , après cela , le voyageur qui croit à la vérité de ces rapports , et nous induit en erreur à son tour ( * ).

Plusieurs de ces erreurs doivent aussi leur origine à une connaissance peu approfondie des peuplades mongoles. Des voyageurs , après avoir traversé le pays des kalmuks.

(* ) On trouve des preuves de cette manière de penser, dans un écrit russe qui, sous le titre CC Aberve^a^ traite des superstitions de la Russie, et daus les aventures d’un certain Opitz, polonaisallemand, qui a vécu prisonnier chez les kalmuks. Ce dernier écrit est un vrai roman : les peintures des mœurs et des usages kalmuks y sont tellement absurdes que tout ce qu’ou en «lit ne mérite aucune réfutation.

après s’être assis pendant quelques instans dans leurs huttes, après avoir vu leur manière de manger et de boire, après avoir observé quelques images de leurs Dieux, et recueilli quelques traditions superflu cielles , ont cru pouvoir hasarder de décrire les mœurs des peuplades mongoles. Il était naturel qu’ils vissent plusieurs choses sous un faux jour: ce qui n’était que fortuit, fut affirmé comme habituel : enfin ce dont ils n’avaient qu’une idée incomplète, ils l'ont arrangé et ont ajouté, dans leur imagination, ce qui leur paraissait manquer ; de sorte qu’ils nous ont donné leurs erreurs pour la vérité : quelques exemples vont rendre ceci plus évident.

Les européens prétendent généralement que les kalmuks sont lâches et craintifs; dans les Mémoires mongols , vol. i er ., page 225 , nous trouvons le passage suivant à l’appui de cette opinion. « Dans la dernière action , y est- il dit , que les kalmuks eurent en 1769, contre les koubains, ces derniers furent repoussés par un nombre fort supé rieur. Quarante -trois des principaux et des plus vaillans, bien cuirassés, s’étant retirés

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avec leur chef Koslamh k dans une vallée , ils y descendirent de cheval, et se préparèrent à vendre chèrement leur vie, parce que la retraite leur était coupée. L’arinée kahnuke était forte de trente mille chevaux ; cependant elle n’osa pas attaquer ce petit groupe de koubains. On se contenta de leur tirer de loin quelques coups de fusils. Lorsque leurs chevaux furent reposés, ou lorsque la crainte les décida à partir, ils marchèrent vers la montagne, et aucun kalmuk ne s’avança pour les attaquer , de manière que cette petite troupe se retira , après n’avoir perdu que quelques hommes. Les kalmuks sont très-vaillans au premier choc, mais dés qu’ils trouvent de la résistance ou qu’ils voient du danger, chacun prend volontiers la fuite ».

L’événement dont il est ici question est un fait connu; mais on le verra sous un autre jour, lorsqu’on saura que les trente mille kalmuks qui, à ce' qu’on prétend, n’ont pas osé attaquer les quarante-trois koubains téméraires, avaient peu de temps auparavant, non dans le premier choc, mais après un combat opiniâtre, fait mordre la

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