LETTRE XXV
Le a8 octobre.
V oila déjà quatre jours que nous sommes fixés dans ces environs; car les inazaks, les jours malheureux , et Dieu sait quelles autres raisons encore, nous obligent de rester ici quelque temps, Le nom russe de res environs , solényé gressi , vient de la forme de cette terre, où il ne croît, à une certaine distance, que des herbes salées, qui n’offrent d’alimens qu’aux chameaux. Le Manetch qui se jette dans un golfe u.e la mer d’Asoph, prend sa source eu cet endroit.
La chaîne de montagnes qui longe Zaritzyn , et qui semble diviser le pays des kalmuks, est séparée ici par une vallée, au milieu de laquelle le Manetch roule ses eaux non potables.
Ce lieu offre beaucoup de souvenirs des siècles passés ; car des traces très-visibles du
séjour des eaux de la mer s’y font remarquer, et des fossés creusés de différentes manières, font supposerque cette terre fut habitée jadis par quelque peuple.
M. de "Weseloff, auquel je suis redevable de plusieurs observations , excita ma curiosité sur une suite de ces fossés, qui se trouvent près d’une élévation , à dix werstes de distance, vers un coin de la longue chaîne de montagnês; il m’engagea à me rendre hier sur le lieu, pour observer ce monument de l’antiquité.
J’eus bientôt parcouru , à l'aide d’un conducteur kalmuk , le chemin à travers les steppes, à peine couvertes d’herbe. Nous montâmes sur la cîme de la chaîne des montagnes, et dès que nous fûmes arrivés, je remarquai des roches énormes entassées comme des tours et qui paraissaient fermer le passage. Je regardais comme impossible de traverser ce chemin à cheval ; mais mon kalmuk avait remarqué de loin une ouverture, d’où nous découvrîmes une plaine immense. Nous nous trouvâmes directement en face de la plus grande masse de pierres réunies; elles étaient longues de plus d’un
archin , assez unies , quoique taillées dans des masses plus grandes et posées symétriquement l’une sur l’autre. Le carré avait quatre pas de long et trois de large; sa hauteur était inégale, parce que des morceaux qui étaient tombés, formaient des échancrures. On voyait des caractères tar tares, sur quelques unes de ces pierres , qui sont formées d’une espèce de pétrification pleine de coquilles marines. On aurait dit que l’air et l’eau les disposaient à prendre de nouvelles formes, car elles étaient si friables, qu’en les frottant un peu elles se divisaient en petites parties , et celles-ci en poussière de chaux. A quelque distance de ce monument funèbre, j’en trouvai plusieurs autres, qui étaient moins considérables , ou qui avaient plus souffert du temps que le premier. Ils étaient environnés de petites sculptures , sur une desquelles était représentée une tête de bœuf.
Autour de ce tombeau , étaient éparpillés quantité d’osscmens; et mon compagnon, qui était habile en ostéologie , me dit que c’était des os d’animaux. Ils étaient tous si friables , qu’on pouvait les écraser comme
du bois pourri. Plusieurs avaient été brûlés, ce qui peut avoir eu lieu par un incendie des végétaux de ce lieu , ou bien par l’usage qu’avaient peut-être les peuples de brûler les corps des morts.
A mon retour, je m’arrêtai quelques instans auprès de la grande masse de pierres que je n’avais considérée qu’en passant. Elle ressemblait à un mur ordinaire plus haut qu’un archin ; et mon conducteur me dit que ce mur s’étendait à plusieurs werstes. Les masses de pierres étaient réduites, par les élémens , en petites portions , et laissaient toutes voir une quantité de dépouilles marines qu’elles renfermaient. Des milliers de petites coquilles, qui avaient perdu leurs couleurs et leur forme naturelle, étaient parsemées dans l’espèce de poussière qui les réunissait pour former des masses j et elles étaient remplies d’une poussière jaunâtre.
Les siècles avaient formé, à leur extérieur, une espèce d’écorce de mousse , et les pierres des tombeaux étaient, ainsi que vous pouvez le penser, formées de ces grandes masses.
Vous serez peut-être curieux de connaî-
tre l’intérieur de ces tombeaux, ainsi que la forme exacte de ces masses de pierres ; je le suis aussi ; mais nous attendrons tous deux le printemps prochain : j’espère, à cette époque, vivre dans la horde comme particulier } j 'espère y avoir ma hutte, mou chameau, mes chevaux et pouvoir passer ici quelques jours. Si aucun empêchement ne vient traverser mes projets , la pelle sera nécessaire pour me frayer une entrée dans le royaume des morts, autrement il faudrait abandonner au temps, le soin de faire exécuter cette entreprise par quelques autres voyageurs , qui viendraient visiter ces contrées.