LA PAGE DES VIOLONS
Juin, à Crémone.
MofrriTBaDi regrettait le doux air de Crémone, dan» •00 exil de Mantoue, ce bouge somptueux, cette capitale de remoitit et de nret opprobres. Au milieu de la nuit, avec la luoe lente, se lève une brise presque fraiche. Ou ne m'a pas trompé : à Crémone, c'eti le meilleur air de Lomfaaidte : il est égal, il porte bien le son ; il 'St pur ; j'en crois la foule des martinets sur la tour. U le fallait bien pour que les divins instruments doooent toQle leur voix sous l'areheL
Ah, peuple ingrat de Ciémooe f ils ne savent pets ce que c'est qu'un violon. Sans quoi, eux qui sont ici plus de trente mille, ils n'auraient point de repos, se mettant Hux-roémes à la dtme, s'imposant un jour de jeûne chaque mois, qu'ils n'eutsont réuni la rançon et ramené
dans leur ville un Slradivarius et un (iuarneri. On irait à Crémone par piété pour les violons.
Combien de peintres, en Italie, ont valu les luthiers? Combien d'églises ou de toiles valent les violons?
Dans le violon, l'orchestre a trouvé sa voix, plus qu'humaine. De l'humble boite à une corde, inventée par les Celtes, jusqu'aux violons, que de lenU progrès, que de recherches, et quelle longue suite de générations ! Mais ici on s'arrôte : c'est la perfection.
Le violon e&t le roi du chant. Il a tous les tons et une portée immense : de la Joie à la douleur, de l'ivresse à la méditation : de la profonde gravité à la légèreté angélique, il parcourt tout l'espace du sentiment. L'allégresse sereine ne lui est pas plus étrangère que la brûlante volupté; le rûle du cœur et le babil des sources, tout lurest propre; et il passe sans effort de la langueur des rêves à la rive action de la danse.
Notre violon n'a plus changé depuis tantôt quatre siècles, n est tel que l'ont légué à la musique les luthiers de Crémone, vers 1580, avec les quatre cordes accordées en quintes, le manche étroit, et l'ardente volute qui fait chapiteau au bout du cheviller.
Qu'il est beau, ce violon, de couleur et de forme.
Ses lignes sont un poème de grâce : elles tiennent de la femme et de l'amphore; elles sont courbes, comme la vie. Et tant de gi-dce exprime l'équilibre de toutes les parties, la fleur de la force.
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Dtot QQ Tioloo. tout est Tivant. Si je prends un violon dans mes mains, je crois tenir une vie. Tout est d'un bois vibrant et plastique, aux ondes pressées : ainsi l'arbre, le violon brut de la forêt, rend en vibrations tous les souffles du ciel et toutes les harmonies de l'eau. C'est pcarqnoi, il ne faut qu'un rien pour changer la sonoritë du violon : le chevalet un peu plus haut ou on peu plus bas, plus étroit ou plus large, et le son maigrit oa s'étouffe, s'altère et pAlit. Le grand Stradivarius eo « réglé la forme et ta plaee poar toujours. Les luthiers de Crémone voyageaient dans le Tyrol, pour y choisir les bois les plus purs, les plus belles fibres, et l'érable le plus sonore.
Tout est beau dans le violon, tout a du prix. Aux moindres détails, on reconnaît l'accord de l'instinct musical et d'une raimn, d'une étude séculaires. I^es tables sont voûtées selon un calcul exquis. L'évi<lement d^ cAtés est d'une grftoe comparable aux plus suaves inflexions de la chair qui sinoe de ta gotige aux hanèhes : celle sootic d'un galbe si fanne et si tendre n'est pas d'un trait moins sAr que la nacelle des plus pures corolles. Bt les ooTes sont les plus belles intégrales.
Dans le violon visible, )e suis toujours tenté de reconnaître le eorps divin du son en croix : le chant tnr le saint bois du sMrifiee. El le grand violoniste, quand il va donner le premier coup d'archet, sembla
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loujour» le grand prcMre d'un culte voué aux enchantemenU. Son geste est une incantation.
Au dedans de ce corps sensible, sont logés les organes les plus délicats, qui font le mystère du timbre : les tasseaax et les coins, le ruban des contre-éclisses; la barre, qui est le système nerveux du violon, et l'iime qui en est vraiment le cœur très véridique : en déplaçant l'âme, on déplace le son. Voilà la merveille de vie sonore, avec les quatre-vingt-trois pièces qui la composent, que les luthiers de Crémone ont portée i la perfection.
Les luthiers sont venus comme Crémone se fermait au monde. La Commune est morte. Crémone n'est plus qu'un champ de bataille pour les armées du Nord. Les soldats de Charles-Quint y mènent un train d'e nfer. Le sac et les sacrilèges, la pillerie et les meurtres, les ^lises à feu, les couvents violés ; les hérétiques allemands cirent leurs bottes avec les saintes huiles : Crémone a subi toutes les formes de la violence et de l'outrage. Depuis, toute la ville dort; mais elle fait de la musique. Toute la force de la race se replie alors dans les luthiers, et réside en eux.
Ce furent de fameux hommes. Ils conduisaient jusqu'à l'extrême limite une vie harmonieuse, enthousiaste et pure. Ils sont magnifiques comme des patriarches, et vénérables par la longévité. Trois Amati, de père en fils, suffisent à remplir deux siècles. André
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Amiti. le chei de l'illustre famille, est né eo 4500 : son {K-tit-fils Nioûloest mort en 1689, à quatre- vingt-huit ans. Il est lui-même le bon mattrp d'Antoine Stradivari, son gendre, le luthier immortel ; et celui-ci, ayant vécu filfin de sagesse et d'amour pour sou art, s'en est allé presque centenaire (i).
Hs sont de très bonne souche. Un Amali, homme noble, a joué un r6le à Crémone cinq siècles plus tôt; et son nom est dans les chroniques de l'an mil. Chez tous ces artistes, on sont la plus forte tradition de métier, et la plus belle discipline. Leur passion pour le bel instrument n'est jamais ntisftite. Tantôt, comme Jean-Paul Maggini, ils font de très grands violons, qu'ils voûtent dès les bords ; tantôt ils cherdieot un modèle plus petit. Le génie de chacun se marque à la couleur de la pâte. Le vieil Amati aime le vernis un peu clair, ri la douceur d'un ton apaisé. Maggini se plaît au jaune brun ; les deux Goadagniiii, an rouge rnbré; Guameri, au rouge sourd. Quant au grand Stradivarius, que son vernis soit rouge ou jaune, il eal ' ujours trempé de lumièie et nourri d'or.
I^ Aiiiad sont lea Moart; les Stradivarius, les Beetiioven.
On ne peut les échanger. Il ftiut n'y rien entendre pour le croire. L' Amali est charmant, fin, délicat et
(t) AaloiM Stradivari, Siradivarias U Oraad, aat aott sa aftt à M SM aa 1711.
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fbrt mais toujours plein d'élégance. Parfol* ciqui», par foii même d'une lensibilité extrême; mais cette voix D'eet pat faite pour l'orage : elle a du soprano et du beau monde. Racine enfin. Ton d'argent. Le matin.
Le Stradivarius est géant, la passion même. Un son si puissant, si ardent qu'il vous brûle et vous emplit. L'élégance s'efface sous la force : le feu est ce qu'il y a de plus élégant; mais qui y pense pendant qu'il dévore? C'est le mâle, le ton d'or : le crépuscule de juin.
Et Guarneri del Oésu, entre les deux. Il est parfois d'un charme inimitable. Il touche au Stradivarius, avec on ne sait quoi de plus rare ; un timbre d'une profondeur merveilleuse. C'est le vieil or vert, la nuit d'été sous la lune, Yseult au désespoir.
Certes, ils sont saerés aux musiciens, ces héros de Crémone. Ils devraient l'ôtre aux p.Mntres, éj^lement. La forme de quelques instruments est d'une beauté parfaite. Et quant aux tons du vernis, les luthiers de Crémone sont les plus grands coloristes de l'Italie hormis le seul Titien.
0 divin» viobns, brun* enfants de Crémone, Plus beaux que l'or du soir, vous êtes fait» de sang Et de chair, et (Tamour et de tout ce qui sent La jwtiisw fKt chante «1 foUement raifwnw.
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Fofr* «ote «tf wtê âm», un feu (Tordeur naissant. Le baieer de t'Auron aux vergen de Pomone, Le mufit ée Diéam, keriét Dmdémone, On grand dêm bUteé, un grand di$ir blnsant,
PMaim ^karwtome, ô eiatree ehantereUeê, téOnhÊi 0OM> faii giwtkr eonunê du tourttrtOeif Et vam ftmdkfBM k ad, viokUu des pleurs.
Vous éUa t'aeeent fur, k parfum dm pontet.
Et dam kt prés du ciet, c'ett vous qui chantes, fleurs,
Oiêeaax du paradis, viokns et violes I
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