LA DÉROUTE DE PAVIK
0.^ sort de Milan par une triste route. Sous un ciel pesant, le chien du sud aboie, le vent soufRe, et la matioéo est déjà chaude. Les fauix)urgs accroupis sont couchés lea uns contre les autres, oomine une bande do porcs, laids, teigneux, rogneux et sordides : sous la eraase, toujours, perce un coin de muraille rose. Des Aimées lourdes leslaot à mi-ehemio dans l'air gris. Un peuple eriud, une euiiille Itsse se meut sous la poussi^re, comme de gros vers noirs dans la farine du pays. Et la sale marmaille est une poussière aussi : beaucoup d'enfants, lilves et mai nourris, lèvent un museau pointu ftous des cheveux frisés.
Ce pays est plein d'ennui. On ne voit rien, de longtemps. Tout est plat, mais ce n'est pas la vaste plaine.
94 TOYAGE DU COMiOTTl KKI
La vue est partout coupée par de petits bois, en forme de haies basses. La maigreur de ces bosquets |>oudr(>ux De promet pas beaucoup d'ombre à la canicule. Il y a de l'eau pourtant, dans les bas-fonds. La rizière verdoie, et les mûriers ronds tiennent tète au vent sur leur base trapue.
Cependant, la contrée se découvre. Elle est aride, ou le parait; elle est forte et triste. On toucheàChiaravalle: c'est le grand nom de Saint Bernard ; le géant est venu dans cette soliluiiu; mois ce n'est pas Clairvaux. Il est dix autres Ctiiaravalle en Italie : pour un Italien, c'est toujours Clairvaux qui est la traduction, et môme pour quelques imbéciles à l'aris. L'Italien se persuade volontiers que l'Italie a tout donné au monde : Saint Bernard est Lombard, à l'entendre, comme il croit de Poduue Saint A.uloine. J'imagine que Dante y est pour beaucoup: c'est à Saint Bernard qu'il confie le chant sublime qui met Qa à la Divine Comédie. -Le paysage est assez digne du puissant moine. La culture à perte de vue, sous le soleil qu'évente la poussière, prend la gravité du désert. Pourquoi la grandeur a-t-elle si souvent l'air stérile?
Plus do chartreux à la Chartreuse. Oa n'en prend pas son parti. Les cloilres sont faits pour les moines. La vigne rampait amoureusement sur les arcs, au devant de chaque cellule. Pax multa in oclla, La mort n'est
VOYAGE 00 CONUOTTiftil 95
p< iut la paix. Portôe sur des colonnes, une treille est ctoruioute. Les arcades du petit clottre sont exquises : comme à iMilan, la décoration en terre cuite est d'un goût qui coQsjle de tout le reste. La Chartreuse de I*avie étale un luxe accablant. Tant d'opulence rebute et déconcerte. L'église elle-même est un musée de la richesse. Le faste continu est misère pour l'esprit. A cette profusion somptueuse, je préfère la mesure omôn des deux cloîtres.
La fiaçade est uo prodige de vainc splendeur. Le rythme des lignes, la raison du monument, tout est immolé à la maoie du décorateur. L'emphase de la magnificence m'in)|X)rtune entre toutes. L'exo6s de l'éloquenoe lasse la ojnviction et ne persuade plus. L'art du rtiéteur tue l'émotion. Telle est l'œuvre de ces sculpteurs incontinents. Hien ne les arrête; rien ne leur coûte. Us sculptent pour sculpter, tant qu'ils ont un paa de marbre. Cette immense Ikçade n'est faite que de morceaux : elle ressemble à une espèce d'autel, hors de toute proftortiou, ou à la oliemin<>e d'un ch&teau démesuré, demeure des glanls.
U faudrait accepter eei art pour ae qu'il est : e'est là oompreodre. Mais on no peut sa borner à comprendre : vivre va bien au delA. Ni philœophe, ni historien, je suis homme. J'aimo ou n'aime pas. L'art est une passion ; et l'on vit en art, oomme on vit en passion : le goût osl la laot délieat de ee qui nous flatte ou de ee
W TOTARR DU COMOOTTIÈRI
qui nous blesse. Peut-être le goût est-il le sens le plus subtil de la vie. On me prend le cœur, si on l'émeut ; et faute de l'émouvoir, oo le dégoûte. Qui a goûté de l'émotioD, ne se platt plus à rien, sinon à être ému. En art, l'émoUon c'est l'amour.
Est-ce beau? N'esl-ce pas beau? Je voudrais adinin*r, et je ne puis.
Un travail infini. .Mille détails achevés ou charmants; mais point d'œuvre : l'unité manque. Les lignes n'ont point de sens. Sur la vaste étendue, pas un espace libre. L'œil qui contemple ne rencontre pas le rythme qu'il cherche ; la pensée qui analyse ne trouve pas non plus les raisons cachées du monument : la symétrie seuie répond à tout, parce que la symétrie est l'ordre des rhéteurs et de l'apparence. I^ croix là-dessus est presque ridicule. Le soubassement est un musée de médailles et de portraits. La surface parlante ne dit rien de l'église dentelle parle. Les deux ailes ne coïncident même plus aux chapelles. Les fenêtres à candélabre n'éclairent rien et n'ouvrent sur rien.
Hélas, que de marbre ! Le marbre est trop commun en Italie. Il ne leur coûte pas assez cher. Faits au marbre avant de l'être à la terre, les ouvriers du marbre sont trop habiles : ils ne se rendent pas dignes d'être architectes. Comme les Visconti et les Sforza ont mis leur orgueil à faire de la Chartreuse l'enseigne de leur faste, le bon principe de l'économie n'a pas suscité, une
T0TA6I DU CONDOTTliHI 97
•eule fois, le respect de la mesure : on ne manque Janait tant à cette sainte loi, que si l'on gâche la matière. La prodigalité sans fri'iii est la gn^ssièreté des riches.
RéTélalion de la façade est faite ici, et des lois profondes qui la régissent : ils n'en ont pas le sens, en Italie. Tout (tour la façade, ou rien : tels sont les excès de leur goût. Et tantôt la façade ne vit que pour ellemdroe ; tantôt elle n'a pas commencé de nattre. Partout, en Italie, on se heurte à l'uu ou l'autre obstacle : ou le mur de moellons, ou l'écran de marbre innombrable. La fiiçsde, pour eux, est une mosaïque d'oniemcnts, un oeotoD de couplets. Ainsi les ouvertures de leurs œuvres musicales: dix motifs, vingt ne leur sufliscut pas : il n'y ea a jamais assez. Le problème n'est pas, pour eux. d'ordonner des lignes : c'est de les eflaccr. Jamais ils ne sentent la raison secrète de la façade, qui est de répondre à la vie oiganique du vaisseau intérieur. Leur amour du formel leur fait oublier la forme. Ils sont virtuoses, dès leur âge d'or.
Li façade qui ne rèirèle pat le monde intérieur est un masque. Les tÊÇkâm tooi des visagea. Celle-ci est un meuble. I^ rieheiie est ruineuse. Elle tue jusqu'à l'idée de la ligne, oette tertu de l'architecture, entre toutes noble et hérûiqoe. Je veux dire, en architecte, que l'asoèle ai le héros ae tteonent oooune l'indei ei le
pOUM.
08 VOYAQK DU CONDOTTliRB
Soudain, regardant la Chartreuse une dernière fois, il me souvient d'une vieille estampe où Bramante a taillé Timage de la ville idéale, telle qu'il rêvait de l'édifier. Ce ne sont que portiques, arcs, colonnes et pilastres. Un péristyle corinthien fait face à un péristyle dorique, si l'on peut laisser ce nom divin, que porte le Parthénon, A d'indigentes colonnes, au profil maigre et sec de mornes chapiteaux. Des piliers carrés soulèvent un étage de fenêtres : mais de maison, point. Partout, des coupoles, des frontons, et ces hideuses accolades que le florentin Alberti légua si fâcheusement aux Italiens, pour relier les divers plans d'une façade. La Chartreuse de Pavie est bien l'église où mène la grand'rue de Bramante. Sans doute, Bramante n'y est pour ri«.'n ; mais son esprit plane sur cette œuvre théâtrale. Car enfin le mot est dit: on n'est point dans une ville, ni dans la vie chaude, comme au moyen âge : désormais, l'architecture s'est plantée sur le théâtre.
I<a grande beauté surprend ; mais elle nous contente.
La beauté des traits seuls ne me touche point: elle est sotte; elle est bêle, et souvent même sans bonhomie. C'est le caractère qui fait la beauté. Du moins, poui nous. En d'autres termes, c'est l'expression de la vie.
De là, que tant de beautés vantées, dans la nature et dans l'art, nous ennuient. On les appelle classiques.
▼OTAOB DO CONDOTTliRB 99
pour ne p«s dire qu'elles sont mortes. J'entends rire les Grecs de œ claasique-là.
Ce qui ne m'émeut point, ou ne fait pas penser, m'ennuie.
Je n'ai point encore to en Italie une femme vraiment séduisante, je dis une Italienne. Beaucoup de beautés bêles, ou très chamelles: pas une qui induise eu pMsioii. Pas une femme longue, souple, aux seins menus, au teint de fleur, aux cheveux d'herbe solaire et d'or changeant. Une foule de dahlias et de fortes roses rouges : pas un narcisse, pas un grand iris féminin, ou l'un de «• oeillets qui mettent du délire dans les rôves et qui, je crois, rendent folles les roses elles-mêmes.
La défaite de Pavie, ce n'est pas la tiataille où Fran<.-<>is I" fut pris, et où il a sauvé l'honneur, mais le champ de la Cliartreuse, où l'architecture est en déroute. La façade de Parie est un masque sur une oeuvre non faite pour vivre, le masque de la Renaissance. Elle ne répond à rien qu'à un dénttre. Mais il faut l'avoir me.
Je rentre à Milan*
Lf^.OiNARD A MILAN
La Cène, o SamU Marig du Grécm.
Ot't n'a point grandi dtns le culte de Léonard, n'a pM «ubi la tédnctkMi de l'intelligence. Mais qui s'en contente, n'eut pas la force d'aller au delà. Plus d'un s'arrête sur la route, et ne finit pas sa croissance.
L'inieUi08Ooe eai la passion dea jeanea gens. &lais la vie est la passion de l'homme. C'est le eoror seul qui fait vitre. Trois fois, j'ai rendu visite à Léonard : où j'avais cni, d'abord, trouver un dieo. Je ne vois plus qu'un prineedea etprHs; c'est à Id désormais que je fais des quertions, et ce n'est pas à lui que jedob looles les réponses.
Je fbs à Sainte JHuie dea Grâeet. que Je ne me knieiais pas eooort d'être à Milan, tant j'Hais porté par le désir. J'y volais, au printemps. Le soleil «le râqmt
102 VOTAOB DU CONDOTTIERI
riait comme une petite fille, sur la douce église qui a la couleur de la chair, et dont les pAles briques ressemblent aux pétales des roses, plus qu'aux carreaux de l'aigle. La piété me conduit. Un grave couloir à la porte d'une sacristie; un cicftfe aux arcades longues; enfin le réfectoire où un tel aliment est servi pour les siècles : sur le mur du fond, bas et larçe, la fresque. Une lumière bleue flotte sous la voiile, et la muraille peinte n'en paraît que plus sombre et plus lointaine. Mais chacun y retrouve ce qu'il connaît déjà, et l'image la plus illustre de l'Italie.
Que d'autres se plaignent de n'y plus rien voir. La beauté de cette fresque est surtout qu'elle s'efTace. Elle n'est point sur le mur; elle est un rêve de Tombrc sur ma propre muraille : une tapisserie que le songe intérieur a tissue. Quand un nuage voile la lumière du jour, la Cène de Léonard n'est plus elle-même qu un voile, tendu par le crépuscule, sur le fond de la nuit. Tout ce qu'on montre dans cette salle, les cartons du Vinci, les copies anciennes, tout ce qui prétend aider l'esprit à ressusciter l'œuvre à demi morte, m'indispose et me blesse. Mais quoi? les maîtres de la pensée ne sont plus faits, dorénavant, que pour enseigner les passants et leur servir d'école. Voici l'un des lieux du monde où l'on apprend le dégoût de la gloire. Ou est puni de l'avoir obtenue, voyant à qui elle vous livre en proie. Presque toujours, on reçoit de ceux à qui l'on
TOTAOB OU CORDOTTlftRl 103
piftft le jQile AilillMOt d'avoir pu leur plaire. I/admiralion de eett« foule me pèse. Bavarda, et faisant voi. de gestes ren le port de l'enthousiasme, ils s'extasieo* à et qu'Ut déplorent de ne point roir. J'aime pourtant celte salle étroite et loogu\ sa voûte aiguë garde bien l'ombre. Je chasse enfin de ma pensée, je chasse de mes yeux la oobue qui l'importune. Je me rends sourd à oe (^illeri dt moineaux voyageurs; et je prôte l'oreille à la coufldenot tûjtAMeûm du Vinci.
Heureust donc, la fretqne où Léontrd donnait cha- 1U0 jour un coup de pinceau médité pendant une vHnaine, heureuse de s'être û\Ai évanouie et. peu à pea. de difpeiattraaftepadeiir. Là eonleur, pour nous, n'en eôt pas été belle ; toutes les osuvres de Léonard ont perdu à ce qu'il les achève : elles sont noires, et le noir est le daail de la vie. Il y a mis trop de seienoe : c'éUit y iiMlfKier la mort Si elle œ dure, qu'eet-ee que In lumière? Plot que penoiuie« eo Italie, Léonard a )x>ursuivi la lumière; plus que personne, il a cru la niMr; (H pensant l'avoir prise entre set mains, elle s'est • vanouie.
Léonard a voulu peindre la soiot suprême, el oapitato r^n vérité, dans la tragédie d'un dieu. 0 Aillait qu'une uslle beurt vtot pour le Sanvuur du moode;et il feUaitqut ta pleine talelUgenee d^un homme ehoiitt eeUe heuru, entre toutes les autret, afin de t'y mttunr. Mais l'io-
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tclligencc tente en vain une action divine; elle fait la preuve de sa force en y échouant, sans doute : car jamais elle n'y suffit.
Autour de la table, le grand Léonard a donc assis Jésus et les apôtres. Pour la dernière fois, Celui qui s'offre en sacrifice à tous les hommes rompt le pain avec ses disciples : ils sont tous les Douze, ceux qui l'ont aimé, et l'autre qui n'a point de nom, puisqu'on veut qu'un peuple entier le nomme, et qui n'a jx^int désobéi à son Mattre en le trahissant, puisqu'il fallait enfin qu'il le trahtt. Or, Jésus vient de leur révéler l'horrible secret de sa mort, qui est le prix de leur vie. « En vérUé, l'un de voui va me trahir. * Et c'est comme si Jésus disais qu' c t7 ie doil ». Tous alors, qui ne doivent leur salut qu'à ce crime des crimes, s'agitent devant Jésus. Ils s'indignent : tous, ils font des gestes; ils lèvent tous la main, parfois les deux ; ils montrent, chacun, son âme du doigt, et chacun y met son honnête rhétorique. Mais pas un d'eux n'a peur. Pas un n'a seulement l'air de se douter que Jésus connaît leur innocence, mieux qu'ils ne la connaissent; et que leur Dieu, l'ayant faite, n'a pas besoin d'en être averti par cnux qu'il en a doués. A pas un de ces heureux le soupçon ne semble poindre que le bonheur de leur innocence a pour rançiin la misère inexprimable du crime. Et luimême l'épouvantable Judas, n'a que le geste de l'avare démasqué ; le recul ignoble du scélérat pris la main
▼ 0TA6I DU COntiOTTlÉKI 10$
(Uns le sac. Pas tm, pas même lui, ne mootre la stupeur du précipice : ils ne connaissent pas le vertige ni mâme la lédiictioD de l'abîme; pas un d'eux ne s'étonne de n'atoir paa été cIkhsi pour victime; ils n'ont pas répoavante du danger étemel où ils échappent: et ch^ cun d'eux, ne pensant qu'à soi, ne désigoe paurremeot que soi.
Je vois pourqud Léonard de Vinci, pendant des joaraées entitees, e( des années durant, épiait les coquins et tes fourbes aux carrefours, je dis aussi les honnêtes gens : il y cherchait Judas et les apôtres. Mais il ne les y a pas plus trouvés que le Christ : c'était en lui qu'il fidlait les prendre; et ils n'y étaient pas. Aux faubourgs, il ne rencontrait que des houMies, et médiocres, même les scélérats. Tous les hommes ne sont point fioprtê à une pièce divioe. C'est pourquoi Léonard a forcé le trait, pour qu'ib euseenl du style. Ils jouent ce qu'ils doiveot être : ib ne le sont pas.
Ils gesticulent; ils n'ont d'Ame que le moufemeot que le peintre leur donne. Un jeu de deux fois doute oiaioa supplée à la grande tragédie. Oo dirait de muets assemblés, qui parlent avee leurs doigla et qui grima* cent : la caricature perce sous les visagee. L'admirable inielUgence de Léonard n'a pas su le défendre d'oulrer son propiu eenliment; il eède au goOt de n nation pour le spectMJe La imtiHAiite qualité oe son jugement le garde des lausseï boIm, mais non d'eoller
iOO VOTAOI DU CONDOTTifttI
la note juste. Non, cet gent-ci ne sont point les simples héros d'une tragédie divine ; ils y figurent en comparses; et si beaux soient-ils quelques-uns, ils font du bruit: ils n'ont pas le frémissement silencieux de la passion et de la vie. La scène exigeait un calme sublime, que cette oeuvre n'a pas. Elle n'a que des sens, et manque la profondeur, n'ayant pas le silence. La seule œuvre où Léonard ait mis beaucoup d'action, est la seule dont le drame intérieur répugnait à tous les gestes. Ainsi le plus intelligent des artistes ne touche ])as le point suprême ni la suprême convenance de l'esprit.
Tout est possible à Léonard, hormis de faire croire qu'il croit. L'amour qui a la force de créer, lui seul en accepte la peine. Le goût, la pensée, la science du Vinci vont parfois au delà de ce que l'art réclame ; mais l'amoureuse énergie qui donne l'être, à l'instar de la nature et des mères, dans la douleur et la simplicité» Léonard ne l'a pas. Toujours matlre de ce qu'il médite, Léonard se regarde faire: il calcule tout; il a tout essayé. Il assiste au spectacle du monde ; je crains qu'il ne s'y joue. Serait-ce qu'il le domine? On ne domine sur l'univers qu'en s'v confondant. C'est plutôt que ce grand curieux jouit royalement de ce que la vie lui donne; mais il n'y ajoute pas ; il ne la soulève point ; il ne la sauve pas. 11 comtempie l'univers ; il y fait ses choix, il l'orne et le dispose suivant un ordre raffiné ; il s'y pro-
?OTA«l DO CONDOTTlitl i07
m^ne, eomme un prioca exquis au milieu de la eour. Malt la Tie languit tous iod règne ; et dans le néant qu'il y découvre peut-être, «ad ftouille ne ranime paa cet fleun tuaves du feu, les plus belles, que la nuit éteint et couche. La puissance des puissancee fkit défaut à ce puiasant. C'eat le Goethe de Florence, et d'un goût in« Uni ; mais Gcethe savait lui-même sa distance à Shak- •petr*.
Que e* Christ est pauvre ! Que sa beauté e«t nulle, doucereuse et vraiment faite pour enlever tous les suffrageel Ni homme ni dieu, il n'eat que fade. Léonard de Vinci y Cait la eoofBiuon d'une gnndaor el d'une défaite éftalea : un amour de la pcrfeolioo beau eomme elle : mais il reste en deçA de la victoire : et c'est, non paa qu'il faut être parfait, mais qu'il faut atteindre la Tie.
I^éonard était doux, généreux et si noble. Il se reti* rait de toutes luttes. Le brutal Michel -Ange, son cadel de vingt ans. l'a fait fuir de Rome. Le combat contre la passion lui répugnait ; et sa raison était aaiei fine pour qu'il ne se souciât pu de l'impoaer : o'est bien assex d'avoir raison. Il hkmi fi même du sueeèe ; û n'y goûtait sans doute que les moyens d'une via voluptuauie. On ne lui sait point de femme : il écarte de lui toutes les occasions de trouble ; il n'est à l'aise, en prinoe, qu'à la cour des princes. Eo vrai dédsifrnmjx, il était pacifique. La paix du OK>nde et de la ville est néceiaaiit à ceux qui s'eotrtIiMUMOl av«o la nature tt qeà pvMOt. M avait
lûS TOYACI BU CONBOTTltRE
l'indulgence silencieuse, qui est parfois la forme souveraine de l'intelligence, et parfois le manteau impérial du mépris. Mais le Vinci, je le sais, méprisait peu : il y a trop de passion encore dans le mépris. Il ne vivait qu'avec ses amis qui, tous beaucoup plus jeunes, furent plutôt les fils soumis d'un père si magnanime et si admirable. Un grand homme vaut toujours mieux que ce qu'il fait; mais comme lA)nard, je n'en sais pas un autre: je l'aime infiniment plus que son œuvre.
Nul en son temps ne s'est rendu plus libre. Nul ne fut plus exempt de tout zèle fanatique. Rien ne lui était donc moins aisé que la passion d'un dieu. 11 lui était plus naturel de la concevoir que d'y entrer, et d'y penser que d'y croire. Supérieur ou égal à tout ce qui s'analyse, il ne l'était pas à une telle action : là, comprendre c'est prendre sa part, et vouloir c'est déjà entreprendre. Mais il devait manquer le cœur de l'entreprise, parce qu'il ne devait seulement pas sentir la nécessité de le chercher. La Cène de Léonard a peu de vie intérieure; tous y ont trop d'esprit; ils se donnent trop de mal ; ils parlent à l'intelligence, comme les témDins d'une histoire qui n'a plus rien d'obscur. L'action est dans les gtetea, et n'est pas dans les cœurs. De là, l'apprêt de cette œuvre illustre. De là aussi, qu'entre toutes les figures, celle de Jésus est la moins belle. Quant à Judasi c'est une idée commune d'en avoir fait,
▼0TA6E DU CONDOTTliMI lûQ
par la laideur, l'éUlon invariable de la aoéléntesae. Mais cette idée n'est pas digne d'un grand coeur, ni d'une telle tragédie, ni d'un tel poète.
La aettle ptssien trouve les mots que tout l'art de penser ne trouve pas. Plus les passions sont puissantes, et moins, en un certain degré, elhss sont accessibles seul esprit. La peinture, qui ne connaît que les fornMi, o'eo rend presque jamais que l'apparence. Est-ce donc lue U peinture ne peut produire au jour les profondeurs ie l'âme? Elle y a pourtant réussi une fois, dans un homme unique à qui nul autre ne se compare. Et Rembrandt (1), ayant fait un dessin, d'après une gravure de la Cèoe, en quelques coups de plume, y a mis plus de TÎe et plus de vérité que le grand Léonard en dix ans d'études. La vérité profonde, c'est l'émotion.
(1) Le dessin à !• plnme d« Bvlio, «t U Mogvioe do prises OcorgM d* Ssss.
DÉCEPTIONS DE PAUMB
J'arrive. Et tout me déçoit. De tout ce que je cherche à Parme, oe trouvant rien, c'est à peine si je m'y retrouve.
J'erre en vain dans la chaleur sèche qui crie. Je tourne sous un soleil dur et fixe. Le jour est blanc comme l'acier. Le pavé brûle — Où est la Qiartreuse? On me rit au net : — Quelle Chartreuse ? Ou ne connaît pas de Chartreuse ; lea ordres religieux sont dispenét. — Hé, il s'agit bieo de moioea I Je sais que ma Chartreuse n'est point ici ; mais la Tour, où est la tour?— Il n'y a point de tour; point de polais Contarini. — Au diable ! il n'y a dune plus de Parmo? Via !
La ville est chaude, large, l'air solide et riche. Laa
112 TOTAOI DO COltDOTTlill
gens sont bruyants, lourds, le geste épais, le Ion groêsier ; ils rient fort ; ils parlent en bâfrant l'air ; ils doivent manger goulûment. Beaucoup d'hommes à la figure rouge, les cheveux drus, de grosses moustaches. Les femmes n'ont pas l'allure vive, moins longues que fortes et carrées. La race n'est pas fine. Ah, je n'ai point suivi les sœurs de la blonde Clelia, dans les rues. Car la Clelia Conti est blonde ; Clelia avait les cheveux blonds cendrés ; elle était un peu pâle, et son front de la forme la plus noble.
Sur la place de l'Hôtel de Ville, le soleil me jette du rouge dans les yeux et me sèche la langue dans la bouche. J'ai couru â la Steccata, comme si elle pouvait encore sonner l'angélus de l'amour. C'est l'heure de midi, où les églises sont fermées. Je désespère, et je tiens bon contre la rage du ciel chauffé à blanc. Je ne veux rien voir qu'une rue droite, qui traverse la place, et qui va d'un bout â l'autre de la ville. Or, elle mène aussi à Rome, n'étant rien moins que la Via ^milia. Dans Parme, elle a bien deux milles, et deux mille ans. Je la salue avec révérence, et le nom qu'elle porte, de ces fameux Emiles. Elle me fait oublier un détestable palais et deux statues bouffonnes, Garibaldi et Corrège. Ce Garibaldi, que nVt-il vécu éternellement, pour ne point se survivre dans une postérité de bronze et de pierre, plus nombreuse que les sables de la mer ou la famille d'Abraham. Et ce n'est rien du bon Garibaldi.
prêt des deux rois i pied et à cheval, casqués, toujours \ l'assaot de leurs propres moustaches, le nez féroce, humant à perpéCaité les pétarades de leur rosse, la queue verticale, pour mieux laisser cuire, où il sied, le poivra de la rictoire.
J'entre enfin à la Steccata. Je cherche Cielia et Fabrice, et ne les y trouve point.Dans cette église pompeuse, je marche avec amour. Pas une belle chapelle ; pas un beau pilier dans la nuit d'une nef, pour se baiser aux lèvres. Pas une ombre où se tenir les mains. Les orages de la passion seraient glacés tout l'œil froid de cette coupole.
La ville est d'hier. Les rues sont larges et cuisent au soleil. Le BapUsttre est sans doute le seul édifice qui ait qndqiie agrément, et d'ailleurs le plus vieux : c'est une bizarre volière octogonale et gothique ; les fausses loges du dernier étage sont de pur style français. Parme n'est pas do tout la ville qu'on imagine d'après Stendhal. Du reito, Stendhal, n'en dit preaque rien. Il ne décrit jamais. H eet tout à ses vivantes épures d'âme: c est son génie.
Et pourtant à la réflexion, la cour de Parme en Tant bien one autre, poor y montrer en liberté ces fkuvee adorables, Fabrice et délia, Moica et la Sansérerine.
Beaucoup de petites capitales sont à l'image de Ver-
114 VOTAOI OU COHDOTTliAI
Ntillet, par la folie dearoitelettqui ont révô d'une oour; el les satellites ont suivi le soleil, leur modèle et leur monarque. A Parme on évoque un premier empire d€ province. On dirait d'un grand duc qui a voulu imiter Napol(k)n, le^juel eût fait, selon le Mémorial, les plaûa de la ville la plus laide, la mieux réglée, la plus utile et fastidieuse de l'univers : une métropole tenant le milieu entre la caserne, l'hôpil&l, l'entrepôt de toutes denrées, la prison et les bureaux de la guerre. Les Farnèse ont été les Napoléons d'un gros village. Voilà pourquoi Stendhal a mis dans Parme sa chartreuse d'amour, comme une fleur de passion dans un préau d'ennui, d'intrigue et de bassesse féroce. Les Famèse évanouis, rien ne reste à Parme que Corrège.
Dl COaRÉGE
Corrège passe pour grand peintre, et peintre incom* parable de coupoles. Je ne puis souffrir les coupoles ni Corrège. Il n'y a pas de grands peintres, ni de grands poètes : il n'y aque de grands hommes. J'appelle grands l'œuvre et l'homme qui me prennent le cœur, qui le nourrissent, qui me révèlent un trésor de la nature, qui m'enrichissent. Ce n'est pas assez de nous plaire, ni de me faire sourire. Corrège ne séduit même pas. Quelle idée, quel plaisir môme reste-t-il de toutes ce* peintures?
n semble un Pérugin virtuose, un Léonard sans pen-
▼ OTAAI fiV COflDOTTliRX il5
■ée. Sa gr^oeest presque niaise, tant elle est continue, tant elle manque de Torce. Toutes ces figures m'ennuient avec leur éternel sourire mou, leur feud'ébriété factice. Kl les ne sont pas heureuses ; elles font semblant ; elles miment le bonheur. Il faut qu'elles sourient et qu'elles semblent ivres de plaisir ; mais elles ne sont ivres que de sucre.
Ces formes méina ne sont pas si belles. Jésus dans sa coupole fait un saut de grenouille. La beauté de Corrège e«t une gageure contre le caractère. Toutes les femmes sont rondes ; tous les hommes font valoir leurs fesses. Des rondeurs, des rondeurs, et des faunes trois fois saints ; ils n'ont plus de pointe. L'extase de ces yiaaget est sotte. I.CS femmes sont bdles et molles. A ce prix, les plus belles sont laides pour mon goûU
En tant que surface à peindre, la coupole est un syi- I6ine absurde. Rien n'est (àcboiix eomine une voûta peinte. Ou trop de jour; ou pas assecOu l'ombre, ou la lumière, la coupole fait toujours un* grande victime.
Le ridicule est blal, parce qu'on ne peut croire à cet figures. Que font>elles là-liaut T Qu'ont-ils donc, les uns à lire, les autres à méditer, tous à se poursuivre, tous gymnastes, qui i>Oftés sur itn talon, qui sur un doigt, sur le coude, tous à (aux et de guingois 7 Dans la coupole, le mouveoMoi grimaoe.
Fuur peindre une coupole, il (kudrait lancer dans !••
116 TOTAGB DU CONDOTTIERI
airs un monde surhumain ; et, surtout, dans an esprit d'un ordre et d'unA sobriété sublimes. Il faudrait créer les héros de la solitude et de l'espace. Et d'abord, créer cet espace.
On touclie, avec Corrège, à l'un des préjugés les plus cruels qui régnent sur la peinture : la belle nudité. En peinture, la nudité est presque toujours laide ; pauvre, du moins. Les corps ont leur caractère, comme les visages. Les nudités manquent de beauté, quand le caractère manque. Les sculpteurs, eux, dans le ou cher chent le caractère.
Chez les peintres, la beauté du nu est fade, le plus souvent. Un homme comme Corrège invente des corps": il ne les tire pas de la nature; il ne les y aime pas jusqu'à les rendre avec vérité. Il est déj:l infmiment loin de la nature. L'art n'est pas la copie de la nature; mais il en est encore moins la rhétorique. L'art est le drame de la nature, le caractère rendu par le sentiment du poète qui reçoit la vie et la crée.
L'abondante nudité fatigue, parce qu'elle ne peut être que l'exception. Prodiguée, elle dégoûte; elle est monotone, et n'est plus vraisemblable. L'homme est un animal habillé. Les Grecs l'ont si bien compris, que, vivant sans doute beaucoup moins vêtus que nous, tout leur art, dans la plus belle époque, fuit la nudité. Depuis lors, en tout cas, le monde du caractère a succédé au monde des corps et des lignes frénéralet.
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Corrège o'eal même pas voluptueux. La volupté n'est point ooe, d'habitude, ni d toute main. La nudité n'est qu'un moment de la Vénus charnelle. Sa collection de courbes et de chairs rondes fait penser à une Académie de peinture : là, point de héros, ni de saints, ni de dieux; mais un tas de modèles : l'un pose pour le col, l'autre pour le torse; telle pour la gorge et telle pour l'épaule.
Tant de gloire pour avoir fait tourner en l'air des dos et des jambes, pour avoir pendu des grappes de corps aiix treilles d'une voûte! L'homme est toujours un enfant au cirque : dans l'art, il est d'abord sensible au tour de force ; et plus il le croit difQcile, plus il l'admire. On voit bien que Corrèsge est le dieu des Carraches. Or, grattes l'amateur de peinture, vous trouves l'élève ou le dévot des Carraches. Le public n'aime que le virtuose et l'anecdote. Les Carraches sont les peintres de tout la monde, comme en mosique tout le monde préfère le chanteur de bravoure à Wagner et Gounod à Bach.
La forme est on grand mystère, puisqu'elle est le cf>otour de la vie. El ce divin mystère, je dirai qu'elle eo est à la fois l'ombre ei l'envdoppe. Le nu esl la forme dee formes, directe et tenible. Un vrai poète n'aborde le no qu'ateo tremblement
La fonne, en art, est le langage de la parole inté rieure. U modèle révèle le sentiment du bel oiiet qui
il8 ▼OYAOI DO CONDOTTiftiB
Teut vivre, et let patsions muettes. Lêf volumes en expriment l'énei-gie.
L'habileté, le suprême talent, l'honneur du virtuoM ne se discutent même pas dans Corrige. Maïs il est si facile, qu'il est victime de ses dons. Il fait ce qu'il veut de son violon ; il cesse de penser à l'air qu'il joue, tant il est sûr de jouer à miracle. Il peut manquer étrangementdegoût.et c'est alors d'intelligence; oupourmieux dire, de rythme : car le goût est un mode du rythme.
Dans ses meilleures œuvres, il n'a point égard à son sujet plus que dans les moindres. Un tableau fameux, au musée de la Pilotta, c'est la Madone de Saint Jérôme : la Madeleine tant admirée est une actrice en habits de cour, pas même pécheresse; saint Jérôme est une espèce de berger Daphnis, un faune galant; et le grand anachorète tient en laisse un lion de théâtre, en carton jaune. Au Dôme, dans les pendentifs de la Coupole, sur des nuages en forme de manteaux où il vente, des enfants, ni filles, ni garçons, ni amours, ni anges, d'un âge indécis entre l'enfance et la puberté, portent de robustes vieillards aux lèvres ivres et aux regards mouillés : ce sont les Quatre Evangélistes, du plus étrange effet. Quelques-uns de ces androgyncs sont channants, comme on dit, pris à part; mais d'ensemble, l'œuvre ne laisse point d'être équivoque : elle répugne â l'imagination, bien plus qu'elle ne la troubU.
▼ OTAAI DD CORDOTTIÉm 119
A San Giovanni, une troupe d'Aristolea frisés a quitté l'École d'Athènet pour danser le menuet au plafond. Ce type d'hoaune règne insupportablement dans Corrège, lequd Aristote est lui-inAine une image bellâtre du Jupiter antique. Tous, ils ouvrent sur le ciel des yeux énormes, pour ne rien voir. Tous, pour ne rien dire, ils ouvrent la bouche. Ils ont des pectoraux doubles, et double bande de muscles aux bras; mais ils sont mous. Ils crient : œ qui ne vaut pas la peine d'élra dit, se chante jusqu'à l'ut de poitrine. Les crânes sont pleins du vent qui gonfle ces chevelures bouclées. Pas ombre de pensée au front de ces agneaux olympiens. Étant nus, ils nagent dans le coton des nuages. Us montrent on ne sait quoi avec leurs doigts tendus, aux phalanges expressives : Ils jouent à la moure peut-^tre? Et toujours, partout, des enfknts nus et fort bien faits leur grimpent entre les jambes, leur pincent le dos, leur grattent les épaules. Ce gtieux de Méphistophélès, passant par lA, finit par leur crier : c Hé, un peu plot bMl deseendest Laiates-Tous fkiiel Ils sont par trop appétiaiants, ces peittf fripoDs (1)1 •
Il Cuit nooDmer lootee eet œuvres le sublime du joli.
0 Parme, où sont tea violelteeT Nulle part, je n'en trouve. Sont-elles toutes de Toulouse? Il n'y en a point, de cet vioJetlee fuoéniree, dans lot soiriandos de Corrèige.
(1) 6«Mhc, SmwmI /mmI, Ads V, toéas n.
120 TOTâOI DO CONDOTTIERI
Où est la petite église de la Visitation, précisément en face du palais Crescenzi? Où la petite porte sur la rue Saint-Paul? C'est là que « Fabrice, à son inexprimable joie, entendit une voix bien connue, dire d'un ton très bas : Entre ici, mmi de mon cœur, et : Ce$t moi qui suis venue pour te dire que je t'aime. • L'heure bénie de la rencontre ne sonne plus minuit à la Steccata.
Parme n'est point à Parme, dit Stendhal ; elle est toute où je suis.
TEURE DE YIRGIL£
Prmttmpt, m Lombardig.
La plaine.
De toutes parts, la plaine et les eaux molles au coun flexible. La plaine, au&si loin que l'on voit; et l'on s'étonne de ne pas voir jusqu'à la mer. Au bord du ciel qui se courbe, vers le nord, les grandes mootagnei se font de plus en plus humbtoaei lointaines. Ce n'est plus enfin qu'un trait bleu de vapeurs, une ècharpe indécise, une fumée d'aiigent vert; plus qu'une ligne d'eu, eomme sar l'océen la crête écumeuse d'une vague. Puis, le flot même s'efface; et rien ne reste plus des roidet géants, qui montent la garde à la berrière de deos Bondea : les Alpes ont disparu.
On dirait, par endroits, qu'une haleine s'élève de la plaine humide, el qu'elle a une respiration. Bien qu'elle
itt TOTAOB DD CONDOTTIERI
prenne tout l'espace, elle est sans grandeur. Ni un désert de sables, ni une mer verte d'herbes : entre des bouquets d'arbres, la Lombardie est une suite interminable de vergers. Les mûriers ronds bordent les champs; ils divisent l'étendue en longues bandes, et la vue ne va pas au delà de ces lignes monotones. Ils sont courts de taille, ou on leur a coupé la tète; et chaque mûrier sert d'appui à un pied de vigne. Ds t'enlacent sans nombre ; ils font couple ; et la vigne porte ton sarment soulevé sur trois ou quatre racines tortueuses, comme un candélabre à trois griffes, ou comme une patte d'oiseau pelée. Le pays est chaud et gras. Bien vert, le blé de mars est déjà haut Et déjà, au soleil, les feuilles des mûriers font une ombre. La prairie et les arbres à fruits, en files innombrables, croisent un treillis de verdure sur le ciel. Cà et là, une silhouette au dessin fort et grave annonce un chêne. L'herbe pousse, fraîche et juvénile, sur les talus semés de jaunes violiers et de blanches marguerites, en tapis au petit point, étendu entre les arbres pour la danse des vignes. On s'engraisse bientôt de ce pays, où l'on ne pense qu'à la richesse de la terre. Il faut que la céréale, eu épis d'or, rende au soleil la lumière qu'elle lui a prise.
Soudain, le rideau des arbres s'écarte. Une allée de hauts peupliers court le long d'une rivière : les bourgeons voluptueux tremblent sur les fins rameaux. Une
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Ttste pnirie m déroule à fleur d'eaa; partout, ierharme de l'eau, le charme fluide; et les sourires changeanta du jour sur les canaux. Comme au mirage des lacs, lea rayons traînent sur lea rigoles au reflet bleu. Toutes ees bandea d'eau qui brille semblent les loDgs éclats, les minces lamelles d'un miroir brisé sous le gazon. Puis, l'infinité Terte se peuple de Cantômes légers : comme des nuages paasaot soua l'herbe, l'eau réfléchit le vif azur du ciel.
Un bourg s'annonce, un son de cloche. Quelques Tieillea maaurea, gaiea et sordides, peintes en jaune cru. Des fenêtres Urgemeot ouvertes où, au bout d'un bâton, des haillons rouges sèebeot au soleil, comme de grands coquelicots qui perdent leurs pétales. Un buisson d'épines rooges fleorit jusque sur le tuit d'un hangar qui croule. Piartout des fleurs qui clignent puérilement, tout contre terre, leurs petits yeux d'or. Superbe et droit sur une poutre eouune sur un clocher, le coq regarde de liaut les poules picorant dans les cendres. Denièie la volaille, au food de la basse cour, un terme barbouillé de poussière et de pluie, branlant dans sa gaine, rit toujours enivré, ou Priape ou Silène. Bl toid flDfln, au coin d'une place, à l'angle d'une ruelle eo pente, une maison rouge que piéoèdeat detix belles colonnes de marbre roux.
La treille est suspendue en portique, devant l'entrée. La vigne, étend ses cent bras aui veines brunes, tel un
iS4 TOTAOI DU CONDOTTithB
monstre tulélaire, la pieuvre pacifique de la terre au printemps. Elle pétille de bourgeons; le soleil joue aux billes avec ces t^tes jaunes. Dans le mur d'angle, une petite niche en pleine lumière, où la Madone sourit, l'Enfant sur la main : un bouquet de (leurs courtes est placé contre ses pieds, avec une petite lampe c^ huile, dans un vase de cuivre. Le bambin bleu touche du doigt le sein de sa mère; et la Vierge en robe rose porte une couronne d'or sur l'oreille.
Les feuilles poussent à vue d'oeil entre les heureuses colonnes, cannelées de soleil. Une odeur de myrte et de citron passe dans l'air, en dépit du purin et des choux aigres. N'est-ce pas les bourgeons que l'on entend •'ouvrir, et qui crépitent ? Certes, ces tendres feuilles ne faisaient pas l'étoile, tout à l'heure, sur la colonne, quand je passai pour la première fois. La ruine, si c'en est une, donne à ces pauvres maisons une dignité de temple et une sorte d'apprêt. La nature au soleil parle de bonheur, et les paisibles colonnes y répondent par une affirmation. Sans beauté, sans ordre même, pareil à tous les autres, cet humble village dans la plaine t'enveloppe de sérénité.
Un accordéon nasillard scande les temps d'une mélodie immuable. On entend un chant rythmé et fort, aux lentes voyelles qui planent, deux voix de femme, et une voix d'homme aiguë. Dans le loin, par la campagne, vont et viennent des hommes blancs, un large chapeau
T0TA6E DU CORDOTTlftKI ISS
sur It Duque, des femmes jaunes et rouges, comme des giroflées. Ils se meuvent f^ns h&te; et lentement, à l'horizon, sur le canal une barque glisse, comme si elle suivait le chaut. Des laboureurs grattent la terre Passent quelques paysans de bronze, aux cheveux bouclés, les yeux luisants dans la face brune. Ils rient en pariant. Ils n'ont pas les traits morts, et leur visage n'est pas farouche. L'n d'eux cueille une rose au buisson Un enfant presque nu court à la rencontre de son père: il a la joue chaude, comme une mûre à midi sur la haie ; et ses petites jambes ont l'élégance d'un fuseau de buis. Le parfum des roses au soleil se mêle i l'odeur de l'ail et de l'huile. Les sereines colonnes se profilent sur le dd, et les entablements ont la rigueur de l'évideoee. On chante. Et si je me demande avec une sorte d'envie amoureuse : Est-ce bien elle? tout répond une fuis enoore : Oui, c'est elle; c'est la terre de Virgile. Tanhu omor terrae f
Et sur la plaine et le canal, sur les lignes de saules et les rivée herbeutee, pareil à m paix immuable d'un œil de erifltal, e'eet le del de l'égloguc d l'infini, une lumière si égale, û adamantine et §1 pore que, pour l'œil atlantique, elle est sans nuances et qu'on se persuade, aux lieux où elle règne, qu'il n'y a pas de nuit.
LA COUPABLE MANTOUB
Tout étiit mort ce malin-là, dâos la coupable rille. Mais le eadarre ôb Maoloue arait de longs frémissemeolâ : et deux heuret après midi, U se mit A grouiller avec Tioleoee.
C'était un jour de grève, par une chaleur accablante. Et tantôt Mantoue gardait le silenoe du déeert; tantôt eiie retentissait d'une foule criante. Ville qui pourrit et q«l pot It mort; mais bien pluseoeore le péché, aioun le crime. Elle a l'odeur de U mauvtift éonteitoct. J'y ai vu le soleil d'aplomb et la pluie de midi« puis le soir sanglant. AiDii, ki ciel fut A l'imegt dit puiioDi, dane cett«) cité •ouflhrtato. On arrive tor let manit. Od fit pris dans le marais; et l'on sent partout le marécagt. La poussière méiiM eet fangeuse. Le pavé bave. Oo
128 ▼OYACI DU CONDOTTliRB
croit, en frappant fort du pied, que le pas doit s'enfoncer dans la vase. Et quand le soleil a dardé jtluâ d'une heure, toute la boue se dessèche en poudre implacable. Il pleut de la poussière, comme il a plu, d'abord, de l'eau.
Ennui et cruauté, c'est l'air de Manloue. Ce visage morose, comme celui de qui a son secret et ne veut pas qu'on l'épie, porte une empreinte de fausseté. Or, la fausseté a la mine cruelle. Tout est faux, dans ce repaire; faux comme la mauvaise eau. Les palais sont les temples du faux goût ; et les églises, de faux palais ouverts à la prière. I>e marbre est du stuc ; la pierre, du plâtre ; le bronze, de la brique moisie. L'infâme Jules Romain a corrompu cette ville : tout y semble être de lui. Jusque dans l'agonie et le délabrement, les bâtisses du vieux temps sauvent l'honneur de Mantoue : farouches et méchants, les palais gothiques des Bonnacoisi ont gardé du caractère : ces vieilles briques s'écaillent, mais elles respirent encore l'énergie de vouloir et de vivre.
Le coucher du soleil, au milieu des vapeurs rougeoyantes, fut d'une tristesse terrible, et une admirable horreur ouvrit la porte des ténèbres. Je la peindrai plus tard ; mais d'abord je veux dire un mot du fléau qui dévore Mantoue. Au crépuscule, les moustiques se sont Jevés comme une armée, une invasion irrésistible, sortant des murs, des arbres, des arcades, des piliers, da
rOTAGE DO CONDOTTIERE 129
«cl, des tûils, en haut, en bas, de toutes parts. La horde innombrable se ruait, sûre de vaincre, sonnant la r.. .r-c, la pompe droite, infaillible à torturer. Ils sont atroces, à devenir fou. On ne sait où fuir, où mettre ses mains, son visage, sa peau; ils piquent de la lance, à travers les gants et le linge. Ils collent à la nuque : ils eufoQOeot le dard au cou, à la cheville, au pli du genou; ib pompent sur la veine et sur l'artère. Ils savent l'analomie. Ils ont la ruse de l'enfer. Une nuit d'été à Mantoue est uo affreux supplice. Pas un Mantouan n'y échappe. Cette ville doit vivre dans une lamentable insomnie. Voilà pourquoi, le matin, l'on voit tant de visais défaits, boufHs, enflés de boutons : une pâleur livide, tigrte de pustules.
L'implacable elaquelte des grenouilles scande tous les temps de la veille peincuse. Une formidable clameur s'empare du silence. Les trois marais, les fossés, les joncs, élèvent les chœurs coassants de la symphonie barbare. Et lantâi ils alternent, tantôt ils poussent l'unisson. Ils beuglent : e'est le peuple de la raine vache ei des raines taureaux. L'abolment de la vase ne lâche plus le del nocturne. La clangueur est si large, si haute, ii constante qu'à la longue elle déferle comme une caaeade. De sa chute gutturale elle bat les berges de l'ombre. Elle tombe en marteau sur les fHssons du sommeil ; el Mantoaa tout eotitee est éonsée sur ceit* enclume de Tacarme.
130 VOTAOI DU CONDOTTltSB
On ne dort pas la nuit, à Mtntoue ; et le jour, oo y baille. Lei maisoDS même te grattent; let façade* •'écaillent ; la chair calcaire se délite. Lat églises s'affkistent et se liquéfient ; les palais vont en miettes. Saint-André est étayé sur des béquilles, et sa façade fétide, parodie de l'antique, médite de s'écrouler. Les salles, à l'intérieur des palais, sont des bottes à momies. Tout y est en poussière. Au palais du Té, la pourriture de l'esprit achève la dissolution de la matière et l'explique : Giulio Pipi, dit Jules Romain pour qu'on en lie, porte à mes yeux tous les péchés de Mantoue, princes et peuple. Il n'a pensé, il n'a vécu que pour l'effet. C'est le royaume de la dérision, où règne un perpétuel mensonge. La fausse grandeur, la fausse matière, le faux travail, il n'e^t pas une fausseté où ce Bandinelli de la peinture ne soit passé maître. On touche enfin du doigt ee qui reste du virtuose le plus redoutable. S'il peint des chevaux, il les juche, au-dessus des portes : comme des chienssavantsdrcsséssur des bouteilles, ils posent des quatre fers sur les chambranles. Une autre salle grouille de géants injurieux, colosses hauts de cinq mètres, qui outragent le bon sens sur les murailles où ils étalent leurs chairs rouges, où ils tordent les câbles de leurs muscles. Une salle encore est toute faite de miroirs, et l'on ne peut y rester sans horreur et sans honte, pour p^u qu'on ait le sens du mystère fatal qui dort sous l'eau réfléchissante des Kl<tces. Les nus que ce peintre
VOTAai DO CONDOTTliRt iSi
ioAme prodigue foDt dégoût à la luxure même ; ce ne •ont que des irrogoes au teint de betterave, des corps rougis par l'herpèa, par l'exanthème et toutes, lei oialadies de la peau : le poète qui inspire ce Pipi est Frascator, et ne saurait être que lui.
D'ailleurs, les pierres ont aussi la maladie. Les fresques sont rongées par la teigne. La pelade n'a rien laissé de Maotegna, au château des Gonxague. Les restes de couleur sur les plafonds sont les affections secrètes du pUtre ei de la brique. La lèpre rongeante a mutilé les statues : l'une a perdu son bras, l'autre ses mains ; eelle-ci a le genou érodé; la voisine souffre d'un ulcère au sein; à celle-là tombe un doigt, ou un os, ou le nez.
Quelques loogiMs voies bien pavées, ob l'on glisse, trompent sur le tas des mes désertes, sales, étroites. Qu'elles doivent cacher. Une tripaille de ruelles torses remplit le ventre de .Mantoue. Et les entrailles farcies de vermine, crèvent au milieu de la cité morte, entra le Rio et l'église Saint-André, sur deux plaees que parcourt une rue recourbée comme une crosse : elle pooaee les cheoilles de ses arcades Jusqu'à la cathédrale ; et ce double forum résonne de paroles. Tout le mouvement de la ville tient dans eei espace. Au delà, le vide et la torpeur. Dans les maisoos humides et dèl«brées, 00 soupçonne des débuches tristes ; et derrièrs les murs décrépits, qui s'inclinent, des stupres sans jotc des opftobnê amers et compliqués.
MaDtoue est tortueuse et morae. De la Darse au Château, que ce quartier est vieux, vieux I Mais il n'est que vieux, et rien ne parle au désir de la beauté. Méchantes et déchues, des tours poussent entre les toils, des tours épaisses, des tours sombres, pareilles à d'énormes chicots cariés. A l'une, comme un panier, une cage de fer est pendue: on y cherche le supplicié, ou les télés coupées, comme aux portes fécales des villes chinoises. Non pas une fourmilière, mais les arcades, les longs passages voûtés de place en place, les couloirs puants, étouffants, obscurs, les briques évidées, les chcncnux penchants, les corniches branlantes, Mantoue est un trou à rats, une garenne à rongeurs.
Je vois un hideux boyau de rue, un cul de sac, vers le pont qui sépare les lacs. Certes, c'est la rue aux poisons ; une odeur écœurante sort des portes en soupirail de hulte ; deux masures flairent la boue de si pK'a, qu'elles y vont choir ; et les fenêtres louchent, d'un œil sinistre. Deux hommes maigres sortent de chez eux avec précaution ; ils ont la prunelle mobile et le profil effrayé des rats. Ils vont au-devant d'étranges croquemorts en bicorne et en culottes, qui portent un cercueil ouvert : il est trop court pour le cadavre, s'ils ne l'y ont plié en deux ; mais quoi? ont-ils saigné le cochon ? la cuve est pleine de sang rose et pâle, où mousse encore ré:u me. J'odore le liquide en passant : il ne sent que le raisin. C'est du vin. A Mantoue, le cortège de Silène est funèbre.
TOTAGI DU CONDOTTIÉRB 133
La place du château est un oratoire d'odieuse rêverie. La poussière des murs pleut sur la poussière du soL Elle est bordée d'arcades vulgaires ; d'affreuses colonnes et d'afTreux piliers portent un étage affreux. La place est un désert. Le soleil est solide : on dirait que la lumière eai chargée d'alotuea terreux. On a la langue sèdie de traverser sealement cette misère dormante, et Ton ae leeoue, comme si l'on se tentait la peau poudreose. D faut fuir cette cadavéreuse cour. Et fuir aussi le port aride, où je me tuis mus. Un sépulcre de vase, celle darse creotée entre digue eC table. Trois chalandt à tec et quatre péniches ; deux ou trois bélandres, det voiles trouées; et sous le dur soleil, les quais vides, le port vide, let maitons muettes. Là, j'ai pensé vomir devant une flaque d'ordure, ruche immonde de moaebet bleuet. Et toujours le dôme, par là-de^tsus, et cet tpttttlet, let grot ongles en deuil aux doigta evrét det tours.
La coupable Manloue te décompote. Je lève en vain let yeux lur let vieux pelait de la place Sordello, où les créneaux font belle fleur contre le ciel, au front des (açadet gothiquct. C'est trop peu d'une fleur. Une bordure d'iris ne peut tanver de la fièvre eelte capitale de la croupisfura. Die a la paix tinittre du pédié, qui te recueille. Elle eal punie de submersion ; mais pour quel crime, je ne tait. Mantoue ett la Ravenne de la Reoait
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