‹ Voyage de condottièreChapitre 18 sur 24 · JARDINS D'AMOUR · texte numérisé non relu

JARDINS D'AMOUR

Puis. quitUnt ton tombeau rouge et noir, j'ai fini la journée dans le» Jardina de Juliette.

Le crépuscule ett délicieux aux Jardins d'Amour, qu'à présent on appelle Giutti. On passe le fleuve; au df^là du pont, on monte, et l'on tourne derrière une église. Une grille, et l'on ne se doute pas du paradis qu'elle défend.

Une petite cour, qui a la couleur d'un cœur de roae au soleil, roc sépare d'abord, avec une exquise complaisance, do la ville et du siècle. La brique roae y a cet tons do vieil air et de drap très ancien, qu'elle prend avec la pluie ■ëculaire des ans, sous un ciel qui tantôt pleut, et tantôt brûle. La Tifno Tieige a'enlaee à oae eoQVMiot dt «iottiii rotM, tt, déjà dofét, elhi

i8i TOTAGK DU CONDOTTltai

mêle aux fleurons de brique ses tendres pampres. Et certes, ce courtil féodal est bien digne des Monlaigus et d'une amour ducale.

Et voici des allées merveilleuses, bordées de cyprès sublimes. Ils ont cinq cents ans. Us sont plus hauts que des clochers avec la flèche. Us montent en austères avenues; ils creusent un long chemin, plein d'ombre et de mystère, une voie étroite et profonde, en hypogées tragiques. Et le ruban du sol déroule un ruisseau d'or froid, clair enlre les murailles noires. Divins cyprès, arbres de la Hauteur, à l'odeur incorruptible et très amère, si vraiment nés pour la passion, dans leur jet ardent et taciturne, dans leur roideur sévère. Us sont avides du ciel ; ils le désignent et ils y montent.

0 jardins de Juliette ! Allées dont le front rougeoie au soir qui vient. La tragédie est proche. La nuit t'apprête. Odi et Amo, Vérone sait aimer.

Une sage maison se cache dans les roses. Elle respire l'ardeur muette, et garde son secret. Elle aussi parle d'amour, pour vivre et pour mourir. Que je voudrais m'y fixer !

Terrasses sur terrasses. Partout des fleurs en corbeilles, des roses, des œillets, de suaves fleurs simples, prodigues de parfum. Partout, cet accord ravissant des statues avec le feuillage, qui rend l'art à la nature, et qui élève la nature à la beauté de l'art. Les branche»

TOTAGB DO COKDOTTICRK 185

etreMent les balustres de marbre. Trois feuilles languissaotM baisent uoe épaule nue. Une gorge de pierre, eomine à des doigts, s'offre aux rainures d'un érable. Le murmure d'une fontaine rappelle, à toute cette ardeur, les délices de l'eau. Elle s'écoule plus bas que les cyprès, il me semble, comme une femme pleure de inèlaiieoUe, à genoux, la tète cachée.

De l'eau Terte sourit étrangement, comme un faune, dans une Tasque. Trois dauphins, vêtus de mousse, lanenit haot le fil d'eau frais et pur. Et la fraîcheur humide te répand, comme un son, dans le crépuscule.

Terrasses sur lerruses. On tourne sur une tourelle. Tout d'un coup, au plus haut, une petite loge s'ouvre sur une vue admirable, pareille à un triomphant accord : Vérone entière, soudain offerte entre les cyprès, n'est plus une ville, mais un rêve humain que l'on a quitté, éloigDé, ékNgDé, nns bords, pour des amants qui s'enlacent et qui veulent, reculant tous les souvenirs, ne rien perdre de la vie ei la toute oublier.

La petite tanaaie do aouinMl ttH potée comme un linge sur uoe lAto coloitale qu'elle coiffe, un monstre sculpté qui grimace au haut de la rampe, et qui se profile, sur la colline, entre lei esealien. Caliban est dompté. U porte les amante eleetto beaute rare.

Tout le royaume de Veaiie, entre les Alpea et l'Apen-

iin! La plaise ek lea champs sans fin ; les tours cruel Isa

de Maotooe, ci te gud de Solférino. un pays gras de

is

186 TOYAGB DU CONDOTTlttl

sang franrai», qui a levé en éf»is de liberté et de gloire pour une nation latine. Os ombres bleues, là-bas, Id-bas, sont les cimes lointiines, les monts qui veillent le long des lacs. On me l'a dit; et que n'importe? Je puis croire aussi bien que ces touches bleuâtres, qui rougissent, sont les approches de la France ou les frontières du Japon. L'instant est plein de beauté; et une beauté pleine contient tout ce qu'une âme d'homme veut y mettre.

Ici, au sortir des allées sépulcrales, le ciel est de feu; l'espace est une orbite frémissante, un creuset au jour d'or. La forge du soleil couchant flambe dans une paix de pourpre. Et au lit de l'incendie, le fleuve fume par places, comme un glaive tiré de la chair ennemie. On se penche, on se penche au bord de la terrasse. Comme sur le rocher tenté de l'océan, on n'est jamais trop près du flot, on voudrait plonger dans le ciel rouge, et nager dans la chaleur de cette heure spicndide. Vérone brûle comme un bftcher de désirs. Les cloches se sont tues. Les flammes de l'astre lèchent les toits de briques. La ville est un torrent de lumière, qui vient mourir entre les doigts des cypn'S. Elle se recueille dans le silence de la joie et d'une vocation bienheureuse.

L'alouette qui chante à la mort, c'est le soleil qui emp^>urpre l'Adige. Les violentes hirondelles tirent l'alèue sur l'air mauve; et au fil de leurs cris stridents.

TOYAGK PL CO.XDOTTltRt 187

ellef eoQsent le ciel au fleuve. Quel linceul pour lesamantsl L'adorable jardin est tout amour au soleil sanglant. El, peut-être, n'est-ce plus l'heure de l'alouette? Nous ne regardons plus à l'Orient; et notre passion, souvent, redoute l'aube. L'heure du c<^puscule, un noir jardin •Qspeodu au-dessus d'une ville et d'un torrent, dans le filenee des cyprès sublimes, voilà l'heure et lo liou pour les amants. Que la mort vienne I

Et plût au ciel aue je visMe se 'oyrr la lune, tandis qu'ils sont aux bras l'un de l'autre, se baisant les lèvres très amoureusement.

Page 1