LA VILLE DU BOEUI
4 P<id,>»« <>n Hé.
L'ÉTi, j'aime arriver dans une Tille inconnue, deux ou trois heure* avant la fin du jour. Alors, la plu« charnelle a sa poésie: elle est parée do lumière, et dan* sa grâce épanouie, elle semble la fleur de son pr\)\nv génie.
A l'heure où la terre est une Danaé qui roroil la pluie d'or, largement accroapie sur la plaine, Padoue jaune et noire, est une lèle de bœuf bien cuite dans un pâté en croûte. De la gtie â la Tille, on fait Toute looglampi ; U maicbe est dure sur la terre battue. comiM à tnTen les silkms ; des ornières roides et des troos rident la planure ohaude. L'air poudroie dans io soleil, et le soleil {KNidfoie sur les rem{iarts trapus. Luc poussière docée Tibre sous le eiel rose.
190 VOYAGE DU COi'tDOTTliBB
Lentement, des ouvriers se croisent sur le chemin blanc, la veste pendue au coude. Des enfants aux couleurs violentes se roulent en criant. Aux toils, de pâles fumées montent en plumes et en aigrettes minces. Les fossés, les muraillt>s basses, les jardins, tout est poudré & blanc par l'été. La poussière lève sous le pied, à chaque pas. L'air a son odeur de sécheresse et de paille. On voit venir Padoue, comme une ville d'il y a deux cents ans, au temps de Louis XIV et de Villars. Je m'attends à la rencontre de médecins en robe et d'apothicaires à rabat. Une troupe de paysans, chargés de sacs et de besaces vides, forme un gros bataillon de [lèlerins : quelque part, derrière ces murs rousscaux, le tombeau de saint Autoiue fait la gloire d'une église.
PATAVU
Lourde et balourde, Badoue plus que Padoue, et les Patavins ont peut-être du Batave, Padoue est à l'enseigne du Boeuf: l'Université a nom • il Bô t . Comme on doit manger ici ! Le cheval de Galtamelata luimême est une bête de boucherie. Padoue dévote et graMe s'enroule en turban de lard autour de son bœuf bouilli.
Bordées darcades iNuves. les rues marchcn pesamment sur des jambes courtes ; et quand une masure penche, elle se traîne sur les genoux. Plus
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d'une grogne et l'aocroche au coude de la voisine. Les portiques ont un air de cache-nez ; là-deetoot, le* geus sont sujets au rhume. Chaque maison porte sur de gros piliers, au profil oUus : les dalles de marbre usé s'eafoDcent sous U TOÛle; et chaque arche, ainsi, a l'apparenoe d'une chi pelle groMÎtre, au culte délaissé. On a passé toute U ville à la chaui, comme si elle avait eu la pejrte ; tout est couvert d'un crépi jaune, où les crins du baUi ont Ikit, dans le mortier, autant de rides. Ce n'est [>oint l'idée de U trahison ni des disoordes qui ëétwooille eet éelieveftu de ruelles toraes. Doctorale et uKMiaalk|iie. Padoue est un cloître à prori'sseurs et à chanoiiife, ordres bourgeois qui étudient et qui mangent: en robe ou non, ils ne marchent point ; ils sortent peu; ils M vont jamais à pied, tant le pavé aigu montre les dents : la chaussée hargneose est garnie de cailloux pointus, insidieci ci faoHiis comme des arguments.
tpaimeiir mot élégaooet mais non sans une sorie de bonhomie. Tous let mmwimwits, bas sur pattea, eeoâ laifHDont étalés sur la ligne boriaootale. Les minarets des «iali, ao-demii des églises, portsot tout l'idéal de la raee. Eneoas émergsni-Us d'eotrs les ièsses des coupoles. L'on eomprsod enfin ccquepeotétrelapatavinilé de Tite-Live : un certain aeesat ïêêU pftteui, sofeniiel et solide, du ntusclc et peu de nerft ; de fMtss misons pour la vie, sans agrément. Pad<iuc est quinf|oagénaire, emwyoase comme la ebair; msisreoouicstlapiemikre
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peau de U solidité, patcrae et cossue. On penie à une ville de paysans, tous établis marchands de drap et de farine. On la sent pleine de boutiquiers, et farcie de docteurs, dévots la plupart et liseurs de livret.
Tout est épais, trapu, fait pour durer un long temps. Les rues puent. Après l'ennui, on trouve un peu à rire. Les docteurs ne vont jamais sans la farce : c'est leur toge naturelle. Au Pré du Val, désert comme un livre de science après mille ans, planté de statues, et non d'arbres, ils sont soixante-dix-huit professeurs en pierre, qui montent la garde autour d'un stade, riche en foin. Entre les feuilles rôties par l'ardeur du midi, l'avance la mosquée de Sainte-Justine. Une idée de violente raillerie saisit l'imagination, qu'excède la laideur pompeuse de cette église, coiffée de minarets et de turbans. On y voit M. de Sade opéré en gardien du sérail, par Napoléon lui-même : il fait son entrée dans cette salle de bains aux clartés aveuglantes, à la tête des ulémas noirs, salué par la confrérie des eunuques blancs. C'est pourquoi l'orgue, en proie au démon de la facétie, ne se lasse pas de jouer la marche turque.
n eût si chaud et si pesant, qu'à tout prix il faut braver le soleil et sa doctrine atroce. Les dômes d'étain sont de feu blanc, ils brûlent les regards. Un coiïre de pierre, scellé dans la muraille, au coin de deux rues, c'est le tombeau d'Anténor, sur la foi de Virgile : il
VOTAT.! DO CONDOTTlftRR 198
cuit tu four, depuis trois nille Ans. Que ce bel Anténor a un beau nom ! Que fait-il là? n'est-ce pas assez de Tile- LiTe et de ton oi iliaque dans une vitrine ? Peuple à reliques : ils ontaussi l'épine dorsale de Galilée, à l'Acadèniie, en rien différente d'une autre épine, un os à moelle pour le pot-au-feu du dimanche. Il faudrait mettre le tout dans un tronc i la Sainte Science ou à Saint Antoine. Un distique sur la porte de l'Observatoire, non loin de la rivière morte, quoique en latin, est plus vieux que la Grèce ei que iloa>e. Cette tour reste seule du palais d'Eccelino, où il avait pratiqué d'affireuaes geôles, oublieUes, chambres de torture et autres salles, propres au gouvernement d'un bel esprit féodal et allemand. Au XVIII* siècle, l'Obtervatoire s'y installe; et le bon Boaoovitch, jésuite et fameux astronome, tourne son distique :
Qnm quomdam inftrni turrit ducebat nd umbrtu Smmc VtnttMm atuptciis pandit ad attra viam (I)
Qo'oB M aent loin ! Voilà la b^tnnc vie. niaise ei fûrs, de la province dormante, où deux vers latins firent les délices et l'entfBlieo de loole la vUlc Et les uns trouvent trep de spondées dans l'hexaniètre, les envieux ; et les autres louent sans réserve : à leur gré, toute l'hisloife de Padooe tient dans le distique. On la lit encore au célèbre Salon du Palais, en forme de berceau retourné, palais de justice, qu'on nomme en
(1) La tour ««aailjAditàla anlt4« r«a(sff:
Orr», gtkct à Vra;t«. «U*
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italien Palais de lu RaisoD. Si elle était nue, cette tasie salle serait belle; mais elle est plus oniôe qu'un vieil astrolabe : les signes du zodiaque, lea thèmes d'borosoope, tous les emblèmes de la magie enlacés aux symboles du droit. Avec son plafond de bois, le grand Salon de la Raison est un navire la quille en l'air: telle est la navigation du juste. Su<:|)endue aux astres par un fil invisible, la nef do la raison n'a d'excuse que dans la féerie du naufrage.
Padoue s'est beaucoup laissé faire, à l'ordinaire des bourgeois et des marchands, qui aiment toujours mieux céder aux gens de guerre que de leur tenir tète : ils ont trop à perdre, surtout quand ils ont raison. Mais entin, Eccelino l'a rendue rebelle. Un jour, elle s'est révoltée contre le plus féroce des tyrans, une espèce de Teuton, fou de son pouvoir et ivre de meurtre. Eccclin est le podestat, le lieutenant de rKm[)ereur en Italie. Bien ne se compare à l'Allemand épanoui sous le ciel italien : alors se révèle toute la brutalité de la force : parce que rilalie délie les. liens de la morale. Ainsi la France sépare tous les éléments do lu pensée, et diitsout les bandelettes des mots, ces momies.
La gloire d'Antoine, Franciscain, fut de braver la bête. Il a toujours fait des miracles, ayant fait celui-là. Il était de Lisbomie, mais d'un temps où le moine catholique fut partout chez lui en [ays latin. Il s'en
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ftmt bieo qu'il ptrût tlon le laint, bon à tout faire, qu'on charge, aujourd'hui, de chercher les objets perduf et de ranger lo ménafce. I/>in de là, cet ascète indomptalUe, à U volonté terrible, fut le grand chrétien, oomme le moyen âge l'a connu ot l'a subi : le prophète du droit contre les puissances, l'homme de la révolution contre U force qui abuse. Tendre aux doux, implacable aux violents, oe guerrier moral, hardi à ne reculer «levani rien ni peiMODe* cet mort à la peiuc, dans le feu des œuvres et des austéritôt, âgé de trente-six ans. il n'a pu moins traqué les mauvais riches que tenu tâle au maavait prince. Le saint du moyen âge est le héros de la cooseience humaine. Sa sainteté ne fait point de doute aux plus proches témoins. N'ayant vécu que deux ans à Padoue, telle fut l'action de saint Antoine, qu'il fut canonisé moins de deux ans après sa mort. Saint pour Cous ceux qui le via-nt, depuis il est devenu léttcbe. Il sert à tout. Au Santo. les fidèles vont appuyw leurs membres malades eontre son tombeau; ils font baiser les grilles â leurs pensées les plus malsaines, à des voBua si bas. à de si sales requêtes que toute la misèiv de l'homme «si peiaia sur les visuges par la boula, «omne, au temple d'Epidaure, les inscriptions en lettres rouges ^usaient l'oftande des ulcères â Eseulape.
Sortant de cette église, bourrt^ d'or et d'srgent je salue, À l'autre bout de la cité, la Tour du i'oule J^lolioo,
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bonne porte de ville, à cause d'un magnifique souvenir. C'est là, entrant dans Padoue poir la première fois, que le redoutable Eccelin fil l'un des plus beaux gestes que la possession ail jamais inspiré au vainqueur, touchant enfin l'objet de son désir. Il était à cheval, ses barons et son armée derrière lui. Rejetant son casque contre la nuque, il se pencha sur la selle et, plantant ses lèvres sur les clous de fer, il baisa la porte qui s'ouvrait. Terrible baiser, riche de toute convoitise et de toutes les morsures il s'enfonce au cœur de la proie ; il caresse et il déchire. Or, sans plus attendre, dès le même soir, le tyran commence de sévir, de tuer et d'aimer. Il y a tant d'ardeur en ce baiser, qu'après tout je me demande si le farouche Eccelin n'avait pas aussi son droit de mattre et ses vertus. Car enfin on ne le connaît que par ses ennemis. Et quand même il eût été en haine à tout le monde, qu'importe? Jugés par nos ennemis, nous ne le sommes que par des comédiens, à qui nous avons daigné donner un r61e. Tandis qu'ils le jouent, ils se prennent pour le roi ou le prince qu'ils font; et vivant même de la pièce, les malheureux, ils calomnient le poète. Mes ennemis sont les bouffons de ma tragédie.
DOMATKLLO
Que Padoue soit sacrée à l'homme qui vient du Nord, parce qu'elle lui ménage sa preoiière rencontre avec
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Donalcllo. Le génie de cet homme est si beau, il est li grand dans son art, la puissance de son instinct est si rare, que son nom seul le vante assez dans le cœur de oeui qui l'ont compris. Il semble simple comme la nature même, et comme elle il est plein de pensées. Il a toute la grâce avec toute la forer. Et son don unique est de les confondre à tel point dans la vie, qu'on ne saisit pleinement l'une qu'à la condition d'être eooquis par l'autre.
Du» l'église du Santo, qui resplendit d'une richeiM outrageuse, Donatello vieillard a laissé les plus beaux baa-relieCi du monde. L'art ne peut aller au delà. OEnvre lana pareille dans toute la sculpture, jiar où le modeleur suprême a fait voir quel peintre il pouvait être dans le bronze ou la pierre. C'est une peinture •olide, qui a tootei l« dimenaions qu'elle veut. La foule, l'action, lea puaioM, 1« earactèret, tout est vu par le modelé; tout eat retenu avee lea geatea; le mystère intérieur eet révélé par le mouvement ; tout eoflo ett ioeamé à U matière. Ou plutôt, il n'est plus de nutière, tant l'ém^gie de la vie a de lumière et de naïveté. La iculpture, id, eil la reine de l'etprit qui ne •e eaehe plus, qui te laisae approcher. Antique et chrétien, classique et toujours paulonné, Dooatello est le Rembrandt de l'art eenauel ei lévère, qui enferme l'âme dene les oorpa, pour la mieux fldre tooeher. 0 vieux Dooatello, le plus jeune dea artielee jaai|iie dans
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l'extrême vieillesse, quelle source intarim&ble de vie tu as captée dans Ica divins filets de la forme!
Sar une place, au flanc de la même basilique, Donatello a di-essê le monument équestre du condottiere Gattamelata, capitaine de Venise. Lourd comme un percheron, le cheval est bien padouan, une bête de trait. L'homme, qu'on voit mal d'en bas, frap[)e pourtant l'esprit par sa force calme et sa simplicité. Mais la tête vaut la peine qu'on la regarde de plus près. On débarbouillait le bronze, ce jour-là. Au grand soleil, dans ce lieu désert, je me hissai sur l'échafaud. Et je connus, face à face, le poème magnifique de ce visage. Donatello est le dieu du caractère : telle est^ pour lui, la raison de ma passion.
De Gattamelata, il a fait le vieux général romain sans génie, comme il a vécu dans tous les siècles, Vespasian ou le Cunctator, Crassus ou Sforza. Et d'abord, il a voulu qu'il fût de race paysanne : un vieux laboureur à cheval, dans l'âge de soixante ans, où l'homme d'ambition n'a plus d'entrailles. Une grosse tête carrée, aux os épais, aux oreilles vulgaires, sans doute velues de chiendent : ni l'intelligence, ni la fierté ne régnent sur cette figure, mais une invincible ob^lination. Les joues tombent sur les maxillaires; les chairs d'un homme qui boit : elles font de gros plis sous le menton que godronnent encore les rides de l'âge. 11 lui manque des dents. Un ool épais et court. Sur le front gros et sans
rOTABg M} COROOTTiftBI 199
grandeur, chauve au-dessus des leippes. les cheveux sont tassi-s en mt-chcs, et le CFftne se montre à du. par plaques. Les sourcils très relerés sont aussi un peu collés à la [)eau. avec cet air de poil malade qu'ils ont alors. Gras, tombant du bout et pincé vers les narines, le oes est sensuel, gourmand, sans bonté. La bouche, surtout* est équivoque, une bouche à axiomes et A blaspbàroes. La lèvre supérieure est brève; l'autre, plus épaisse, s'abaisse, comme le bord ourlé d'un pot. C'est la Tieux dur à cuire, meneur de bandes. Il regarde droit àesnni soi, non sans voir des deux cùtés. II attend révéoenieat avec lenteur. Son air est de qui feint de t'étomier, pour mieux tourner le dos au parti qu'il ne veut pas prendre. Et dans s<m «nlètanent immuable, il oe s'étonne, au fond, de rien. Bien ou mal, il comprend ce qu'il doit (aire, et le fait. U en a tant vu, que ni la [teur ne rarrëte, ni le scrupule. Il est las et fort comme on vieux roc, looflempe battu de la marée. U n'a pas de pitié. Il n'a pat de cruauté. Il fait set comptes, eAoe ou apure, et va droit à l'addition. Dans lei erii et let fluninet du caroaice, au soir d'un sac. il boit double pinte de vin vieux. Il est implacable et douoercux. Et c'est la raison, peut-être, qui fit donner A Erasme de Nami ce nom dt OâttUMlata, qui ngnifia ChaU»^u-miel.
Voilà le soldat que Donatello me (kit coooattre. Oucié de plus T Donatello est li grand que je n'en vrai rira
200 VOTACK DU COnPOTTIÈAt
dire davauUge, sinon qu'avec Dante, il est l'artislfi ton- Terain de l'Italie.
ADIEU ▲ LA UL'ftOK
Le long du Bacchiglione, étroit comme un canal, des quais languissent à la lumière du soir. Les ponts bas, d'une seule arche, font l'anneau avec l'eau courbe qui les mire. Vert de gris et purée de pois, cette eau nourrissante a trop cuit dans le cuivre. Avec précaution, telles des vaches sur une berge, les maisons à pic descendent lentement dans la trouble liqueur du fleuve. On ne peut faire que quelques pas au bord de cette eau végétale ; la levée de terre disparaît aussitôt. Sales et branlantes, les bâtisses serrent le canal, s'en écartent, le resserrent. Tous ces murs sont caducs, et marqués à l'ongle noir du temps. Tout est posé de côté, commetur une hanche, on va de travers, usé, affaissé, mauasade. Une mousse d'ennui pousse sur la rivière verte, pareille à un vin de Toscane qu'on appelle la verdée. Que ne donnerais- je pas pour une odeur de filin et de goudron? Le Bacchiglione sent la grosse mouche écrasée, le guano de poule et la queue de chien. Vieille, très vieille ville, 4UX jupons sales. Oui, et l'on pense, cepemiani, i toutes les générations d'hommes qui «e Fonl snccédtî entre ces eaux moroses, le palais de justice et luniversité. La paix grave n'est pas si loin de la décrépïUidd, que celle-ci ne mérite aussi le respect.
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Que ces bordi «ont moroet au soleil couchant t Aa détour d'une ruelle, on entend tinter des sonnailles. Je ma gare. Je vois venir un carrosse de paille, à caisse jaune. Un docteur y doit ronfler sous les besicles, le net et le chapeau pointus sur une tête de concombre, «nvelopp^ d'hermine.
Et la nuit semble sortir du canal, comme on tire un chalut entre deux rires. Personne. Parfois, au flanc d'une large et antique demeure, un arbre se penche sur Teau ; et de côté, sournoisement, le long d'un mur triangulaire, descend un escalier étroit et complaisant, à Tingt marches, pavoisé de linges humides. Ah I si celui qui Tit dans ces chambres vient le soir, au couchant d'une journée malade, se traîner le long du quai, et s'il est homme à se sentir une Ame, une Torce humiliée, celui-là en vérité, peut se dire qu'il a tout sous la main, l'escaiitT pour couler à la rivière, et pour se pendre le figuier. Et même s'il te peod, avant l'aube prochaine, le figuier le détachera dans le canal comme une vieille figue.
Un brait, «o «téeeUe de bois, réveille le sileooe. Un gros jeans kHBaM, aeeroupi sur la berge, péchait les moustiques, ou donnait, une ligne à la main. (Joe vieille dame au net crochu, avec trois plumes sur la tA4e, ptnitau balcon, un vase i bout de bn», et le ▼!dant rar le rfivear, cria : t Porc, c'est ilnufo ! entasds*tu, gros porc? • Le lourd jeune homme ne se tourna même l*as ; sa bonne figure graïae, aux yeux endoriiiis. bien
tôt VOTAOB DU CONDOTTltRI
ronde soui la lune, uc marquait ni surprise, ni colère. 8'étant un peu secoué, il répondit à pleins poumons : « Laide bête, tu vas voir I » El, fort mal À propos : «Tu me fais sécher », dit-il, ce qui, en italien, a le sens de : t Tu m'ennuies •. Ce[)eii(iaoi, il dégouttait d'un sale liquide, qui l'avait atteint au bras : il le r^ardailcomme un poisson, le seul qu'il eût pris, ce soir-ld.à la pèche. Et, ayant llairé sa manche, il renifla. J'éclatai de rire. Adieu, Pudoue 1 Adieu, la vieille 1
£NTai%E A vr;hisb
NCIT Dl JUI5.
ThU i$ Veniœ...
Ab ! ne fuis plus, Venise I
Vtmlte dètirée, quelle amoureuse tu dois être, pour le eaetaflr tlati mmmt tes roilei de wie ci de vapeur légère, pour meUre aîoai eo pmton llmiune qui te poursuit. Tu le fais haleter d'impatience. Tu irrites soo envie jusqu'à la peur de ne plus te trouver. Es-tu si sûre de tea careaaet 7 L'ea-tu de eombler l'ardeur que les promeasea de ta beauté enivrent f ei ne cfaina-t« paa de déocfoir une si loogua cuuvoilise f
On arrive à Veolae oomme, aprèa tous les m«!«ndrea de rioaooiaie, on finit par descendre sur la piago d'un
On vole vtn Veaiae eomiM à on reodw fom d'amour
204 TOYAGI DU CONDOTTltRC
I^ h&te du désir fait compter les minutes lentes. On désespère de toucher au ix>nheur. La ville ne parait pas. Rien ne l'annonce. On la cherche au Levant. On s'attend à en voir quelque signe, et sur le ciel flotter les pavillons de la chimère. L'horizon, où elle se dérobe, est un infini muet, miroitant et désert. Parfois, on a cru découvrir une tour, un clocher surla plaine marine ; mais on doute du mirage salin. Est-ce la mer? est-ce la terre ferme ? ou plutôt quel mélange fluide, quel transparent accord des deux pâtes sur la palette 7
Tout est ciel. C'est le ciel immense des salines, une vasque de rose et d'azur tendre, un océan de nacre, qu'irise çà et là, quelque perle de nuage. On appelle la mer, et on l'a au-dessus de soi, ce firmament tranquille. Puis, le crépuscule rougit. Une tache de sang coule sur la voûte et s'étend vers la terre. Venise n'apparait toujours pas. Elle est là-bas, pourtant, dans l'ombre lucide, d'un violet si délicat et si languissant qu'on pense au sourire de la volupté douloureuse.
Je ne voyais encore ni ville, ni village, ni voitures, ni bateaux. .Mais le ciel portait des voiles, et les nefs y volaient à présent, dorées à l'étrave.
n me semble que tout bruit a cessé. Je glisse sur on lac, comme sur un bassin le martin-pÇcheur. Et voici la mer, la mer, la mer I Je la st^ns, je la devine. Je suis enivré, dès lors 1
▼ OTAGK DO CONDOTTlini SOS
J'ai connu la sirène, pour la première fois, aux jour» du plus long crépuscule.
Je trempais dans un prisme liquide, toutes les couleurs et toutes les nuances, depuis la pourpre jusqu'au reflet de la soie verte la plus pâle, quand elle est comme l'ambre ou comme la liqueur d'absinthe, à peine battue d'eau. L'œillet rouge du ciel s'éparpillait en pétalMsans nombre. Une carease de l'air me luucliait teodramoit au front et aux tempes. L'odeur enivrante de la mer mo ▼int aux narines, le souille suave et salé qui lève des flots. Enfin, dea clochers pointus sortirent de la lagune, eoœme lea épinea d'une roae ; et ils étaient safran, du bout.
J'arrivais. On rêve de Venise, avant d'y être. Et sans le savoir, soudain, on y est en rêve. Ce fut ainsi, A la fin du jour, que j'entrai chez la Reine dea Sirènes.
Le vacarme du train, le grondement de la ferraille et des mafhinea tomba comme une pierre dans un puits. Je sortais de la gare, comme je me mi» sur l'eau, dans un fleuve de fleuri. Le ciel, sur lea éla^ea eo dentelle, était une lèrre de nng TermilloQ. Pidi, radorthie aileoee. La gondole me prit, et, de la nuit entière, je ne la quittai plus. Je me roidiaaaia de joie sur les profonda coussins. Je n'avais nm atee moi que moi-DéOM. Ronsoir A la cohue I
Je ne pensais A rien. J'avais fini de me suivre, e( je
106 VOTAOB DU COIfDOTTitBI
m'étais retiré dans la lumière du couchant, comme il m'arrive. Je fais don de ma vie à cette heure ; j'y suis corail cl madrépore, bracelet pour la Reine. Je me sentais plus libre que le goéland sur les roches d'entre le Rat et Sein. J'allais dans la l^èreté du dernier rayon, qui transperce.
La gondole file sur les flots d'émeraude et de pollen rouge. Je suis flèche et fleur moi-même, dans cet air, sur cette eau verte, parmi toutes ces pierres qui fleurissent. Habile, toujours aux aguets, prompt et docile, penché à l'avant sur sa rame noire, le souple gondolier est bon à voir, comme l'ouvrier qui aime son travail. Et il tourne le dos à son maître, pour qu'il soit roi âa son plaisir. Le sang doré de la lumière ruisselle des ftiçades, en efl'usion nuptiale. Je croyais voir Iseult, jusque-là ensevelie aux vagues de Comouailles, surgir doucement do la mer orientale, reine bayadère, damnée peut-être, mais dans la joie d'un éternel plaisir. Ces dômes, ces pointer cet seins, ces doigts, ces ongles de Venise, tout n'était que caresse pour le ciel brûlant et pour l'eau caressante. Les flots, éblouis de la poupe, la baisent et la suivent, battant des cils. Au Rialto, j'ai rangé des chalands pleins de fruits. L'odeur des fraises parlumait la rive.
Sur le Grand Canal, il pleut des vl -lettes. La nutt vient, avec ses cœurs de pavot et ses mauves. Les
TOTAOB DU CONDOTTltRB 207
hantes cheminéM t'èruent en calices ; et sur les palais, maintenant, elles dressent, plus grises, les stèles en turban des tombes turques.
Amairtet au ponton, les gondoles se balancent ; elles 96 loQcbent au rythme d'une respiration lente et tranquille. Et l'amarre sèche pousse son petit cri. Croisant leur» routes, d'autret barques vont et viennent, plus braaqnes que des ombres et non m(Mos sileneieaBes. On les frAle; elles glissent; elles s'évanouissent, fantômes •Je noir velours, à l'oeil rouge au bout d'une antenne. VA le fanal n'est déjà plus qu'une goutte. On devine les passants, aada sur lea eooitiiia de cuir. Et tous, on les tient pour des amants ; on est sôr qu'ils s'enlacent ; que la femme est jeune, belle, suave, toute chaude d'un jeu doux ; que l'homme est ardent, fort et noble.
Quelle ville pour les marins ! Tout flotte, et rien ne roule. Un silence divin. L'odeur de la marine, partout. MéuM ignoble, aux carrefours de l'ordure croupie, des choux pourris, de» épluehofet tt de la vaae, l'odeor salée se retrouve eoeore; et toujoun montent Udouoeor •ocrée do fliin et l'arôme goerrier d« goodrao, ce Othello des parftamt. Ceet un bonheur d'a.lei grand'erre sur les eam doeUee : le charme de Venise oooteole lool caprice. Et moine l'on sait où l'oo est, moins l'oo mit où l'on va, plot l'im > a de grâce, le plaisir s y paiant de la surprise. U n'est canal qui ne mène à la lumière.
306 VOTACC 00 CO?(DOTTI<tBI
Nous volions. Le rameur lue sourit. Comme nous tournions lentement dans une nielle, il me demanda si j'étais Grec, ou de Paris. « Je ne suis pas d'ici, lui dis-jc ; mais je suis en amour dans ta ville. Qu'importe d'où je viens? Ta ville me fait »)Amer. t L'homme comprit.
Parfois, on entend des cris dans le grand silence. Est-ce un appel? un adieu? la cime d'un chant, ou un rêve? Je n'ai {ms ouï les bateliers se répondre en tercets de Dante. Ils n'ont \>às lancé, pour moi, comme des tialles sonores, les rimes du Tasse. Mais j'ai perçu les rythmes de la volupté, le» rires des femmes sur l'eau, et de légers sanglots» dans un coin d'ombre veloutée, à San Trovaso.
La nuit s'est faite. Les palais du Grand Canal sont des torches qui brûlent dans une flamme heureuse. Ils se dressent, soudain ; ils flambent, ils éblouissent; ils sont de feu et d'écume ; on passe : ils sont éteints. La ville eachaotée est riche ainsi en apparitions sous les étoiles.
Telles des veines, prenant du Grand Canal qui brille, les ruelles de poix sinuent dans les ténèbres. Au creux de ces hypogées, la profondeur est sombre comme un rœur jaloux. Les maisons sont des fantdmes. Les formes vacillent. Toute lueur pend sur l'eau comme un linge carré; et de loin en loin, dans les murailles aveugles, veille une lampe funèbre.
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£d vérité, la gondole est faite «u pied de Venise, fiées de l'oode, l'uoe et l'autre, avec Vénus. Et ton oom aussi, Venise, le veut dire.
La sandale marine glisse sur la lagune, sans bruit et presque sans mouvement. Elle longe le bord ombreux du Canal; et l'autre rive rit dans la lumière. Je ne m'endors point, je n'ai point d'appui sur cette paix rr^missaote. La gondole, tout de même, n'est qu'un petit eereoeil sur la mer. J'ai la sécurité d'uo danger que je souhaite: la certitude enfin d'avoir quitté le monde. La séduction la plus puissante de Venise se révèle : loin d'être le calme, c'est l'indiflércnce à tout ee qui n'est pas un grand sentiment Les plus pauvres d'amour eomplent an moins mr le plaisir, à Vcnis<\ Les autres s'y oiïrent aux orages du feu. On espère la beauté de l'incendie, et le bonheur dans la passiun. & tel est le gi^nie d<? la Sirène : qu'on y attend la passion eomme sur un lit : on ne la cherche, oo ne l'appeUS pas. L'obscurité et la iilenee n'invileni pas mon âme an sommeil ; mais je ma tends, dans une ombre conjugale, chafKée des parftims si de toat le délire que la chair désire parfois, oomma par vocation. Ce noir canal où je tourne, dont l'eaa ftseine par un regard btoa dt IbUa, ne aemi>le-t-il pas trembler entre deux places aui lumières prochaines, l'une d'enchantement et l'antrada mélancolie?
Une irresse d'amour était eo moi. Le non de Venise
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passait sur mes lèvres comme une violette, et j'en suçaIs le miel do volupté. J'étais presque seul. La fureur de posséder la ville me dévorait. Je trempais ma main dans l'eau cAli ne et frafchc, aux frangea d'argent. La nuit s'avançait, poussant les troupeaux des étoiles. L'Ourse, déjà, était renversée, et le Chariot roulaitsur la roue droi te.
Des gondoles chantèrent, toutes pavoisées de lanternes, pareilles à un verger de clartés. Et les oranges lumineuses étaient multipliées par l'eau, et les pèches, et les fruits verts, et les fruits bleus. Toutes ces lumières en cage répandaient une gaieté exquise. Leur prison de papier était-elle de soie? Rien n'a plus de douccui. Que les belles sont belles, aux lanternes, la gorge nue, et la nuque ployée sur leurs cheveux défaits I Un sillage enchanté de rubans tient le canal en laisse. La lumière, sur l'eau, est fée. Ces barques nocturnes ne sauraient promener que des amants avec leurs épousées. Transparente et cachée, cette joie est nuptiale. Tandis que les musiciens égratignent les cordes grêles, et que les mandolines égouttent leurs menues perles de métaJ, les chants n'endorment pas les amants enlacés, mais dissimulent les baisers qu'ils bercent.
Tout s'est tu, bientôt. Le murmure amoureux de la ville a soulevé ma vie, a soufflé sur les feux de mon âme. Ma s<Jilude a vacillé d'angoisse. Dur moment, où j'ai coulé mon bronze. Je me suis roidi à la fonte. J'ai
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bit d'autres flammes, arec toutes ces flammes et ces brasiers. Et j'ai su que je pourrai ne pas céder.
J'aime eeiie ville. Elle est mon désir. C'est pourquoi elle oe taurait me vaincre. Cléop&lre, CléopAtre, tu ne me retiendras pas 1 Avec tous les arts de Balchis et de Grcé, tu n'auras pas raison de moi. Je ne suis pas venu de si loin, pour tomber sur un lit de délices, au fond ^ruoe chambre courtisane.
Nous avons bu aux Esclavons un vin roux de Chypre; i-t. plus tard, dans un bouge, aux Zatlere, avec deux jeunes filles; et l'une pleurait, sous une lanterne rouge. Quand l'étoile du matin s'est levée sur le Lido et les lies, le batelier m'a envelof^ d'une couverture noire. 11 m'a supplié de dormir : il avait pour pour moi. Et c'est lui qui a dormi une heure. Que cette heure fut féconda. An milieu de toute cette xolupté, je prendi ma force à deux mains, comme une hache. Je fends l'espace obscur qui me téparait encore de mon vœ^i le plus proiood eide ma Tolonté. Dtns cette gondole, je finis la tragédie de la mort et du désespoir le plus •ombre que je portait dqmis dix ans. Je connais un amour plus fort que les dâiees, plus mi que les baisers, un amour qui peut vaincre le désir, et qui ne doit pat être rassasié.
Le jour va naître. Le eoleil rouge s'élève dans les cyprès de Saint-Laxare. Et telle ftat mon entrée au rôre de la ville sans pareille, de la ville adorable.
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