BALE
Têtï dure et vcnlre chaud, Bàle est une ville singulièie, capilaie do bourgeois. Elle est chimérique et grasse, religieuse et charnelle. Le plus souvent, elle a la mine maussade. Elle l'st venteuse : dans le couloir de la vallée, souiïle le grand vent des montagnes, qui pousse en fer de lance un baiser aigre.
Sous la neige d hiver, Bâle a la galté fona. Les fumées bleuet, sur les maisons de bois, parient de larges cui^iines et de festins bourgeois, d'oies qui rôtissent, de poêles eu faïence, do meubles bien cirés et d'horloges qui rm^eoieot contre les murs sombres. Là, on fait une chère dense et savoureuse, ei i on mange d'excellent poisson. S'il pleut, la pluie bnlle en reflets luisants sur les ?emères et les culs de boutei.ies sertis
iO VOYAGE DO CONDOTTlill
dans le plomb. Et l'on pense à la chambre chaude, par les grands froids, derrière les vitres épaisses, quand le poêle ronfle, que le serpent de fonte rougit, et quand, aa crépuscule qui tombe, une sourde lueur d'olive traîne languissamment sur les cuivres suspendus, et la tranche d'or des livres. Alors la ville bien nourrie semble posée au bord du fleuve pour servir d'hôtellerie aux rois mages en voyage vers l'arbre de Noël.
Ici, le Khin n'est pas encore le père.
Il roule, violent et glauque. Il est vert comme la feuille de saule; et quand un nuage en toison traverse le ciel, il est laiteux comme l'herbe tendre. Qu'il est hardi, pressé, froid et vif 1 Ce n'est pas le père, mais le jeune homme en son premier élan. II se précipite. Il est égoTsle, et tout à soi. Il court à grand bruit. Tantôt gai, tantôt triste, toujours frénétique et jeune : il est torrent.
Il est chaste aussi. Je l'appelle Siegfried dans la forêt et dans la forge. Il ne connaît pas la peur; il ne craint pas l'arrêt. Il tombe en criant de joie par-dessus les rocs et les montagnes. Il écume dans ses chutes, et pas une ne le retient. Plus il roule de haut, et plus haut il bondit. Rien ne le brise. Bien ne l'cntcave.
Celte nuit, dans mon lit, je l'entends. Sa clameur me toulèt'c. Et j'écoute. La forte voix appelle. Elle a le murmure grondeur des lions, et de l'action. Elle appelle, elle aopelle. Elle invite, elle commande. A l'o&uvrd, en
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route, et toujour» plus ayant 1 II est plus violeDt, il a plus de force agissante dans cette ombre nocturne, que dans le plein midi de ses chutes. Là bas, il rompt les barrières. Ici, il est maître, et sa marche est irrésistible. 0 la bèia magnifique ! Quelle promesse de labeur en sa puissance I Voilà le héros de l'Hercule du Nord.
En forme de coogres et de saumons, les longs nuages gris à la queue noire se hâtent vert l'Ouest. Ils vont I te et ne se battent pas. Us fuient le fleuve.
Au pont de Wettstein, le matin rose décore les rives. La fraîche lumicro rit sur de larges tilleuls, à tête ronde, daxks le jardin des Chevaliers, je crois.
Il est des villes où le bois se fait passer pour de la pierre, la pierre, ici, joue le bois, surtout parmi les arbres. Bàle chaufTe au soleil son ventre peint. Tout bâtiment semble du bois (leint, même la catliédrale. Elle est au contraire de ce beau grès rouge, qui vient des Vosges, et que la beauté de Strasbourg a sanctiflé. Je tàle oette grosse pierre, je touebe a?ee volupté son grain rode, qui a la chair de poule. Oerant l'église, des enfants aux cheveux d'arRcnt, l'œil honnête et clair, se poureuivout sans cris. Ils sont brusques ei patauds, brillants et robustes. Bàlo marchande, eo eOQ opulence bourgeoise, sent eneoie les champs. La santé fleurit •on teint. Elle a les joues d'une paysanne. Sa cathédrale est coiiïéc d'uoe toiture en rubans.
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Elle a l'orgueil dètre solide et riche. Elle est flère de ses bonnes mœurs, et rit en dedans de sa débauche. Elle lit la Bible d'une main, et de l'autre, derrière un rideau d'ex^^ëse et de raison austère, elle flatte largement ses passions et tend son verre à la bouteille. Bàle est une ville qui boit à l'enseigne de la tempérance.
Elle est pleine de riches et de mendiants. Ses trois cents millionnaires y font des dynasties, comme ailleurs les nobles ; et on y compte un pauvre, nourri aux frais de la ville, par sept habitants.
Je hèle le passeur du bac. Un vieux birbe taciturne, qui sent l'eau-de-vie, me fait signe. 11 est vêtu d'une laine verte, qui fleure la marée. Il a la joue longue et rouge, plus ridée qu'un toit de tuiles. U a du poil partout ; et une boucle rousse tourne en anneau de cuivre à son oreille. Est-ce qu'il chique? Un jus un peu jaune coule au coin de ses lèvres droites et minces, comme deux bouts de filin; en mâchant, il prépare peut-être une épissure. Il fait de l'écume. Il a l'air d'un antique matelot à Caron. U prend l'obole sans rien dire. U a les yeux de son fleuve. Qu'il nous donne de l'aviron sur la tète, et qu'il nous jette au courant! N'en a-t-il jamais envie ? Il ne m'en chaut. Je ne me défie pas ; j'aime sa figure de marin.
Sur le Vieux Pont, des femmes vont et viennent, la taille ronde et la jambe gaillarde sous la jupe. Hautaine et vive, une belle jeune fille riait avec ses amies, jetant
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en aumône un r«gard distant aux hommes. lies femmes du peuple elles-mêmes, au marché, m'ont semblé, ce malin, balançant leur grosse croupe, de celles qui ont plus d'ardeur au plaisir qu'elles n'en font voir, et dont la chair cachée est plus plaisante sous le linge que ce qu'elles en montrent.
Que j'aime les ponts de bois 1 Ils ont le charme de la marine. Ce sont des bateaux à l'ancre. Ah, soudain, s'ils pouvaient larguer l'amarre.
Le ciel se brouille et prend une couleur flellcuse. Un furieux coup de vent cingle le pont. Les passants se hàlent et tiennent leur chapeau, la main collée à l'oreille. La charmante fille à la taille souple quitte ses oompigDes. Elle s'avance avec peine, la télé un peu baisaée, faisant profil de tout son corps contre le vent, qui lui moule aux flancs ses jupes. Ses hanches fines et ses cuitMt roodet te denineot sous l'étoflè légère. Elle ett élroitemeDt chaussée de cuir blond, et tea cheveux de vermeil brillent sur sa nuque netgeose. Un coup de vent lui découvre le geoou : elle l'a fin, un luf, et je saisis an ptatage on coin de peau, un fuseau de chair, couleur de la rose tbé. Elle rougit, la belle Bâloise. Je là vota toute sue, «oveloiipée de set oheveux etde pamprat. Elle a rairMonMl el haidi, la mioegiie, la chair saine et dote. Je me penche sur elle ; et set veux (lertinebnveotBIlefllteoflècheau bout du pont.
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El jo regarde cet autre passionné, aux yeux glauques, le Khin ardent et froid qui précipite ses eaux dangereusos, où le vert do gris se môle au bleu de givre.
Sous la Pralz, de« baigneurs soufllent. I^es corps blancs sont rouges sous l'eau verte. Ceux qui plongent font d'étranges saumons, qui reparaissent en crachatil. Ils ont la tôte carn^, les épaules carrées, les pieds carn^. Ils sont tous blonds et roux. Ceux qui les admirent, on a fort envie de les jeter par dessus la rampe : au milieu du Vieux Pont, on montre une chapelle narquoise, d'où l'on lançait jadis les condamnés dans le fleuve : un joli jeu en cas de doute; car le doute p -ofile à Taocusé, comme on dit. Lui faisant quitter la terre |)ar la voie la plus haute, quel inculpé n'est pas coupable? F!t c'est un bon moyen pour des juges : lier ses scrupules aux pieds des accusés : ils en descondoiU mieux.
Ville qui nargue et qui jouit d'être secrète, franche et brutale dans la vertu, diMîtorale dans le vice et peut être hy|K)crile, BAle cache beaucoup d'ironie et de sarcasme sous le masque bourgeois. Mais le flux grondant du Rhin emporte tout vers la mer salubre. Je le contemple au Vieux Pont, une dernière fois. Je l'aime fortement. Avec Bâle, c'est le Rhin que l'on quitte, le frère Rhin. Je ne verrai plus de fleuve. Parce qu'il est la marche mouvante de l'Occident, sa ligne vivante et passionnée, \i profil de son visage vers la terre, le Rhin est le
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fleuvp des fleuves. Et parce qu'il coule toujours incliné vers le couchant, sans que Jamais le Nord le captive, il est celui qui doit unir aussi bien que celui qui sépare. Par la vertu du fleuve, Bàle peut plaire même à qui ne l'aime pas.