HOLBEIN
Au musée d» Bdlâ.
Li plut impastible des peintreê : ta coDscieoce, c'est •ODoeil.
Jeone homme, il eft dé)à mûr. Sérieux, froid, sa solidité fait peur. Honune mûr, il n'a point d'âge, sinon l'âge de la force. Tout est carr6 en lui. Il a une léle de bourreau, d'ipre marchand, de maître sans pitié qui eonimandc au logis ou à la guerre. La baibe des porteurs d'eau lui élargit eooore le riatge. Je reconnais eelui qui ricane, tant dweirui les dents, à la Danse des Morts.
C'est bien l'homme du fait et de la matière. On ne sait s'il aime la nature : il la regarde de près, en tout cas; il est pour elle un témoin sagace, un lUeneieux ccafident. U a l'inatiael de l'appueoee, et il ooarrit le
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sentiment de la destruction. Holbcin, homme qu'on ne trompe pas.
Il analyse avec sûreté, avec force, avec beaucoup d'esprit. Après avoir admiré les portraits du bourgmestre Meyer et de sa femme, si l'on s'arrC-te à celui de la fille, on a lu tout un roman. I^ femme du lx)urgmestre est d'une exquise élégance, en ses atours de simple bourgeoise. Jeune fille, elle respire le charme le plus sévère et le plus délicat. Femme, et toujours jeune, mariée à l'homme le plus considérable de la ville, quelle figure impénétrable que la sienne! A Bùle, elle est toujours la plus belle. Sa parure est somptueuse; elle peut recevoir les princes et les rois, de passoge dans la ville impériale. Mais ses traits si muets et si purs ne sont point ceux d'une femme heureuse. Elle est calme, et s'ennuie. Elle n'a point d'amour. Elle ne l'attend plus de ce gros homme placide, son mari, qui, décidé partisan de la Réforme, ne pense plus qu'aux inlérôls de la religion, i)oIilique, patfirnc. sans vice et sans malice, un gros nez, qui rougit en hiver, une grosse bouche au rire épais et aux gros repas. Or, leur fille boude, ses nattes dans le dos. Elle est sotte et rusée. Elle est déjà piétiste. Entre sa mère et elle, il y a tout un siècle : la Réforme. Elle a le gros nez de son père, sans en avoir la bonhomie. Gomme toutes ces femmes, dont Holbein a dessiné les costumes, elle étouffé de pesants appétits sous ses lourdes colles. Leurs
▼OTAOI OU CONDOTTIERI 19
aK)d« M sont pu si loin de* nôtret. Seules difT^rcnt 1m jupM trop amples. Elles Tont battions et red.ins : o'est li derrière que la volupté so retranche, elle nu-^si sournoise et circonspocta : elle a besoin de ces rempurls d'ét»iïti pour M pal se livrer.
Holbcin a un goût délicieux dans ses dessins. Il des> sine à la pointe oijmme on (rravo. Son Irait est d'une délicatesse ot d'une pr6ci»ion uniques. Il est d'argent fln sur do beaux papiers qui font ombre. Un peu de charbon, une touche légère da couleur, et la feuille s'anime, nte et d'une ram éléganoe en la teinte indécise. : ><in n'invente point, •( il n'a pas de flmtaisie. Le portrait de Dorothée KaneagiesNtr montre ec qu'il peut faire eo quelques coups do crayon : la coiffe rabattue jusqu'aux pâles sourcils; le ool de linge serrant tout le bas du visage, jusqu'à la lèvre, qu'il couvre on partie : rien ne se voit plus que le haut de la bouche virginale, les joues pures et l'œil triste. Cest le dessin le plus blaiw et le plus ttùê.
> La figure d'Ilolbein etl d'une brutalité redoutable. H tient aussi du chanK«;ur. et de rnaurfer de village. Son obstination devait être sourde à tout sentiment. Il a la .> qui eoovient à ane himieur de dogue. La rage ibre et da vivra tans dépendre d'aucun lien est on appétit qu'on lui devine. Taciturne à la maison, ivrugoe et quaralkv à la taverne. Le sang lourd.
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l'entêtement d'un théologien, toutes les forces et touta la masse d'un barbare allemand. Mais ses yeux sans bonté sont admirables. On ne peut avoir l'œil plus collé à l'objet, ni plus décidé à en sucer le contour, ni plus sérieux, ai une paupière plus patiente ou plus riche de inflexion.
Quand cet homme regarde la ligure humaine, il cesse de vivre pour son propre compte : il n'est plus que l'objet; et sans feu, sans ardeur visible, sans passion, il s'y attache, il le conquiert, il le tire à lui jusqu'à ce qu'il le possède. Et sa main docile, prodige de labeur, obéit à cette profonde patience. U ne cache rien. Il ne flatte rien. U n'aime peut-être rien. D se trahit, il s'accuse lui-même, s'il faut. On ne le connaît que par ses propres images. Le portrait de sa femme est la sanglante confession du malheur en ménage ; tout le drame quotidien du mariage y est conté. Un jour, cet homme dur s'est laissé gagner par l'émotion de la nature : comme un grand poète se livre entièrement aux passions de ses héros, Holbein s'est abandonné à son modèle ; et il a osé peindre ce portrait de sa femme qui est le trésor de Bâle.
Une harmonie somptueuse et sourde, les tons ardents de la douleur et du reproche, les flammes sous la cendre, le rouge éteint du velours, la couleur égale l'infaillible dessin. Que cette chair est triste, battue, trempée de pleurs 1 Quelle désolation dans ces yeux
u8eT\ .«•il \
▼OTAGE DU CORDOTTlftRI 21
le peine, quelle déception sans retour, et
.,... -c crainte dans ces replis que les larmes ont
tournée, comme des brûlures, sous la peau encore Jeune I Et ses beaux enfants ne la consolent pas. Elle est vieille à trente ans ; et, en dépit de sa gorge toujours fraîche, comme un fruit qui vient seulement de mûrir, elle a les siècles que les plaintes jettent sur une femme, les querelles, l'air humilié et l'aflliction hargneuse. Tel est ce portrait, image sans prix de l'infortune conjugale.
Sait-oD jamais pourquoi une femme est malheureuse D'abord, sans doute, parce qu'elle est femme. Puis y a bien des raisons pour n'être pas heureuse, il n'en est qu'une au désespoir : elle n'est pas aimée, ou pense ne pas i'étre. Celle dont la chair est contente, c'est son Imc qui souiïre ; et si l'âme est satisfaite, c'est la chair qui ne l'eti pas. L'homme et la femme ne sont pas faits pour se comprendre, ni même pour vivre ensemble. Dans le fond, la nature ne leur demande que de s'unir un moment. Il ne s'agit pas d'eux, mais d'une tierce '> créature, qui est encore à venir et qui leur est inconnue.
Molbein allait et venait, dit-on, entre Bàle et Londres.
^ en Angleterre, il a fort bien laissé sa
'H Suiaie, pendant cinq ans. J'espère
il exigeait d'elle la fidélité, la patience, la mémoire
et toute sorte de vertus. S'il n'y tenait pas, c'était plui
de m«^pris ei plus de tyrannie encore. Lui-même avait
tS VOTAQI DU CONDOTTlill
•on ménage anglais à We«lmiQtter. U pensait à &a maison de U&le, quand il fai!»ait mauvais temps.
Le Christ mort est une œuvre terrible.
C'est le cadavre en sa froido horreur, et rien de plus. Il est seul. Ni amis, ni parenta, ni disciples. Il est seul abandonné au peuple immonde qui dûjà grouille en lui, qui l'assiège et le goûte, invisible.
Il est des Crucinôs lamentables, hideux et repoussants Celui de Grunwaldt, à Colmar, pourrit sur la croix ; mais il est droit, couché haut sur l'espace qu'il sépare d'un signe sublime, ce signe qui évoque i lui seul l'amour et la pitiô du genre humain. Et il n'est pas dans l'abandon : à ses piods, on le pleure ; on croit en lui. Son horreur même n'est pas sensible pour tant d'amour qui la veille. Sa putréfaction n'est pas sentie. On adore son supplice, on vénère ses souiTrances. On ne lamente pas ^ déchéance et sa décomposition.
Le Christ d'Holbein est sans espoir. U est couché même la pierre et le tombeau. U attend l'injure de la terre. La prison suprême l'écrase. Il ne pourrait pas se drusser. Il ne saurait môme pas lever la main ni la tête: la paroi le rejetterait. U est dans la mort de tout son long. Il se putréfie. C'est un supplicié, et rien do plus, vous diâ-je. U n'est pas seulement soumis à la loi de la nature, comme tous : U n'est livré qu'à elle. Et s'il y a eu une âime dans ce corps, la mort l'insulte.
VOTAOI DD CONDOTTliRE 23
Je cherche à lire dans U pensée de oe dur Holbein. Qu'il lit été le peintre des Réformés, on le sait, depuis l'aimable Mélanchton jusqu'à Henri VIII, le monstrueux Trimalcion de la théologie et de la royauté. Certes, UolbeiD tient pour Luther plus que pour Rome. Mais en secret il est contre toute église. Le profil aigu d'Ëreame, ce Malpel à tailler les croyances en minces lanières, ne doit pu lui suffire. L'idée d'Holbcin est I ^ furte, d'une TioleDoe assurée et cruelle. Point
i^.<v....v, mais un sarosone meurtrier: la négation glaoée. ei non le doute.
Holbeiii me doone à croire qu'il est un athée accompli. Ils sont très rares. Le Christ de Bàle me le prouve : il n'y a là ni amour, ni un reste de respect. Celle œuvre robuste et nue respire une dérision calme : ▼oilàoe que c'est que votre Dieu, quelques heures après sa mort, dans le caveau ! voilà celui qui ressuscite les morts!
L'àme insolente d'Ilolbein, sa pensée impassible, son instinct de nt>gation, il les montre aussi dans sa Danse des IMorts. CCuvre de jeunesse, elle n'en est que plus lugubre. Qle n'a point l'espèoe de gatté que le peuple du Moyen Age a mise dans les jeux macabres. Holbein ne rit guère. Il bouiïonne en nihiliste. De ces dessin?, le plus frappant est la dernier, où il imagine le blason de la Mort : il en donne une vision grimaçante : Nihil. La mort partout. El très seule, et bien saoule. Quoique
24 TOTAGE DU CONDOTTIERI
femme, et p&r dérogation aux règles de l'héraldique, la mort a des tenants : et c'est Adam et Eve, la femelle et Je mâle. La tête de mort tient tout le champ de l'écu. Elle ricane : elle a des vers et des serpents entre les dents. L'écu est timbré du casque, taré de front ; et certes le heaume a onze grilles. Un manteau impérial l'entoure ; les plis en descendent, comme deux serres de rapace pour étreindre la terre. Et, en guise de cimier, un morne sablier que les deux bras du squelette encadrent d'un losange décharné, se dresse : les mains réunies au plus haut brandissent une pierre énorme, qu'elles vont lâcher, pour l'écraser comme tous les autres, sur quiconque passe. A quarante-six ans, Holbein est mort de la peste.
Hi€C EST ITALIA
De Faido à Câmê^ m Mjai— Irtu
J'ai laissé les Alpes dans la nuit. J'ai descendu les degrés d'uoe oature grise et noire. J'ai quitté un espace morne, hérissé de forêts malheureuses, pour une autre contrée, qui s'abaisse aimableiMOi, qui s'ofTre et qui s'étale. Et le ciel n'est phu le même. U gai matin a le réveil du coq. La lumière ne se lève pas: elle sort, comme si elle s'était cachée; elle arrive d'un bond, rayonnante et chaude. L'air vif appelle au jeu la matinée bleue et blonde.
Tout était dur, roéde el vertietl. A présent, leeloniMi prennent la molle aisance des courbes ; toutes les lignes cherchent, avee une sorte de tendra désir, à épouser rhoriaon. Les monts même n'ont plus rien d'austère; cl sur les snmmeti, les minei sont joyeuses: on les r^
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garde, sans croire au temps ni à la guerre ; elles ne sont là que pour orner le paysage.
Ce ne sont plus les pignons qui cherchent noise aux nuages, ou qui les piquent, coinçant la brune. Les toits sont plats ; des piliers les portent, comme une tente ouverte sur la maison. Les coteaux de la vallée sont des jardins. La vigne y court en arcs, en festons de fêle. Les villes ont des noms, qui chantent comme des oiseaux : Bellinzona gazouille, et fait rire ; Lugano roucoule ; Porlezza bat de l'aile, et Bellagio fait la roue.
I^ lumière, surtout, la lumière est un nouvel espace, où l'on baigne. Les corps en sont pénétrés. Elle caresse les surfaces comme une peau, elle les imprègne. J'y nage, et mes yeux ravis n'ont pas besoin de se fermer dans ce fluide. En vérité, quand là haut, sur la terrasse, au-dessus de la ville, je découvre Lugano et le lac, la lumière a déjà trop d'éclat. Voici l'Italie.
C'est elle, c'est elle I Que la vie semble légère 1 Et léger, c'est trop peu dire : tout le pays a l'air liquide dans la clarté. La vie y flotte comme une eau, qui épouse tous les bords de la durée.
Les femmes ont les yeux ardents, pleins d'un feu caressant et sombre. Elles portent aux oreilles de laides anneaux d'or ; et le bout du lobe fait chaton de rubis à la bague jaune qui brille.
La démarche de ces créatures est leur premier charme. Elle promet le bonheur dans un noble abandon,
TOTAOI DO COMDOTTIÈRB f7
et la volupté dans le rythme. Elle ne se jette pas grossièrement dans l'amour; mais elle le fuit moins encore. Elle fait une promesse qui sera tenue aux hommes de la race.
Elles vont, souples et lentes, sur un rythme royal et (auve, à la joie qu'elles annoncent et qu'elles attendent. Beaucoup oe sont que de belles bêtes. Leur grâce est trop pétillante, pour des femmes. Leur corps est trop court, uu trop rude dans la maigreur. Elles semblent violentes et passives: elles ont trop de feu noir, d'un bois qu'il faut allumer pour qu'il s'enflamme. Enfîn, elles ne sont point dangereuses : on ne sent pas en elles ces ardentes ennemies qu'il faut réduire.
Qu'on est loin du Nord, à Luganol La petite ville sur le lac est un nid de félicité. L'air est suave, doux et câlin comme la plume. L'ombre brille, elle est trempét de soleil liquide. La clarté joue autour dt» piliers, dans les rues à arcades. Au dessus des chapiteaux informes, la barre d'appui est tendue, corde grosaièfe de l'arc. Et les ruelles étroites, de coude en eoude, fuient entre des maisons trop hautes ; la chaussée de granit luit oonmie une eau œillée d'huile au fond d'un puits. Il fait frais dans eet Tenelles profonde!.
Sur le dos, les femmes et les jeunet garçons chargent de vastes bottée en lorme de ruches renversées. Le marché m plein feoi édala dei mèiiiee eoulaun qm
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les corsages et les jupes : le rouge et le jaune crus, le ▼ert et le caca d'oie. Les fruits sont trop gros, et d'une •enteur si lourde qu'ils ont un goût de musc : les raisins en olives ont la taille des mirabelles ; et sous la peau noire, la chair molle est verte comme l'algue. Les gourdes violettes des aubergines frôlent les fesses des melons. Et les pommes d'amour en tas sont si rouges, et d'un si beau feu qu'elles triomphent dans ce parterre de légumes, telles les roses parmi les fleurs.
Une vieille, au profil aigu deSybille, vend des œillets à l'odeur enivrante : ils sentent la peau brune et le piment. De l'eau bleue coule dans une vasque moussue. Une jeune fille, la cruche sur l'épaule, va à la fontaine, comme Rachel ou l'esclave de Nausicaa. Sa gorge immobile est serrée dans une guimpe blanche, et ses hanches ondulent sous la jupe écarlatc. Elle a le pas d'une prêtresse. Ses gestes sont hiératiques, tous ses mouvements sûrs et larges. Elle est simple avec noblesse ; et •ans être ni éteinte ni triste, elle est grave.
Devant les portes, sous les tentes qui enferment une ombre presque violette, les vieilles gens se saluent en causant: ils ont des traits terribles et des manières puériles. A Sainte-Marie, on sonne pour un mort ; mais personne ne s'attriste: chacun prend son parti de la mort pour les autres. Dans l'église, claire, laide et dorée, les femmes prosternées remuent ardemment les lèvres, et des enfants courent; il y a même un chien, La va-
▼OTAfll DD CONDOTTliRI 29
pear d'encens est piquée par les flammes des cierges. Les hommes attendent sous le porche. Ils sont solennels et ridicules. Ils ont par moment une ombre héroïque, et (larfois une réalité absurde : je les admire, si je veux ; et si je ne veux plus, ils me donnent à rire. On en rencontre qui feraient de magnifiques assassins : on leur suppose le eouteau dans la manche, et la même férocité dans l'âme que sur le visage ; ils ont le front boucané, le nez en coin, le menton en serpe et la peau trois fois cuite. On se raille de soupçonner en eux le crime; puis, on se rappelle que les meilleurs régicides sortent de ees cantons, eeox dont le poignard, bien poussé de bas en haut, ne manque ni sa reine, ni son homme.
Toute vie, pourtant, paraît heureuse sur les bords de ce lac, que le ciel dédieà l'idylle. Qu'est-ce que le bonheur, pour la plupart des Mtm mortels, sinon la certitude de l'amour. Cette lèvre eet une terre d'amour. Ils ne sont même pas Têtus comme des gens qui pourraient porter le deuil. On dirait qu'ils figurent dans une comédie amoureuse : culottes et guêtres aux jambes, le feutre vert sur la tête, la veste d'ocre aux tous de rouille ou de morille, ils Tont monter à l'échelle de cordes ; Ils sont, équipés pour It vengesoee et le rapt Au bout du compte, ils flânent en espérant l'heure de la soupe. Ils sont trop vifs, hors de propos : mimes, de la tête aux pieds, et tout visage, et toujours au bout de l'expressioo. En toilâ un qui
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choisit un concombre : il y met un sérieux fatal : il mangera cette petite couine en cannibale. D'autres, un mouvement d'envie leur prête, autf)ur des lèvres vertes, l'amertume d'Iago. Dans un geste de refus ou d'ennui, ils ont l'allure de l'homme qui veut se jeter à l'eau pour en finir avec le monde. Qu'ils sont souples et félins I
Une certaine joie de vivre leur tient lieu de pensée. Quand ils se mettent à rire, ils rient à torrents. Ils ne semblent ni bons ni méchants, pouvant être à l'excès l'un et l'autre. Cette aisance à vivre tout entier dans le moment, conmie elle étonne l'homme de l'Occident, et comme elle le délasse ! Et qu'est-elle donc, après tout? Une lumière qui vient de la nature aux hommes et qui les persuade : et le visage de l'homme la rend ensuite à la nature. Comme la suavité de l'air et la douceur du climat invitent à ne plus porter que des étoffes transparentes, on ne |)ense plus à déguiser sa volonté ; et elle montre que tout est volupté pour elle, du moins tout ce qu'elle cherche.
Et dans une église, sur le quai, au bord du lac, une grande fresque de Luini, blonde, confuse, légère, une vision que les yeux recueillent, qui les flatte, mais que le cœur ne désire point garder, et dont l'esprit ne s'émeut pas : on (tasse, et la belle image est déjà loin. Et, y pensant, l'on doute que demain elle soit encore à : elle se sera évanouie avec tout le reste du prestige.
▼OTACI DO CONDOTTliRB 31
n n'importe. Tout est fêle, ce soir; et même 1o crépuscule est sans mélancolie. Un excès de gafté ' ' '" rtinente ivresse. Je ne résiste plus.
l .... V. .. lude sérénité, comme un sommeil de
la consci< . à peu me gagne ; un désir animal de
goAter toute sensation, presque sans choix ; ou, pour ie moins, d' la chair choisir entre tous les plaisirs,
jL ' ...:.,. i^i ,j ijiiit vient. On chante sur le lac; on ( long des quais et des jardins ; on chante dans
la ville. Sous les arbres, dans leur robe de noces tissue par la lune, les tierces justes s'éparpillent. C'est l'Italie, la terre de Catulle et de Virgile. I^ divine Italie est cette ivresse et ce premier parrum. Peut-être n'est-il point d'Italie que pour les hommes de vingt ans, et les femmes amoureuses: car les Temmes n'ont jamais que vingt ans, quand elles aiment. Et c'est bien le pays qui a toujours vingt ans : c'est l'Italie I C'est l'Italie 1
PANDARA
A BtUagio.
C'est ia journée des odeurs.
Je suis eoviroDoé de parfiims. L*air sent comme un fruit mûr. La terre i son odeur forte de matrice, de chair ctiaude et de sueur.
Les fleurs se eherebent de tous leurs yeux. Let fleon dans la lumière sont des rétiuos colorées, qui ne TÎTent que de Toir et d'être vnea.
Là haut, Serbelloni, la villa dans les arbres, est le sommet Tégètal de Bellagio, coiffé de lumière. Elle porte la ciel comme un pélase bleu. Serbelloni. Bc-llagio, noms légers, pleins d'ailes et de mirages, ils ont presque du bcllfttre, tant ils tournent autour do la voyelle et de la belle. Tout eal ealme, parfum, fkste et volupté.
34 TOYAOI DU CONDOTTliRK
La •enteur cuisante des laurit-rs me poursuit. I^es lourdes ombelles en bouquets blancs ou roses sort»'nt des branches et viennent à la rencontre du passant, qui s'élève sur la colline, parmi les fleurs et les fruits. La brise tempère l'ardeur du soleil. Et la clarté aussi frappe comme un parfum : Tanis, le santal et l'ambre flottent sur la pente dorée des allées.
Par touffes folles, le jasmin et le chèvrefeuille pendent échevelés; les chênes enlacés de lierre se joignent les mains au-dessus des aloès ; l'encens cruel des tubéreuses monte à la It te ; et de monstrueuses fleurs en œuf, pareilles à des ananas livides, jaunissent au cœur des magnolias. Elles répandent un baume si épais, d'une fadeur si dense qu'on le goûte sur les lèvres, et qu'on est tenté de le mâcher : toutes les odeurs y entrent et s'y confondent : l'oranger et le melon, le citron et l'amande.
Tout est blanc, tout est jaune de soleil, le blanc et le jaune, sources des parfums.
Je ferme les yeux, dans un léger vertige. Je revois le chemin de Porlezza au lac de Côme, comme un sentier tracé, pour des fées encore enfants, dans une forCt put'rile. Ici, plus d'horreur sacrée sous l'ombre des chênes, au fond des antres humides où la mousse n'a jamais séché. Puis, les feuilles s'écartent, et le lac parait si bleu, si câlin, caressant comme l'œil d'un
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dut. El toute* on eolombes, let nuiisons blanehat. Les jardins et les teirassas s'étagent sur les hauteurs comme une gamme. La vigne et let pâles oliviers portent l'acoord en aourdiiie. jusqu'à la forêt Terte et les misées noires des noyert aor lea cimes. Lee palais blancs et les villas laiteuses se penchent sur l'eau qui les mire. La moire du lac est ridée de colonnes et de frontons. Les barques gaies, les voiles latines glissent sur le miroir. On aoooate la rive heureuse, et l'on est à terre avant d'être au port On rêve d'une vie calme et fastueuse, que traverse l'orage d'une seule [lassion.
On monte, on monte. Les ruelles pierreuses, rouget au soleil, sont violetlet dans l'ombre. Un ruisseau ooule au milieu. L'ordure même a son air de bôalitude; let moucbet ronflent contre les bornes. U y a encore des figuet noires aux branches det figuiers, par destut lea murs.
A Serbelloni, partout des btnct. Let poupliers d'Italie font la pyramide, et let ebènee en ddme s'arrondisteni iitre les clochetoot aigus des cyprès. Let bosquets, les retraites se cacbaoi derrière \m ebevelures complices du lierre. L'iovitatioo ain beieere ptito dans la brise ; U^s fouilles te ctrettent oomme det chattet. L'air est si fin, ^ tiède et si tendre, il a det touchée ti tubtilet et si kotes qu'on le tenteomme une main, comme un baiter entre let cheivoui at la nuque. Et teliet dee lèfvree timidet, il gUaae tor U fraleheor dee leina ; let jeunet
36 VOYAGE DU COMDOTTlint
femincs lui abaiulonncnt leur gorge sous la guimpe. Je frùlu une nynijihe blonde, qui a l'odeur de l'abricot.
A Bellagio sur le lac, et à Serbelloni sur Itellagio, on est à la fourche des eaux. La vue de Serbelloni ne laisse rien échapper : elle offre tout le pays sur un plateau de vermeil, liellagio, c'est Belle aise. Vers le Ponant, la Treoiezzina se dessine, le jardin dans le parc des voluptés lombardes : une colonnade de marbre sur une main de terre se profile dans l'eau. La villa Carlotta, la villa Poldi, les noms de Milan chers à Stendhal : mais les Milanais n'y sont plus, il me semble. Même un village s'appelle Dongo, comme Fabrice. Des ruines riantes, de Tieux ch&teaux, d'antiques tours, des torrents lointains, pareils à un fil de lait sur la montagne, tout est plaisir dans la lumière. Point de deuil. Et si j'ai cheminé le long d'un cimetière, je n'y crois pas.
Je descends vers le lac. Des oranges mures pendent sous la longue feuille. Et comme des éclairs brillants, qui sortent de la terre, les lézards filent sur les cailloux d'argent. Belle comme un sentier royal, une allée de grand cyprès s'abaisse, toujours plus large, vers la marine. Autour d'un clocher carré, plein de ciel et de soleil, es pointes des cyprès piquent l'espace de lances pacifiques; et l'odeur rayonne du bois incorruptible. Dans le clocher, un rayon d'or fait corde à la cloche. L'ailée finit sur l'eau éblouissante : au delà, sur l'autre
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rive, dans les forêts de la montagne, les demeoret blanches donnent, repues de clarté, comme des brdbit sur und pente.
Une barque est amarrée dans les fleurs. Tandis que les flots du lac multiplient languissamment son sourire, des femmes étendues sourient Taguement à leur propre langueur. Elles sont toutes en blanc, comme des fleurs. On dirait qu'elles attendent aussi qu'on les cueille. Une pensée plane entre le del et l'eau, comme un oiseau invisible : c'est que tous les voiles, ici, ne sont que d'un moment, un écran fragile entre la volupté et le iénr. Lt grftoe du lac est ainsi faite d'aménité et de oomplaisanœ. Ce n'est pas la mer, ni ses tragédies brusques ; ce n'est pas le fleuve et son étemel renouvellement. Le lac est le miroir du séjour. Tout y fait scène el tableau dans un cadre juste. Et partout la montagne y enferme un monde clos sur son bonheur.
Le devoir n'a plus de sent ; ladurée n'a plus do plans; tout est dans l'instant, et le |daitir est le seul espace. Ces jeiinee femmes aux bras nos, œs tètes ployées, cette langneor que le rythme de la gorge soulève si doucement, comme un autre flot où l'on ne rètltte pat, quelles plages volupCoeoMit Les regards et les paroles roucoulent. Toutes les oolombea ne sont pas borroméea.
0 terre complaisante t Assurément, c'eat id quePandarus a pris femme, après la chute de Troie.