LUMISRB AU COEUR DB LA GEMME
Soci la pluie de Dovembre, ou par le aoleil enragé d'aoûi« l'alrooe lUTeno» Mt toujours admirable ; et je ne laif plut si j'en prélère le marais silent, ou si l'ardente flène m'en séduit davantage. Dans la mélancolie d'autoauM al dans le four de la canieule, e'est U mênie raloe à l'agonie, que le rére détore ; et tantôt, S0 toinrenant qu'elle fût courtisane, Thôodora s'abandonne aux soogoa de la volupté, insatiable tn sea rechaielMs, elafidtdii plus rtraa anttnt que dégoûtée ; lantét, priM de twiwblamwit, gtgoét par la terreur à l'amour la moins trompêuae, celle qui ne §• oootentt f>as, l'impéritriot de la luxure s'Milbooe dans Im rêf«rics do la mort, hésitant entre les ehert sapplloaa de la damnation et tes yUioM du purgatoire. RavMM en été
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est la chambre dct pierreries qui mène i l'enfer. Et sous la paupière de l'automne, Ravenne est l'église violette où le péché fait pénilence, où la chair péche^ resse cherche les délices de l'expiation, et n'ayant pas encore lavé les parfums de ses crimes, les mt^le à l'encens d'une perverse contrition.
Au tard d'une journée humide et chaude, j'entrai dans l'étuve de Ravenne, sous un ciel ouaté d'orage. Le vent pluvieux, mol et doux comme les lèvres sans dents d'un enfant à la mamelle, pressait les nuages rouges. La planure inlinie des champs et des marécages, la plaine de l'Adriatique et le firmament vaste, trois espaces immenses dérobent les abords de la métropole ensevelie. Quand il pleut, l'eau tiède tombe sur cette terre, comme un marais sur un marais. Le sol trempé se jalonne d'arbres mouillés ; les saules blancs ruissellent comme des noyés, et les peupliers gris font une herse, fichés entre deux mares pensives. Mais trois rayons de soleil parent, soudain, de flammes, les rizières qui scintillent.
La ville brûlante et sombre retient les tisons du coucliant entre ses dômes bas et ses tours rousses, comme aux mailles de plomb croupit le sang rouge d'un vitrail. Les clochers noirs sortent à peine de la terre morte, où la cité s'enfonce. Voilà une ville selon le cœur des solitaires.
tOTAOI DU COKDOTTliRI 273
lUfCone la taciturne m'accueille avec une générosité fiirouche, comme aa retour de l'exil. Elle me Ikit présent d'un soleil plus ardent de i>asser à travers l«s averses. Quelle capitale pour la méditation.
Rues déiertea, pavées de cailloux qui s'étoilent de flaques noires. L'herbe pousse entre les dalles. Les murs oot la lèpre verte. Aux carrefours, des cercueils en ^ise de bornes, et des sarcophages. Ravoine est vide. Des murailles sans Gn, des couvents sans moines, des palais sans joie qui sont, peut-^tre, des prisons Beaucoup d'arcs aveuglés dans les ruelles tortueuses , et ces portiques ont l'air infirme. Hauts et ronds, les clochers veillent au flanc des églises, en cierges funèbres. Sous le poids de leur plein cintre, les édifices entrent dans la terre cancéreuse jusqu'aux genoux. Les vieilles tours branlent, eomme les bru d'un prtire eenleoaire au lever-Dieo, sont la née de l'averse oblique. Un désert règne entre les quartiers habiles ei les remparts. Telle la mort glaoe d'abord les extrémités, la vie s'est retii^ peu à peu vers la centre; mais le oœur ^ftsi sMible à demi gâté. La iMttame ert eosiblée. Je me rappelle la Darse étroite et longue, at sept barques moroses sur l'eau pourrie. Au loin, une barre sur le del, eonuiM de la famée noire. On se promène dans RaveoDe, avee une sorte d'ombre, l'idée qu'on niarche sur une autre Ravenne englootle.
Basse entre lea peupUen, la rotonde de Théodorto
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moisit dans la maremme. L'eau bourbeuse monte autour des piliers ; elle les suce et les mine par la base. La coupole est fendue, les portes sont craquelées, et la mousse y a logé ses fourmilières endormies. I/?s blocs de la bâtisse sont creusés comme le bois mangé aux vers, ou comme les rides du visage d'une vieille grêlée de la petite vérole. On dirait qu'un tremblement dfi terre a descellé ce misérable, cet énorme tombeau, vide môme des os que les Barbares y couchèrent.
Dans celte métropole de la fatalité, la basilique est une chambre des morts. Un souffle putride tombe des voûtes. La lumière aux portes est malsaine. Les éléments sont dissous. La terre se liquéfie, la pierre se couvre d'écume et le marbre s'émiette. Ha ! qui peut s'attendre à l'élincelante féerie de ces églises, quand on parcourt la ville muette et morte? On croit entrer dans une cave; l'eau qui suinte de ces cryptes semble l'épanchement horrible des sépulcres ; et ce tombeau est la sphère de Golconde, un tabernacle de pierres précieuses, un sanctuaire d'éblouissante magie.
A Saint-Vital, à" Galla Placidia, aux deux Apollinaires, l'étonnante Ravenne est tout intérieure. L'or brille sous un voile d'azur sombre. Les métaux de mosaïques laissent errer de longues lueurs entre les colonnes qui fuient. Profonde, diaprée, c'est la couleur de l'émail et de la soie, la roue du paon. Violette e
tOTAGI OC CO.tDOTTiftRI 278
lîiièê, d'algue glauque et d'indigo, la splendeur de Ravcnne est sous- mari ne.
0 rèvélalioQ du monde intérieur. Au delà de la pourriture, au delà du sépulcre, voici le trésor de
le, la toison d'or chrétien, le rêve : la couleur
I x^sé les mun moroses, Raveone est un prisme dan*
Kint une ronde sacrée, d'un mouvement si lent qu'elle
:ble immobile. Cette nonne enfoncée dans la boue,
prie en cachant ses monceaux de pierreries : volup-
••xtatique, son sourire ambigu t presque le
... de la souiïrance.
1 out ce qui était extérieur dans la basilique romaine est intérieur dans lachrélieoDe. Tout le dehors se replie au dedans. Le monde se ramaaie et se ferme sur son secret, et tel est le mirage de Ravenne, telle est son apocalypse. Non, les anciens n'ontconnu a musique, ni la couleur.
"ivenne est une imptiM de l'Histoire. Elle a le fba
! ' la défaile. Ville née pour la mort, on l'aime el
i iii'-d'y mourir. Certei, 1^ mort y a pris une étrange
letion. A Ravenne, meurent les derniers Géitn, qui
la préfbrent A Rome. Les dominations et les empires
ta HaTenne, après Rome lea Gotha et let Byan-
.: les Btrbafea. L'air de Ravenne eit lain à toute
nie. On meurt, on meurt avec abandon, id. Et le
fort Dante y rend l'Ame, avant le temps. Terre fktale,
276 VOTAGI DU COKDOTTltlII
chaude cellule, féconde en deuils et en spasmes ardents. Elle est grasse de morts illustres et de couleurs, de tragédies et de songes. Sa magnificence est un cri dans un profond recueillement.
Théodoric, le barbare conquis et perdu par sa conquête, a subi le charme de Ravenne.On voit son palais dans les mosaïques de Saint-Apollinaire. Et déjà, c'est le monde moderne : on discerne le sens nouveau de la vie à l'abri des murailles. Les tentures sur les portes séparent le souvcraiu de ses sujets. La maison ne donne plus sur la vie publique des anciens ; elle respire un luxe qui leur fut inconnu, un éliment de retraite; un désir triste, que la satisfaction ne contente pas ; un besoin, qui n'est pas l'appétit, quelque chose d'inquiet, de mystérieux et d'intime. Théodoric est l'Allemand qui tourne le dos au Nord. Il est touchant, dans sa force qui s'humilie. Il se roidit contre sa race ; il est fin et maladroit ; son œuvre est vaine comme son tombeau : la foudre le frappa, et le sépulcre est vide.
A Saint- Vital s'allume le songe de l'Orient, les perspectives étincelantes sur la vie intérieure. L'ordre clair des anciens, qui est toujours direct, qui aime la lij^ne droite et la simple géométrie, le cède à un ordre nouveau qui recherche les courbes, les contrastes de la lumière et de l'ombre, touie la profondeur que la courbe engendre et qu'elle implique. Or» la courbe c'est
VuVAùC DU CONDOTTIERI f77
U couleur et la couleur c'est la musique. La couleur est l'espèce visuelle de la musique.
Des eecalien mêlent les plans et divisent l'espace. Des chapelles rondes ytrient le jet des murailles ; de longues niches les évident , invitant le regard à la médilatioo et aux idées verticales de l'attente.
Les mosaïques sont un incendie supérieur. Elles expliquent, comme un livre de gemmes, toute une théologie subtile en flammes colorées en images immobile, en qrinboles taciturnes. Tout le mouvement, toute l'éloquence, toute Ui rie est désormais dans la couleur. Jamais la mosaïque ne retrouvera l'éclatdc cette fleur première. Les légendes du sang el da sacrifice, les héros les plus mystérieux de l'Ancienne Loi étincellent avec des figures tristes. C'est Abcl et l'Agneau ; Abraham et son fils sous le couteau ; le rot Meldrissédec offre le ptjn et le vin de son office magiqoa, Ut plut grave énigme de la Bible. Jéthro fait fumer l'encens. Jephté immole sa fille. Comme on rêve, dans cet incendie d'or violet et d'outre mert L'or pétille dans la muraille. Les éclairs de la pourpre déchircui les sombres tèlements. L'émail blanc a les reflets de la cire et du gui. Les parob semblent frémir, comme si le feo des mun tl toutes les flammes de la mosaïque brûlaient sooi une pellicule de Un ou quelque laiteuse vitre.
Et U eour de Byianoe raspleodit à Saioi-Apollinaire,
278 TOYAOB DD CONDOTTli»!
Théodore avec ses femmes suiTantes, Justinicn vtfe tet ministres et ses prêtres. La vie prend une forme étrange; elle a les attitudes de l'angoisse qui précède l'épilepsie, une roideur trempée de larmes, une tranquillité que taraude la peur. Hommes et femmes, les saintes et les saints, l'empereur et la cruelle impératrice, tous en rang, le visage exsangue, les yeux blancs, la prunelle énorme et ronde, comme s'ils avaient pris de la beila* done, tous, sans flancs et sans épaules, les bras tombants, les orbites caves, ils ont l'air rigide d'une attente dans ranliohambre du sépulcre. Et d'abord, on leur trouve la mine de ceux qui vont mourir et qui attendent leur tour en costumes de cérémonie. Pour ud peu, on préférerait qu'ils fussent couchés dans la nudité dernière, comme les infortunés qu'on écorche sur les tables de l'hôpital. Mais on sent bien qu'ils vivent : une cruelle sainteté, un songe triste ; des tètes sans pensée f Non, saturées plutôt d'une pens('<e unique. Des corps sans chair, et des lèvres minces ; mais sur ces bouches résident les morsures d'un impitoyable désir; et ces corps sans os sont un réceptacle de voluptés. Un monde de bêtes bizarres accueille ce cortège de momies redressées sur leurs pieds : des biches hagardes, des oiseaux à long bec de squales, des chiens velus d'è* cailles, des paons griffus; les rosaces clignent des yeux mornes ; les palmes sont crochues et tirent des dents en scie ; et les urnes aussi ont des ongles et des grifli^.
▼ OTAOB D0 COitDOTTlÉni t79
harmouio enveloppe toutes cet fûrmes, ardfloto tl lugubre, eomme un parfum trop violent où U peau te macère dam le spaame, jusqu'à la mort.
JustJnien et tes aoolytee, si perfides qu'ils soient, si méchants qu'ils puissent être, al amers ou si dégoûtés, tout, ÛÊ aoal lea aarfi d« leun femmes. Da ne vivent que pour dea vohipléB qu'Ua goûtent à peine, qui lea lassent à mesure qu'ils rêreot en vain de les épuiser. Us sont polis, sournois; l'étiquette rafOne en eux la craanté. 8t aoua leur digne maintien, ils nniriiunnt lea larvée de tooa lea stuprea.
Théodora art bÎM la raine de m monde Mnliaant et noeL Derrière elle et sea tauMi élroHomèftt drapéoa, J'eaindi toi eria de la friie dana lea ebambrei loin* tainea, lea appels de l'hyalirie au milito diiodeurt, les bondi dans la soie et le velours des orgiea aeerètea. Théodora laeilafot gémii, maoaoe ei eanglote comme une pMiédÉa. Tbéodora, aerrèt daoa ta robe, déehire •ai tHaaMBla et ae roula loiilo nue anr lea Ibumirea. La linge le plus fin lui est une cbappe de touCre ; et m peat glaoéaealuniappUwpoyrlateiquilabrûleau dedaoa. Elle est hauU, malfre. rongit. KUt a'a ta got^e, ai haocbea. Dans sa tlguie longnt, «Uo oovra àm ytut de ehooeHe. nie aal oMÉarat, «i marioéi daM lea char» mai de la nuit. Rile «I plaine da ftmmr toilda, et rêve d'un opprobre éclatant. Bla eenlwnplain dèair, qu'elle
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désespère de rencontrer ailleurs qu'en elle. Plus elle élargit les yeux, moins elle rcconnatt ce qu'elle semble voir. Elle a le manteau de l'eau qui dort, sur une âme nue comme la vipère, chaude comme la panthère, pareille à un repaire de péchés.
Elle et ses femmes, toutes yeux, toutes lèvres, telles de longues fleurs pâles, qui se fanent déjà, et déjà elles corrompent l'eau du vase, se dressent sur l'ombre dorée, comme des fantômes ; elles ont le port de flamme triste, la longueur vénéneuse des apparitions ; rêvant, elles ont les formes du rêve. Et, l'on sait que leur voix est un enchantement, soit qu'elle roucoule, soit qu'elle haïsse. Leur chair se dévore ; en elles, il est un chant ; et si mortelles au bonheur puissent-elles être, qui les approche n'a plus un regard pour toutes les Glycères et toutes les Rhodopes de l'antiquité.
Blêmes, crépuscu.aires, décharnés, que veulent-ils pourtant, ces personnages, suspendus entre le ciel et la terre ? Ils ne se roidissent point sous le coup de la Loi. Ils s'abandonnent, plutôt. Ils ne sont plus soumis au destin, ni en lutte héroïque. Leur destin est en eux. La Tie intérieure a commencé, et les absorbe. Les formes sont déchues. L'art ne suit plus la nature. La joie n'est plus dans le mouvement, mais dans une Mrtaine émotion cachée. L'immobile symétrie se subttitue au rythme des membres et des groupes. L'analyse des gestes sem-
rorACt DU coNftoTTiéBic 28i
ble vaine. La vie n'est plus une onde qui circule dans les muscles. La |»lante naturelle, si belle en ses moindres traits, est dédaignée. Sous les robes, il n'est plus de jambes ; les bras sont de bois ; les vôlements ne sont plus le miroir du corps qu'ils enveloppent; mais ils ni de très beaux plis, La statuaire est morte. Et morte l'action. Biais Ps)-ché dans les limbes est au berceau de Ravenoe*
A quoi répondent les mouvements, si oe n'est plus aux actes ? Ds Induisent les états de l'âme qui s'éveille : l'extase, U Tision, le remords, l'amoureux espoir du miracle, les surprises de la conscience et ses cruels ennuis. Ce qui est du corps est tombé en enfance ou en décrépitude, peut-être en mépris. Les mains ne sont plus faites pour rien tenir ni rien prendre : étfX)itcs, diaphanes, ce sont de tièdes tubéreuset, flean de serre, outils de péché et d'onisoo.
Ils io&t maigres, à l'ordiotire des mystiques. Hs entourent de Ijrs et de roses. Les pampres, les lauriers, 1^ rameaux d'or leur font de douces chafocs; et ils v)nt indifférents aux fruits. Ils passent, avec dileclion, du baiser à la prière. Leurs lèvres murmurent l'imploration dans les caresses; ils sont pleinl de tremblement.
La conscience et le ccpur, la folie de U eroii et les délires de la luxure, tous retours sur soi-même : eom-
If
iSf VOYAGI DU CONDOTTlill
bien l'homme s'est approfondi, en se r.^serrant I Voui dites qu'il ne pense plus? qu'il s'hébcte dans une idée unique? Mais attendre, se Oxer sur une pensée, c'est la forer jusqu'au sentiment; et tout y entre. On croit à l'universelle décadence; et au contraire, la vie muette, dans la profondeur close engendre la musique et l'amour. I^es femmes se fout plus belles de l'dme qu'on leur donne; la Vierge veille derrière les folles passions. Ce n'est pas Rome seulement qui survit au milieu du silence magique : entre les mains du Christ, deux mondes se joignent, l'Italie et l'Orient.
Quel nu'^iris devaient avoir ces fins Ravenoates, amateurs de parfums et de belles étoffes, pour les grossiers Barbares, vains et lourds; le même que nous avons pour d'autres Barbares à nos portes. Et les nôtres sont armés de la science, comme l'étaient de la hache ceux de la Germanie. Eux aussi, parce qu'ils hurlent, qu'ils se vantent et s'agitent, qu'ils nous dégoûtent de toutes façons et nous forcent à la retraite, ils se flattent d'avoir l'avantage el de vivre fortement. Comme s'il n'y ivait pas plus de vie dans un sentiment passionné qui se cache et s'exprime à voix basse, que dans cent mille brutes qui votent et qui boxent, mais gr&ce au ciel, qui ne sortent pas du champ sans une oreille déchirée et le nez en compote. Et quand l'un de ces animaux casse la tète à l'autre, ou s'ils se la rompent tous les deux, il ne parait pas qu'il manque rien à l'un ni à
▼OTAOI DO CONDOTTIERI 283
l'autre. Je meture la force de la vie à la boaulé qu'elle porte.
Je vu ici avec les hommes que nous serons dans deux ou trois ceats ans, peut-élre. U faudra fuir au fuud de Douveaiix monastères, dans une Raveune nouvelle. Là, tandis que les brutes rempliront l'univers de leur fracas, la paasioo véritable battra les heures de
1' '^. daoa le iUenoe. Un musicien au mystère
u .imbra, one femme amoureuse, qui oCTre à
l'amour toutes les merveilles d'une culture vingt fois séculaire, un chant, une ardente harmonie, voilà la vie puissante, ei non paa tm ignoblei ébats dans ?os ruei rriMi''liiint'«,
Le MOtimeoi (Sût naîtra U eooleur. C'est du cœur l'harmonie s'élance : Le coeur, cette puissance médiatrice entre la chair et l'esprit. La couleur eel d'abord matérielle. Elle eat plastique, elle a un eorpe et un volume en pàlea de verre : la nnoealque eat une couleur qui se laiiie manier, et qui tient encore A l'antique Elle eet lourde comme le métal et U pierra précieuse. Elle mêle lee cubée d'or, lea dieqoee de nacre, lee lunée i argent, liais avec toute cette épaieeeur, elle joue la lumière : elle sert de matrice à Psyché. U ne faut point s'attarder aux détails : comuM toute musique, l'art de Raveone e»t un ensemble.
L'art classique parait froid près de oet iOMOdie et de
SSl TOTAGB DU CONDOTTlitK
ce rêve. Où l'âme se montre, on ne veut plu§ voir qu'elle. Psyché était morte chez les Anciens, n'ayant pu vivre avec l'Amour. Psyché, conçue dans la couleur, fait ses premiers mouvements : elle s'éveille à Ravenne. De là, ces yeux immenses, tournés sur un monde inconnu.
0 solitude des absides. Elles sont huit dans le sépulcre séculaire, où triomphe Théodora. Le seul jour luit d'en haut, tombant comme dans une cloche au fond de la paix marine. L'étrange église, faite de dômes mous portant sur des piliers lourds, semble une plante sans nom des profondeurs, une méduse de pierre, dont les tentacules cherchent le sol, et dont les oignons, les racines bulbeuses flottent en l'air. Le calme de ce vaisseau enveloppe un mystère. Le grand silence est un cri qu'on étouffe. Tout, à S. Vital, est en hélices et en spirales; tout y a des retours et des repentirs jaloux. Seule, la lumière confesse son secret magique. On ne pense l'Ius i. la Bible ni à r£vangile, ni aux anges, ni à la majesté impériale. Le désir de savoir et de comprendre s'éteint. J'ai pris de l'opium. D pleut de l'or, avec douceur, dans l'Orient triste. Les visions se déroulent sur une trame d'ombre. I>e bleu est le ciel du crépuscule, sombre velours ; le vert est de mousse et d'émeraude. L'orange chante à l'octave de l'or; le blanc pur des voiles est doux comme les plumes du cygne. Et le violet tient tout l'accord. Le goût profond de l'harmonie, la
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▼erUi musicale, voili le don qu'offrent au monde les hymnes de lUveime.
L'heure est venue de plonger les yeux dans les yeux du Christ, à Saint-Apollinaire Neuf. On ne le saurait Toir de trop près.
Des yeux, il est tout yeux; les paupières et les sourcils les triplent. Le corps entier a le jet d'une longue pupille. La figure ovale, les joues maigres, la barbe pointue, toutes les lignes vont aux yeux; et ce grand espace, entre les lèvres et le front, où les analystes du visage humain se plaisent à reconnaître la correspondance du cœur. I>e nez droit est d'une trt's belle et fine arôte. Les oreilles sont cachées sous les cheveux. Au fnuit bas et large, feuille une merveilleuse chevelure, séparée par le milieu, qui coiffe le crftne d'une admirable fonne. Et quelle bouche ! elle ausei, le dessin des Rvrv^, et le pli des nahoes en triple l'expression. Une beauté inouïe s'anoooM dans la douleur et la maladie mémo.
Telle est la grandeur de cette invention : Le Christ de RimiM révèle la beanté dans la douleur, el à quelle profondeur ioeoonue peut aller la triitetae. Le noutel homme ett né : U sera douloureux, et n'aura pas la honto de l'être; il sera dans les pleurs sans être avili ; il pourra souffrir, et n'en sera pu accablé. La beauté demeure et se renouvelle. Un monde téptre le Clirist
28G VOTAOB DU CONDOTTlftRI
ravennate des dieux romains. Avec tant de douceur, ]& divine figure est sans faiblesse. Que ce Christ est près de nous. Combien sa triste gravité me touche. II nous ressemble par la méditation sur soi-même, et par les pensées qu'il endure. Il est bien loin de tous les jeux. Voilà l'homme en qui s'est faite la conscience d'être homme entre les hommes. Ia tristesse mortelle est en Lui d'avoir la vie, d'être né pour la mort, de le savoir, et enfin, dis-je, la douleur d'être un homme.
Les hommes ont toujours vécu pour jouir du monde et d'eux-mêmes, quoique l'on pense. Ravenne et soo peuple voilé descendant la pente, ne se souciaient pas des siècles à venir. L'humanité passe pour usée jusqu'à la corde, et elle invente un art, dès qu'elle y trouve une source de plaisir. Là-dessus, les professeurs de le condamner comme malsain; mais rien n'est malsain, que d'être professeur.
Que les forces de la dissolution sont patientes 1 comme elles sont sûres, et qu'elles peuvent être belles aussi ! Dans la couleur, en ses accords brûlants, réside la volupté. La couleur est toujours un doux délire. L'harmonie des tons a sa chaleur spirituelle, et une ivresse que les fibres vulgaires ne «entent pas. Le dégoût sans borne de la couleur pour la ligne droite est un mystère; et ce dégoût n'est pas froid. La froideur seule est haïssable. Plus d'une fête pompeuse de l'art, en tous les temps, est pauvro» si on la compare à la
▼ OTASI 90 CO«<<DOTTltRS 187
tristflMe, à Ttgonie ardentes de celle-ci. Mais c'est une ruineuse magnificence.
J'ai fini la journée, cherchant la mer à travers tê, for^t.
La mer là-bas, la mer, toujours plus loin, toujours |rfut prè8. Enfin, c'est elle, l'Adriatique verte. 0 flot tragique.
Plus penoone, ici. Pas même un berger malade. Nulle présence, si ce n'est celle de la vivante Italie; et Je sens sa blessure. Des voiles latines vont contre le vent. J'épouse la querelle de Rome contre les Baroarcs. Je revendique celte mer pour la grande Rome, avec elle et contre eux. Flot tragique, et surtout d'avoir laissé derri^re soi la dernière capitale, morte, invisible et muette. Une frange d'écume ourle les vagues glauques. Un long noage noir éoape le del ptr le travers, du Nord au Sud.
Je suis tenté par la négation. Un rira imar me prend, qui moque l'espoir de tonte la terre. Un rire contre leur vaine antiquité, el même contre Home. Où donc eeU clle plus qu'ici enfoncée jusqu'aux cheveux 7 En tous leurs triomphes, ils n'oublient que la fin. Ici donc, ont fini les consuls, les légions, le Sénat, les Auguatea. Ua ont reculé devant le rU de la cendre eC remperenrde la poussière : une emineule dignité, a U aa Ait, el qui
SS8 TOYAOt U.l CO.IDOTTl^RK
brave les rôvolutioni. Une villa vue de haut, uo empire, tout un monde, qu'est-ce après tout? Ce n'ett qu'un homme, un rien, un i>cu de fièvre, le Roulïle d'une ombn?, une mousse sur un pan de décombres. On est toujours assez haut, sur le bord désert de la mer. N'ont-ils pas cru noyer la mort, aussi, en la faisant chrétienne? I^ mer, la pleine eau de l'oubli, son rt>gne est bien à l'horizon de Ravennc. L'écume meurt sur le sab.e hagard; les serpents endormis des algues roulent paresseusement de la grève à la vague.
Mais je ne ferai pas séjour dans la pensée qui nie. Le plus vaste et le plus désolé des espaces, même aux portes de Ravenne, et sur le seuil visible de la raort, ce n'est pas pour me livrer au flot que je retrouve la mer. Sublime, elle n'est pas sans espoir. Car l'heure, non plus que l'action, ne s'arrête pas. Voici que l'ombre se charge d'écarlate : la mer altend le soleil: et pour le moment prescrit, infaillible, le soleil viendra.
DANS LA PINàDB
De AoMWM à rAdriiOiqitê.
Vems l'Orient, Ravenoe ne finit pu ni ne commence. Die vient de U mer qui la fuit, et le retire sans elle. Set porte loni <Una U poussière ; et ptrmi les canaux, ooe forêt merraUleuee a prit la place des floUcs romainei.
Les tours et les clochen, sur le ciel de l'Oneit, dévorent la lumière. Ravenoe daicend, eitéouée. Le grand déiir de U mer U pennade de k rejoindre tout Itttble. Elle i'enibnee dana le muais pondraoi qni Ten lépare. Ravenne est %'euve, elle aei en deuil de l'Adriatique, cette épooee perdue, si cbi're i tout ccpur italien, ai cnielle et li douce au fila de Home.
Soua les portiques dee pint, roule rèveuaa qui mire
^ verts péristyles, le canal suit Le canal, longue, longue et pure ligne d'eau, tantôt bleue, tantôt verte jusqu'à la
290 VOYAGE DU CoVoOTTlftRI
noirceur la plus noire, sombre cristal. Et comme tous les pins s'fnclinent vers l'Occident, où le vent marin les penche, toutes les eaux coulent vers l'Orient ; toutes les molles herbes, les nénuphars, les lentilles, les algues svellcs des nymphées s'étendent , se couchent dans le sillage de l'eau tranquille; et le canal, les feuillages humides, les ruisseaux, toute la vie végétale et toutes les eaux cherchent l'Adriatique, la passionnée et soucieuse Adriatique, tits amure au cœur italien. Et parce que le fils de Home a droit sur la mer, que les Barbares lui refusent, les herbes et les eaux, le canal, les rivières, le courant, tout y va d'une pente insensible et mystérieuse, avec la lenteur d'un amour qui se réserve, mais qui arrachera, quelque jour, d'un bond, la victoire promise.
Ravenne s'efface enfin, dans la terre où elle est ensevelie. Solitude admirable, qui réveille tous mes accords avec la nature, et dans chacun toutes les notes de la >ie. Cette forêt de pins est le sanctuaire de la méditation, l'église d'une beauté di\ine qui se connaît et se contemple. Rien n'est plus à Dante qu'elle, et c'est Dante qui l'emplit, chantre à l'autel, prêtre sombre et magnifique. Voici la forêt du Purgatoire, aux confins du Paradis : le Purgatoire, le plus beau des poèmes, parce que le purgatoire est le plus propre à l'homme; il conlient tout, la faute et la justification, la cause et les effets, le péché qui est la fin du plaisir, et Tardeur au salut qui
TOTAGI DU CO!<OOTT|£bI 291
pnrifie le désir en cendres, lieu sûr où la vie et la mort je confrontent.
Un frt'missemeDt courait entre les branche.<<. Le ciel sanglant rougeoyait dans les pins et sur le miroir bronzé \f9 eaux. Une voile rouge glissait au loin, sans qu'on vit le bord ni la liarque, telle une aile sans l'oiseau.
Au bout de la hampe écaiilcuse et purpurine, qu'inonde la clarté du couchant, les pins do Ravenno s'étalent, ces beaux poumons de feuilles sur une artère qui jaillit de la terre violette, et qui se courbe en crosse vert
{a: mV*i point le soleil, ce n'est poinll'ombre : comme i travers le vitrail de la solitude, le jour descend à travers le réseau des pins qui se louchent par la cime. Le sol est d'émertudeeidevioleCtet.tdoaté d'aiguilles rousses et de profondes mousses. Entre les eolonnes de la mys-
■rieuse église règne une lumière sans pareille, plus aime que le matin sur la mer, et plus égale, plus égale (]ue le sourire. Le canal, à perte de vue, reflète las nefs de la forêt, les genévriers, les buissons, une voile.
Toute la main des branches, en son duvet d'aiguilles innombrables, s'olTre en miroir au firmament. Et quand l'heure du soir s'avance, le ciel est sur le dos de ces mains vertes ; et paintossous, la ptumeToOlée relient le feu «lu soleil rouge.
Et ce n'est pas, non plus, la fureur du vent qui gronde
192 TOTAGB DU COMOOTTliai
dans la forêt mystique ; mais plutôt, la respiration lente et profonde de la brise, une haleine légère, pleine de douceur et de caresse, unie, égale et paisible comme la lumière môme. Tel est le rythme des pins, la pulsation de leur cœur végétal et de leur plane rêverie, qu'elle laisse couler avec les plus purs rayons du soleil, la plus suave essence du son.
Au-dessus de ma télé, les pins résonnent comme le sol des violons, sous un archet qui trémole à l'infini, avec une force contenue et une égalité sans pareille. Dans le lointain, plus graves que violons, ce sont les orgues aériennes de la forêt, le bourdon des basses et des violoncelles. La calme pédale porte toute la mélodie des oiseaux, des couleurs et de l'heure sereine. Et si c'est l'archet du vent sur les cordes des pins, ou léchant de la lumière, je ne le sais point. 0 mélancolie divine, non plus dans le brouillard, mais dans la clarté la plus pure et la plus égale.
J'errais dans la forêt sublime, que les canaux prolongent d'un triple et quintuple miroir. Je me retrouvais dans celte tristesse sans limites, comme aux bords de l'Océan ; mais ici, le calme ne venait pas d'une volonté plus forle que le trouble, ni d'une douleur accomplie ; il naissait et renaissait de la lumière irrésistible qui, pénétrant les corps, finit aussi par pénétrer le cœur.
Pensif, entre les pins, je vis un homme jeune et beau.
TOrAOK DU CONDOTTliRR 203
qui levait les mains vers le soleil, et les contemplait, pleurant de les trouver tanglantes. Vêtu de soie et de velours, i la mode des aDdent temps, il semblait un de eeux que le grand Alighieri rencontre en son voyage, ao séjour de la purification. Il était douloureux comme la eooseienoe ; et son visage, pourtant, s'illuminait de celle pâlear ardente qui est l'innocence du malheur.
J'allai vers lui, plein de la t^rère oompastion qui m'est propre; et je l'interpellai : — Qui es-tu T Répondsmoi, homme beau et si triste. D me semble te roconnattre, ne t'ayant jamais connu. Mais, parce que tu et fier et que je le suis peut-être, ne parie pas, si ma prè- •ence le blesse et si tu te refuses aux questions.
n me dit : — Si je suis une ombre qui poursuit une forme élemdleinent vivante, ou si je suis un virant, dont la doolear immortelle poursuit une chimère à jamais, je ne poto pas le dire. Tout est confus pour moi, depuis que je commençai d'aimer. J'ignore où je suis. J'igaore où je vais. Je ne oit plu rieo, tàaoa que j'aime, qoe la douleur est eo moi, et que me reerétnt sans eeiie, cette doolear, tant cène je la crée.
Moi. NutesiodegliOnesti, l'adorable infortune d'airoor m'a pris, un soir d'avril, dans Ravenne; et depuis, ce tourment qu'on profère A toutes déUcii, ne m'a plue quitté. Amour «t mot pudoo. Amour cet moi pitié. Amour eit mna retour ni reUebe.
Comme j'ai été la proie d'Amour et dois toujours l'être.
Amour fait aussi sa proie de ceux qu on aime et qui ne veulent pas aimer. Ainsi, le malheur d'aimer s'élcnd au delà de l'amant, à tout ce qu'il aiuic. Qui en fil l'épreuve plut» que moi, qui suis immortel pour désespérer?
Ecoute. Elle m'a dédaigné. Elle ne m'a pas accordé un regard ; elle ne me fit pas l'aumône d'un mensonge ni (l'un sourire. Alors, je suis venu dans la forôt, pour oublier. Car il n'est que de fuir: du moins, je le croyais.
Mais plus j'ai vécu dans la solitude, plus mon cœur fut tout à son amour. Un grand amour a toute la nature pour complice. La vie de plaisir ne me fut jamais rien.
J'ai été visité des courtisanes : mais la plus jeune est vieille comme le lit de Salomé, et leurs rires sont un trésor d'ennui. Et la femme adultère est une pèche pleine de vers, sur un noyaw pourri. Dans les voluptés d'emprunt, un amant malheureux se déchire. Tout plaisir est dégoût, pour celui qui est privé du seul amour qu'il désire.
Je promenais mon mal dans la forêt; et tous les pins me connurent; les vipères ont su tous mes pas. J'avais dressé des tentes en soie d'or sous les ombrages. Et comme d'autres courtisanes, des amis, des parents me visitèrent. Mais je les fuyais, dans le même moment que je me forçais à leur faire l'accueil le plus digne. Je les saluais. Je les invitais à prendre place. Ma maison, mes chevaux, mes écuyers et mes pages, je leur quittais l'usage de tous mes biens. Je ne leur demandais, en
VOYAOK DU CU.>l>OTTI&Rl 196
raloar, que Uc me hù^^or rnoo silence. On leur servait !f-- •" ■'" les plus rajx-i cl les vins les plus vivants. Mais â< j d'eux, et de leurs rires autant que de leur
condoléance, moi seul j'étais absent de ces festins.
Taciturne, sans regard pour les plus belles jeunet fcnimea, tans ouïe à leurs plus suaves propos, rien n'a pu me donner l'oubli de ma torture ni de l'heure, rien n'a charmé ma miscrc, que parfois la musique. Car la musique est amour, et l'amour tel que chacun le forme en soi-même. Et ce n'est pas que la musique console la pi*inc; mais au contraire, elle l'accroit, elle la rend si profonde qu'on s'ensevelit en elle, et qu'on se confond enfin dans sa profondeur.
Or, un jour, au déclin du soleil, je vis soudain, avec tuTCur, la Qile des Traversari, celle dont l'amour fait mon tourment. C'était elle, elle-même, dins sa forme
leflkble et telle que je n'aurais jamais dû la voir, dans sa jeune nudité.
Elle était nue, et fuyait. Ses pieds blancs frappaient la terre m toI, comme ceux de l'Alalanle : ses talons d'ivoire rose couraient sur les aiguilles dorées des pins. Elle ne criait pas ; mais ses jeoz niiinliient d'une iosoodable tristesse; ses regards étaient pareils sui sanglots de la Tision. pareils au lannes sans secours, èoet pleurs qui n'ont plus de etnte, pwœ que tout y entn «I que la cause en est dans tout.
Trois chiens blancs au museau rouge falopaieoi mr
29f) VOYAGE DU CONDOTTltRK
ses chevilles, la pressant de leurs crocs, happant tantôt la jambe, tantôt les flancs. D'un bond, le lévrier enfonça sa tète de furet dans la poitrine chaude; et les dogues du Nord mordant la jeune fille, l'un au plus tendre des euitset, l'autre au parvis du ventre, ils lappaientlesang à même la chair charmante en ses courbes de fleur. Le dc^ue gris fouillait sous la raviss.intc ogive du sexe, où le temple virginal se retire, comme une source ; et son pelage d'acier était teint d'écarlate en trois rubans ; et sur son crâne et ses oreilles, frémissait une résille de ntbis.
L'épouvante secouait la blonde chevelure sur les seins de la jeune fille; et les pointes mordues de la goi^e étaient pareilles à deux cerises sous les feuilles, que le vent agite. Tandis que les chiens la déchiraient, elle murmura dans les sanglots : « 0 grief de l'amour, ô coulpe si grave que rien ne l'allège, ô malheureuse, malheureuse qui fus désignée, plus qu'à la flèche, à la vengeance d'Amour ! » Les dogues, en grc^nant, ne s'arrêtèrent pas de mâcher la gorge et le ventre ; et, comme ils mangeaient le cœur pantelant, les cors sonnèrent dans la forêt, jusqu'à la mer; les échos retentirent d'une mélodie sauvage et douloureuse; et de toutes parts, le même chant se fit entendre, que le Nord renvoyait au Midi, et l'Ouest à l'Orient: «Voilà, voilà I Amour, et voilà ses vengeances. »
El les pins, au son dM cors, frémirent de toutes leurs
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brmochet, depuis U tour sauglante ne Ciasse dans le •oleil eoQchant, jusqu'à la mer. Et elle, ators, dit ea pleurant : — 0 cruel, cruel amour, plus cruel cent fois que ne fut jamais la haine ou mon indifférence, que t'avâis^je (ait pour être aimée ainsi de toi ? et faut-il, chaque soir, déchirée, que je meure de la sorte?
Et root : — Que t'a vais- je donc fait, dis-le, pour que je t'aime? et quel fut mon crime contre loi, que tu te fisMi tant aimer?
— Tavais-je pas le droit de me garder pour quelque autre qui me plût? fit-elle; n'étais-je pas libre, étant née sans entraves, de me léMCVM i moi-même?
Je compris soudain qu'elle mourrait, si je ne l'aimais pas; qu'elle ne lit élenidlemeot pour sa torture que griee à mon amour ; et que son châtiment de n'avoir pas aimé eoûn, c'eal que je l'aime. Elle était tombée dans iOQ sang, et se rdera bieotAt loale eonterte de cette pourpre, comme une vieige dool l'hymen serait le cœur, oe eœur qui lui est armebé sant eeaae de la poitrine, pour lui étie sans eeiae restitué, à seule fin qu'un nouvel arrachement l'en tire et la déchire. Et je comprit aion qu'elle ne pouvait pas obtenir la griee do repoani le baume de la mort, parce que je l'aimais toujours et que, ne devant jamais finir de l'aimer, mon amour la garde, pour jamais, au chitiment de la vie, et au retour Mns fin de U douleur.
298 VUYAGK DO CONDOTTifcni
Dans la basilique des pins, où chaque arbre est une colonne de porphyre, l'or du couchant, à présent, chante complies. L'immobile incendie sommeille encore sous les ombrelles. Et tous les oiseaux s'étaient tus. A peine si, de loin en loin, un cri léger, la dernière note d'un trille, tombait, comme une goutte, dans refTusion de la lumière. Le silence du soir accomplissait la mélancolie du crépuscule. Pour suave, pour enchanteur qu'il pût 6tre, quel chant de rossignol n'eût pas troublé l'immense rêverie de ce désert, à l'heure suprême? La perfection s'achève dans le silence.
Tout est rêve, tout est silence.
La tôte des pins est déjà dans la nuit bleue. Et sous les arbres, l'ombre est presque noire; mais lesoclooDet sylvestres sont rouges encore, et leurs pieds baignent dans le sang. Tout est silence, sauf un murmure loin« tain, comme la respiration de l'eau, et peut-être, là-bas, dans quelque taillis mouillé, la flûte lente d'une bêta nocturne.
Et par l'espace ardent, le bruissement des pins frémissait en cadence, pareil sous le vent du soir à un« mer plus haute, qu'un souffle du large eût poussée sur les sables célestes. Dans le calme et la mélancolie, je m'abîmai, comme la sainte forêt, sur moi-même, retenant le feu de l'Occident dans mes paupières, et me laissant bercer à la paix sans fin de la grande harmonie.
LBMILUAIRE D'OR
f «Irf Cmtna •< Smitntm,
Quel ehe fû, poi ch' egli uêd di Rmmm» S talià' l Rubicon.
Or, Ut il fut, aptis avoir idi$$i ilatwwM Et fait le tout du Bubicon.
Midi dblouiMaiit. II ftut mettre pied A t«ne, tei. où nul oe vient. Mai» quo nul n« !• teste, l'U m porte à oe lieu désert udc peieioQ éfile tu (eu qu'U garde jaloiMomeot.
A chtcuoe de mi tMm, le lagitlairi d'or bit eibto dant inee yeux. Jo tuit noir ei rouit A «OMaèiM^ dans la elarté. Je marche dans la flemme de U YoloolA et deM lei tiioQi de la foroe loleire. Noaw mmU 1 n est dos noms qui ont U tertu d'un acte.
Entre lee noolaciiee tHm, oùpoodroit l'oUTierel le nur proehe, me plaini! bfAlu, erevsée d'diralle «ellesM,
300 VOYAGE DU CONDOTTltRI
pareils aux douves d'une citadelle abtmée dans le sol. La (erre est de cuivre et d'argent; et les ombres, de bronze. Le lit des torrents est fait de lingots jaunes, fendillés par la chaleur. Une poussière éclatante dort sur la roule, une farine de clarté torride, blanche comme le fer rougi à blanc, et, quand on lève les yeux, bleue comme l'irradiation de la masse incandescente.
Voici l'heure que le soleil fait un manteau royal à. l'homme marchant. Il vêt de pourpre celui qui ose. César n'est plus un nom que les princes d'occasion portent comme un masque. 0 César, tu es l'homme, et mon homme.
Que celte terre dure, que craquelé la canicule, est bonne au talon d'un conquérant ! Comme elle le frappe, coup pour coup ! comme elle le repousse ! comme elle le fait bondir, lentement, sûrement, lui refusant le» attaches puériles du plaisir 1 II faut avancer sous ce soleil. Il n'est que de suivre la ligne la plus droite. Je bals du pied les sillons rouges. Bonne terre, qui fait la lueur du héros, qui le force à rendre jusqu'au dernier atome de sa graisse, cet amour pour la paix qui finit par barder les plus forts d'indifférence.
L'air tremble d'ardeur et de joie. La vibration de la lumière semble sonore, comme si le soleil, filant son cocon d'or, là haut dans le ciel, bourdonnait au plafond de l'univers. Celui qui s'avance seul, entre U
TOYACI OU CONDOTTIÈRS 301
Jeux torrents, à l'heure de ce midi magnifique et solitaire, tremble aussi d'ardeur et de joie.
Plus sec que le talc, le sol est ridé de plis bruns qui brillent ; et de toutes les rides, le soleil fait des pépites. L'herbe ealetoôe Jaunit sur la pierre à fusil, qui lance d'obliques édnoelles. Comme les vertèbres éparses d'une échine fendue par le milieu, les débris de silex sont semés sur les deux pentes du torrent, dans son lit tari de sère et de moelle.
La terre exhale une odeur de bète, une senteur forte de peau, de pavot et d'amande, un goût amer de lau* ers. L'air salin passe sur des buissons, où se dessèchent la menthe et la chaude lavande. Les tètes noires de l'ivraie luisent sous un duvet d'argent. Quelques fîours courtes, aux lobes charnus, plissent les lèvres au pied des lauriers maigres, dont la lance écarte l.i foudre. Comme sur un bouclier, le soleil frappe sur la plaque du ciel : ce n'est pas un coup brutal ; il no heurte pas le di»quc d'un mail trop fort; mais au contraire, il frAle le métal, comme bit le timbalier habile; et c'est à l'infini un frémissement d'or, puissant et doux, qui siisdte en moi les pensées du triomphe : ainsi lo cbenl de guerre dresse les oreilles an premier dioe des eymbties.
Que ce soii lun ou l'autre de ces fossés pierreux, et i lUso ou rUrgoae, qu'importe? C'est id le Rubieoo,
301 VOfAttl UV CONDÛTTIKRB
et nul fleuve n'a la grandeur de celui que Côsar a passé.
Ici, le grand César, déjà quinquagénaire, a froncé le sourcil; et pesant son destin d'uno main, et dans l'autre celui du monde, il a dit, pour toujours : « Je veux ». Mais plus haut encore dans la iieusée que dans l'action, et biôn plus prince, il n'a pas déclaré sa volonté sans rendre la part, qui lui est due, à la force fatale, qui est plus puissante que tous les puissants; il a donné la forme du jeu à l'acte d'une volonté pourtant irrévocable; et forçant le monde û la loi qu'il suit encore, le grand César en a jeté les des, dans la partie de la fortune.
J'ai pris de ces cailloux, et je les ai baisés. Il y en avait un, d'une forme parfaite, un galet roux, pareil à un pétale de genêt : je l'ai vu poli par les siècles; et là, depuis César. Je l'ai mis dans ma bouche, pour avoir le ^ goût de la victoire. Mes trente ans, alors, ont tressailli d'espoir : un empire illimité est devant moi : voici la vie, et Thorizon du règne.
Rien de plus enivrant, sur ces bords de l'orgueil, que le désert et l'incertitude même du lieu.
Toi, tu l'as vu, nature, l'homme unique, qui pensait en agissant, qui agissait en pensant, toujours prêt à lompre ses amarres, dans un suprême détachement de
▼OTAOI DU CONDOTTIERI 803
ee qui l'attache le plus, rhomme do toutes les passions, oe timles les fbrœt et de tous les oublis, l'artislo souvo* rain de l'aclion. Et si l'Urgoae ou l'Uso, qu'importe?
Tel pas, qu'il a fait ce jour-lA, retentit encore par toute la plaoète.
Je m'eoÎYro de oeUe préseom au soleil, de oe coup,
de ce nom. Je respire plus fort à celle place sacrée.
Ilirr, il étail là : il n'a rien vu de plus que ce que je
Vuis: il a pensé clair comme lo ciel que j'ai sur la lôte;
i a pris son parti; et il a donné Tordra.
Il avait cintiutnte et un ans; et c'est en lui la beauté que je ne sais à aucun autre. Quoi ? La soif de dominer ne le rongcait-clle pas depuis un quart de siècle î Malt ce n'est pas asaet dira : depuis cinquante ans, depuis cinquante siècles.
Kl moi aussi, j'ai droit sur celle Italie, dans mon ftmour aérèro. Je n'admirerai pas la laideur, niaillcur<«. ni en elle. Le soUil me lient par It nuque; il me ii. : i au cou, comme le lion d'Aasyrie aotaiot Mi «roM dans la nuque du rot. Je n'ai pu mau|é dtpoit trtalt benrea. La lumière nourrit.
La vieeelsi belle, sur les caillousdeMlonent Entra la voie Êinilienne et la route de Rimini, c'est la borne de la gnuKteur; ei U tolonié d'un leal en a (oit le millÏAire d'or, le départ de la eonquèU, pour tous les teni|>i.
304 TOrAGE DD COIfDOTTIÉni
Je me promfcnc dans le feu, allant de l'horizon marin à l'horizon de lerro. L'enchantement des collines, c'esl aujourd'hui, pour moi, que là s'ouvre le chemin de Home; et l'enchantement de la mer, qu'au delà c'est Pharsale, la rébellion écrasée et Qéopàtre captive.
Ce lieu brûle mes pieds, comme une flamme solide. Et sur ces pierres rousses, je laboure tous les pensers de la puissance.
Ce n'est qu'un petit ruisseau à enjamber, une écuelie à sec de terre rouge. Mais il s'agit toujours d'une action capitale, d'une tragédie où il va de la vie, d'un empire à conquérir. Il faut mesurer le pas, et le sauter. En avant !
Le ciel bleu à bandes jaunes est un signal pour la gloire de l'homme. Le galop du sang fait dans mes oreilles le tumulte des armées en marche. J'entends le marteau des sandales guerrières, les étendards au vent qui claquent, la cloche des armes qui sonnent, le rythme des cavaliers et des chariots qui roulent. Et César solitaire, à deux longueurs de cheval, précède la chevauchée.
Pousse avant, mon César. Entre dans la terre défendue, et qui t'est promise, comme la proie est due à qui peut la prendre et la garder.
Que le soleil est beau sur ton front chauve I Que la lumière est juste entre tes tempes modelées par la sou-
▼eraine mesure. Tu n'as pas la tète d'une idole ni le crine épais comme les grandes brutes du Nord, qui ne eoonainent la force que dans l'excès, qui ne sentent la gnndeor que dans la lourdeur du colosse. Tu es le plus poisnot, eC tu as la grâce de ta puissance. Tu commandes & la guerre, et tu séduis la paix, œil noir qui grifTes et qui contemples.
Va ! Jusqu'ici, comme les terrassiers, quand on fonde une ville, déblaient d'abord le sable et la terre meuble, puis ils eufoiicent le pic dans les gros os de la mère, ils déeoQsent la craie, le grès, et la roche la plus dure, jusqu'ici tu n'as réduit que les Barbares, et l'Italie même que to l'es soumise eeol eoeora les boues du SepCeoIrion. Pousse à préseol dans le granit romain. Va, entre au coDur de la puissance. La veine du Tibre est ooreHe pour toi ; et c'est toi, mon César, qui dois la remplir de sang.
Entre. Va taire le bonheur de la plèbe, malgré elle. Va lui rendre son seul droit, qui est d'être henreose el de se taire. ISi la plèbe ni les femmes n'ont la parole. C'est l'homme qui doit parler pour elles; c'est lui, le maître, qui leur tût le fils souhaité, le mâle aTenir.
Descends de cheral; passe sur l'autre rive. 11 (kot prendre poseeesk» de la terre avec toute la largeur du pied. Va fermer le Sénat, et le rouvrir quaud il aura salué ta présence.
806 VOYAOI DU CONDOTTIERI
Parais. Et que la lilence se fasse parmi les rhéteurs du pouvoir et les philosophes de la République. Et d'abordi tu fermeras la bouche à ceux de ton parti: entre tous, ils te dégoûtent; tu es le petit neveu de Vénus, tout de môme; et ces guns-!à, quand ils parlent pour les rois et pour les dieux» ont l'accent des alTranchis. La vermine des auteurs ne te manquera pas, du reste; ils travaillent déjà à leurs épigrammcs, ils liment leurs bons mois, dans un coin de Suburre, et ils débouchent leurs sidlets qu'encrasse leur bel esprit de rebut. Ils ta guettent; ils sauront bien dire ai tu as perdu une dent, ou si ta mèche n'est plus à la mode : ils ont compté tes poils, et leurs cheveux. En avant 1
En avant I
Puissè-je franchir de même la frontière de toute laideur, la limite interdite par les vaincus, initolents aux cœurs qui veulent vaincre. Non pas bondir comme un enfant, puiss6-jo marcher du pas' qui possède la terre, au delà du terme que fixe la médiocrité et que maçonne la petitesse de la vie.
Puissé-je ne rien garder à mes semelles de tout co que je quitte, et ne rien emporter que mes belles douleurs, mes belles conquêtes, toutes mes victoires sur moi-môme en tant de combats où j'ai été vaincu selon le monde, défait par la laideur et révolté par le bruit.
Que les trompettes du soleil sonnent dans la solitude I
VOYAGE DU CONDOTTlill 307
l/aitnée dM lièclet est derrière moi, nourrie de moelle, droite en sa cuirasse, et taciturne. Le monde qui nous est promis, et que nous voulons épouser dans la conquête, est toujours au delà. Adieu, tout ce qui reste en arrière. Ne tournons plus la tête.
En avant 1
fin DU pMKMiKii uvni