‹ Voyage de condottièreChapitre 23 sur 24 · COUPE-GORGE · texte numérisé non relu

COUPE-GORGE

A Bimini, tn éU.

OoicoNQUi voudra hATr, qu'il Tienne à Rimini, qu&nd le veut du Sud souflle d'un ciel étouffé sous les nuages, d'où le soleil plombe comme une poche A fiel : la vésieule trop mûre va crever, à moiiM qu'elle ne perce sa gaiue de graisM, et soudain ne s'en détache. Ce vent est pour me rendre fou ; il ett ëptit, il ett solide ; 11 a UQ corps de poudre lèche qui pique la peau de mille pointes ardentes. Il brûle ; il me ereuee les yeux et me eaaie la nuque. Les mouchée edleol A la sueur. I^es in eeelei, per eeeaime d'ailée blanelMe, tourbillonnent sur le front, aux oretllee, au creux de la main, dans les narines. Je tremble de rego à l'idée d'en avoir dans la bouche. U fait une ohalear A mettre le foainx barques, sur le table ; et le sable bout ; il vole.

Le soleil blauc fond dans le ciel jaune. D eouie ior

^4 VOrAGB DU COtNDOTTlÈHB

le gril ans nuées jaunes el noires, pareilles à l'artte des soles. Les aibi^es halelanls sont malades de poussière ; couverts de celle sale écume, on dirait des oliviers fiévreux. L'horizon est vert de peste, sous les nuages l>as. I-A terre s'efTace dans l'air qui poudroie ; et le ciel se couvre d'une croûte. I^es poules, grinçant de faim, font tourner la crécelle de leur sirène ridicule. Les hommes ont l'air mauvais ; les femmes ont la joue rouge el la voix rauque ; les enfants grilTent et grognent.

Un lacis de ruelles entre de mornes places ; un quartier neuf, où les noms antiques grimacent hargneusement; de tristes façades, qui réyerbèrent la lumièrd dure, et qui, frappées par la poussière, la renvoient comme en crachant. Une puanteur de poissonnerie, el des pêcheurs hâves, aux pieds nus, dont les orteils velus se recourbent : ils courent sur les pavés en dents de scie. Une large et haute voûte, qu'abaissent de maigres frontons, c'est l'Arc d'Auguste : Jupiter et Vénus regardent avec ennui une eau oblique, l'Ausa lourde et sordide. Au bord de ce canal morose, où l'eau moisiea Ic3 reflets du laiteron qui passe, Saint Antoine a prêché aux poissons, désos|)érant de se faire écouler des hommes. Et le vent brûlant fait voler le sable.

Tout ce pays, de Ferrare à Rimini et de Rayenne à Bologne, est riche de moissons et de paysans républicains. Le froment fait l'homme libre. I^ campagne est

VOYAGE DU CONDOTTIERE Itô

pl«ioe de 6era laboureurs à l'œil chaud et hardi, où je reecnoait les tétérens des légions. Mais les villes ont la maiiTaiie odeur des petites gens, des idées liasses et des sentiments médiocres. Sentines à boutiquiers, qui tournent dans U cage des préjugés et de la paresse.

Corps de garde romain sur la voie flaminienne, Rimini sue la honte bâtarde des soldats devenus brigands ou petits rentiers. Ils se sont endormis dans leurs casernes» depuis le temps où ils veillaient aux portes de la conquête. Le subtil Auguste les a fixés dans le sol, où ils campèrent ; et ils enfoncent jusqu'au cou dans les pavés. En chaque figure, je vois un colon cauteleux, an fils gru de la louve. Une boucle de trois eaux chaudes rive Rimiui à la terre, l'Ausa, la Marecchia et le front de mer. D'une morne riTÎère à l'autre, et d'un arc triomphal à un pont d'Auguste, la voie militaire est tendue, rigide et large. Le nom eniel d'Auguste prête à tout une aapèw de aoumoiae dignité. Une fois de plus, le vent m'en jette le sable ao Tisage. Sur ce pont, d'où pourtant les montagnes se découvrent, l'odeur de la Mareoehia empeale. L'air aussi tient moins de la mer que du marécage. U vente de plus en plus bas et chaud. Le soleil pend entre deux matelas de laine grise: demi-mort, il souflle une haleine euisanle : quel Othello, qneb piéloriena harbarei, étouffent dono là haut ce ma lade impérial î

Puis, tnumsnt k) dos aui antiques, on cherche la

2^16 VOYAGI DU CONDOTTIÈRK

trace de ia douce Françoise, qui fut de Ravenne, et qui est morte ici. Heureuse de n'y plus être, mais ayant V(k;u dans ce tomi)eau, de dormir embaumée pour les siècles dans les vingt plus belles rimes de l'Italie. Ravissante victime, que Dante lui-même n'ose point damner, puisque femme, elle a cherché la mort d'amour, et de la sorte fut sauvée. Mais ses bourreaux sont partout, et le boiteux (iianciotlo n'a pas été le plus meurtrier de sa maison. On ne peut faire un pas dans Rimini, sans marcher sur les Malatesta. C'est une race d'assassins. La méchanceté leur est aussi naturelle que le nez cassé et le menton fuyant. Pour l'amour de Françoise, je ne veux plus donner dans le travers d'admirer l'énergie où il n'y a que la violence. II n'est de grands meurtres, que si les meurtriers sont grands. La grandeur de tuer est un peu moins rare en Italie qu'ailleurs ; mais cet art n'y compte pas que des chefs-d'œuvre.

Je ferai perdre aussi son lustre au meurtre. L'énergie que l'on met à tuer n'est pas si légitime dans le prince qu'en ses moindres sujets. Il faut au moins courir un beau risque. Le succès, ici, est la vertu, si tant est qu'il ne la soit pas en toute politique. La beauté de l'eiïct compte seule, non le nombre ou la ruse des crimes. Quel qu'en fût l'amas et la noirceur, ils sont médiocres, si l'auteur échoue à rien produire : médiocres comme lui. Lequel, du reste, s'est vanté de ses crimes, pour quoi on le vante ? Pas un ne s'est assis sur le trône.

TOTAOK DU CORDOTTliRI 147

capitale de cent feux, une Rome de carrefrtur, qui n'ait aussitôt prétendu s'asseoir dans le respect. Quand ils ont la force, ceux qui sont les plus forts «nroit la nécessité de la vertu. A tout le moins, dp leurs aetioM les plus noires ils Toudraient tirer une morale qui les blanchit. La plupart, il semble que le crime dû leur assurer reatime, et qu'ils l'y aient cherchée. Plaisant mo3ren : à une certaine profondeur, l'ingénuité e le calcul sa confondent dans l'humaine nature ; l'hypocrisie du déair le cède A la candeur. D y a de la naïvelé «|ftn« lonle Adioa.

Le tyran fonde une dynastie, et c'est sa meilleure eieuie : il dure. Daoa l'Italie du couteau et du poison. pour un héros qui élèire ta fortune lor le guet-^peos et la guerre drile, ils sont cent coquins sant grandeur, sinon tans gloire. Le plus grand nombre, s'ils fùaient nés dans le commun peuple, on les eût pendus. Ds ne mérHeot que la corde. Le fort Sfona est bien digne de la couronne; mais les misérables, qui rbéritèreni, étaient dignes du bourreau.

C'est un outnge A l'éneigiB de confondre dans la même estime ceux qui fareol grands, malgré qu'Ut tuèrent, et ceux qui n'eussent rien été ni eapablet de rien, s'ils n'anient pas tué. L'assassinat et la Tiolenoe ne sont pas la mesure de la force. S'il faut de la forée pour tuer, seul, obscur et contrûnl A l'immense eflbit dt se tirrr de la foule. « se folsant m marcbepied d'ao-

2i8 VOTACX DU CONDOTTliRI

lions violentes, de fourbes et de crimes, il en faut bien autant pour ne pas abuser du pouvoir, quand on l'a. Les princes scélérats n'ont pas même si bon goût : la vile affinité, qui apparente les comédiens et les meurtriers, ne parut jamais plus manifeste qu'entre tous ces Visconti, ces Este et ces Malatesla. lis ont une vanité d'histrions en possession de la faveur publique. Ils se griment en Césars romains, ils engraissent leur jooe de tous les fards qui imitent la puissance. Les comédiens, utiles au poète, sont en horreur au poète, .\insi le poète sublime de l'action, le Destin, se sert avec mépris des princes histrions.

Assurez-vous que les princes fripons de Rimini ont entassé le meurtre, le vol, l'adultère et les incestes, comme les méchants acteurs, qui se croient tout permis, redoublent leurs pires effets, quand on ne les chane pas delà scène. Les bouffons sont tragiques, s'ils régnent et qu'on ne les siffle. A l'occasion de leurs moindres désirs, ces petits misérables ont joué la grande passion. Du magnifique Néron, ils n'ont jamais eu que l'œil fuyant et l'insolence. N'est pas Néron qui veut: l'empereur avait été formé par un philosophe double, étant stoïcien ; il fut instruit dans son rôle par un grand prêtre de la raison, ce Sénèque si plein d'esprit, et le plus grave danseur de morale qu'il y ait eu avant ce siècleci. 11 se peut que les princes italiens n'imitent point Néron, le voulant; mais il y a peut-être, à son insu, uo

▼ OTAGE DU CO!(DOTTICni 249

fféroD dans tout Italien qui se propose la gloire. Qu'il ne se trompe donc pas sur l'heure ni sur le lieu : car enfin, il faut être Néron à Rome et noD pas au village.

Les tyrans de Rimini ont néronisé sans vergogne. Le plus Dameux, Gismondo Malatesta, comme on engraisse dans un vase les vers immondea avec de la crème, n'a-t-il pu prétendu, dans sa ville close, nourrir d'art ta méchanceté? La laideur de ce prince me frappe, gravée daotttoe médaille admirable: une fierté dégradée, une aolennelle impudence, une fermeté complaisante à •oi-mèroe, une ciiiauté en quôle de louange ; il fait eolloeiion de beaux manuscrits, et il tue une femme pour la violer morte; il lit le fadeTércnce; il a l'amour du grec qu'il n'entend pas; et pour un mot railleur, il poignarde un de set amis, en se levant de table. Il est roté eomme un oomade ; el il croit aimer à la Platon, en ttrrileur fidèle, une toUe fBmnie, laide, on pta chauve, au long net. D a les grAces d'un scribe, ei une âme d'assassin. On doit pester au comédien, pour accorder de si éCraoget eootmriéldt. La vanité seule fkit l'aoeord entre cet délires qil te heurtent; et la preuve^ qu'il veut toqjours être original : sa devise est celle ùt la contradiettoo : « Quoi oii, nolo; quod nolù, volo. A IM dû oui, non; ri tu dû non, oui. t 11 est bon que Dante donne au Christ let noms de Jupiter : on seot Men pourquoi, et <|a*il «aile k Grèilear per tous têê

tOO TOTAOB DU CONDOTTlftMl

cultet de la créature. Mais je o'adinire pas que MalatetU iostalle la religion de m vieille mattresie sur l'autel de la Vierge, même s'il se flatte d'y établir la sienne. U n'est pas môme athée. Dédié en tous cas à ce double orgueil, le monument dont il voulait faire un temple chrétien ou une église païenne, D'est ni l'un ni l'autre. Le chiiïre de Gismondo et celui de son Isotta entrelacés, ce Si'pulcre les garde, avec l'éléphant et la rose. Alberli, le premier professeur d'architecture à la façon des modernos, s'est en vain chargé d'accommoder une église chrétienne au goût des anciens : le long de ces murailles lugubres, je ne rends grâce qu'à la suave imploration de quelques fenêtres ogivales. Malatesta ne peut rien fonder. L'ire est le fond de son être. Il porte malheur à Rimini, et à son tombeau même. £t qu'y est donc venu faire, avec ses tendres bas-reliefi, le charmant Agostino di Duœio, le plus gracieux, et le plus femme entre les enfants de Donatello ?

Rimini. coupe«goi^e à la croix des routes, auberge équivoque où la race des Maleteste ouvre un asile aux conciliabules de la meurtrière Hécate, sèche au vent dtf Sud la trace de ses vieux forfaits. Elle est maussade comme un attentat mal réussi. Elle sent le gibet. Elle a la couieur du cadavre maci^ré et refroidi. Qui ne plaît à Rimini, je l'envoie s'y faire oendre.

TOTAOI DU CONDOTTlint 151

Comme un homme juge de l'énergie, il mérite qu'on le juge. Le miroir de la scélératesse est ici. Un autan qui donne la nausée, et un sable qui aveugle. ARimini, la saveur de la haine est longue, comme sur la langue celle du bonbon à la potasse, qui ne veut pas fondre, f Bimini, crimiai » : en italien, du moins, à ce coupe* gorge de Himini, la plus belle des rimci, c'est crimes.

HEURES SLR L'EAU

De canal m canal, à Vtniu.

Ji langiut après Veniie. Ten tondrait sortir, quand j'y tuis. Et quand je n'y suis plus, je brûle d'y être. Venise est (kfifferetiae, Ventae esi eocliaoterewe. Avec les barquel de Chioggia, aux Toilea hniwmaei, d'azur, de soufre et de pourpre, plut bleues, plut rouget, plus triomphantet que le* galèret pavoiséet, au retour de Don Juan, après la victoire de Lépante, je suis rentré par le vont (tu Sud, qui a le aoaOe ardent de la noetaigto.

Je luuche à la Pianetia. Let lions rient tar les colonnet, avec leors mouslaebes de la Chine. Il sont si biea du Levant, et peut-être de ffinive, qu'ils te donnent l'air n'être nés au fond do l'Extrême Asie, dans le fb- Kicn ou l'un des

254 TOTAGK DU CONDOTTIÈBB

Venise est pleine de lions en pierre, et de chaU paisiblement assis, au seuil des maisons, dans l'orbe de leur queue. Les chats font des yeux heureux dans la voluptueuse Venise, et leur fourrure brille.

La Piazzetta s'oflre au baiser de Taube, étalée sur le quai trempé d'ombre, comme les princesses de Babylone dans la nuit sacré. Et le Palais Ducal frémit de joie, au lever du soleil. La première clarté est une eau transparente, qui enveloppe la merveille ; la tente de marbre oriental est alors de peau vivante. Il est de chair blonde, le tabernacle posé là, pour la visite de l'aurore, comme l'arche du déseil dans l'Ile de l'arrêt.

Même si on y a déjà vécu, les premières heures à Venise sont un temps d'amour. Un plaisir saus raison et sans dessein me lance, comme une balle, d'objet eo objet ; mais la balle est sur l'eau : elle vole et elle glisse. Le clapotis des vagues, le pas de la gondole, l'appel du gondolier sur la lagune, le silence et la fleur de clarté, tout concourt au mirage nuptial : c'est la joie d'amour elle-même, de l'amour sans jugement, que rien ne déçoit et qui se croit sans limite.

Au matin, tout est bleu de lait, bleu de lin, et pétales de rose. 11 n'est point de ville plus fleur que celle-ci. La lagune rose est couleur de truite devant les palais. Si le pécheur Glaucus passe par là, il l'enlèvera peutêtre dans son Glet.

▼ OYAOB DU CONDOTTltllB i55

Let pieux, où l'on amarre les gondoles, sortent comme des doigts en bouquet, de la marine. La façade de la Ci d'Oro est uu sourire; ses fenêtres envoient des baisers; tant de grftoe est un fruit pour la vue. Tout est invile.

0 folle ville sans terre. Les plus beaux palais y sont un reOet de la fantaisie, fleurs sur la prairie fluide : à de certainee heures et loui de eertains ciels, ils penchent, il se fanent. Toutes racines sont coupées de 1 homme à oe qui dure. Si jamais la sensation a créé le temps, c'est A Venise. Les morts sont cachés dans une tle lointaine, eocedrôe de murs rouges, pareille d un coffre. Poioi de Coodationt : le plaisir est le moment. I.0 moment porte tout. Venise conseille l'ivresse : vivre dans un baiser, et aussi bien y mourir.

Le point i la rose des balcons sur l'etu s'eflouilîo, peut-être, chaque soir au couchant. Les (kçadee s'cvaoouistent dans un reflet ; et un rayon, à l'aube, lee ret* suscite. Lee escalitn de la Salute atttodmit des oorlèges illusoires qui montent de la vague, et ne peuvent quitter cet degrés que pour deseendre dans le ehangeant abîme. 0 folle ville sans terre. Cent mille pieux portent une égllac, comme un prvttige de jongleur. Lee cloches, lee minarets sont^ils plus denses que l'air où ils piquent {«nir pointei ou dans la lagune qui lee mire î Tant de lég^

2^ ▼OYA.GK DU CONDOTTlÈItl

r t \ tant de sage folie me force à rire, moi qui ne croit qu'au granit.

Le min^ de la lumière, dans l'ordre de la vie, que 8erail-ce sinon l'illusion du bonheur ? On ne conçoit pas le deuil, à Venise. Quel palais passera pour un lieu lugubre où l'on meurt, où l'on souffre, où l'on juge, où l'on couche des hommes sur le billot? Le Pont des Soupirs est un sarcophage qui s'envole. Les tragédies des doges sont les jeux de la gloire et de l'amour. La fin de l'or et des plus chaudes lèvres est dans le sang : seul il les fixe. On ne saurait conclure une belle histoire dans la salle du festin. Voilà le charme profond de Venise : on y porte sa mélancolie dans un lieu de fête ; on offre sa tristesse aux bras d'une reine enivrée, qui l'accepte.

Je rêve devant la Cà d'Oro à ces beaux et puissants Contarini. Marseille évoque l'énorme Orient des échelles, depuis la crapule de Port-Saïd jusqu'aux saints pirates de Phocéc. .Mais l'Orient de Venise est pourtant féodal et chrétien. C'est l'Asie touchée par la fée gothique, qui est une fée de la mer, sous un ciel qui se souvient des brumes. Le rêve de la lèle sur l'eau ne fut pas un rêve attique. Mais on rt^coimatt la joie de la vie antique dans l'or du songe chrétien. Pour nous, qui venons de la grève ôccidentalf^, où tout est infini, où la vie n'e;.t qu'une bruyèrfl arrlente et triste entre les pages de l'Océan et du ciel atlantique, Venise est la Grecque d'Asie,

TOTAOB DO COUDOTTIÈR» 2î5

la folle reine de tout prestige, la dame de Trébizonde et d'Ispahan, la VéDOS de Byxance, la magicienne Armide.

Klie est faite pour les mélancoliques. Elle les flatte si doucement; elle les pelote: s'ils se livrent à ses earec- •es. Us sont consolés ; et si elle ne les console pas, ils y jouissent de leur peine. Elle berce toutes les déceptions : car Venise est aussi la ville des noces. Sur la place Saint-Marc, cette plaine de marbre, entre les Pro- Cttraties, au sourire de Venise il me semble parfois reeoonailre le sourire de tant de femmes blessées. Secrète eepeodanl, pleine de dèloon ei de masques, humide et brûlante, combien Venise est propice aux amants. (Un pont et un canal au bout d'une ruelle, c'est un masque sur l'eau.) Elle leur otlie le silenee, où tout amour aspire : elle leur donne Nombre fuyante, l'oreiller le plus mol aux caresse» ; elle leur prodigue, surtout, le charme de la nuit : dans la Inmièra même des longs joufSf pourquoi Venise ôt-elle ooetuneT Cesl qu'Mi y glisse, qu'on n'y est point eoude à eoode ênfi los réalilAs ùr taies, et qu'à loiiir enfin on y tèn sur sol.

Midi, l'heure de nacre. La lagune eil une eoquille courbe, que le soleil, voilé de tapenrs Menottes, irise. Au loin, les tlols ne sont plut que des ombras grises, des lanlAmes blancs qui semblent te dissoudre dans une prairie de sel mauve ou de sable rose. Tel esl sans doule

258 VOYAOB DU CO^DOTTIKnl

l'horizon du désert. Et le clocher, là-bai, de Torcello peul-ôlre, est un ibis droit sur sa patte grêle.

Quel bon peuple bavarde sur le campiello, autour du puits, ou à la porte de l'église. L'air un i)eu mol, un peu las, les femmes causent avec les enfants et discutent avec les vieux. Elles sont gaies et disertes. Ils sont doux entre eux, et parlent avec agrément. Môme dans la colère, Us ont purgé l'humeur brutale. Ils sont polis et câlins. Parce qu'ils veulent plaire, ils ont passé pour fourbes aux yeux des violents. Ils ont le Ion naturel et le geste aimable. Us sont pleins d« gentillesse. Jusque ians la misère, on sent qu'ils aiment fort la vie. Us sont rieurs et spirituels. Us goûtent le mot qui peint, le trait comique plutôt que le bouffon. Us ont de la môlancolie sans noirceur. Us sont ironiques avec indulgence : ils n'ont rien de l'âpreté romaine et marseillaise. Leur journal populaire est riche en facéties : et même contre les riches, il est sans venin.

Us sont sociables, et à tout propos se forment en confréries. Ce peuple fin est encore raffiné parla fièvre. Le sang des seigneurs a fait le reste. Us ont vécu de longs siècles soumis aux patriciens. Leurs filles n'ont pas de gros os. Us ont le sourire voluptueux. Je leur vois '^loins de passion que de fougue au plaisir et de tendresse. Us préfèrent les baisers tranquilles à la fré-

▼OTAOB OU CONDOTTI&RK i59

nésie. Ht ont la parole et rintention tendres. Ils M donnent une quantité de surnoms, (ou* plaisants et qui moquent, dans ce joli dialecte lézayant, qui multiple les « X », «i qui semble l'italien de folles petites nilos.

Gourmands de poisson, comme tous les gens de mer, ils font des soopes qui sentent fort la marine. Ils aiment ranisclte, coioine oeox d'Espagne : et même, à présent qu'ils se sont mis à penser sur leur misère, ils ont pris goût pour la boisson. Us ont des bouges et des assommoirs, qu'une lueur rouge annonce ao ftmddet roellet ; et ils se saoulent de grappe et d'anis, comme dans les ports du Nord.

Ds sont plus graves dans leurs plaibirs qu'eu leurs idées. Leurs sentiments sont moins fins que leurs sensations. Us font crédit au hasard. Us sont joueurs oomma tous les marins. Il leur arrive, surtout les femniai, de compter sur le gros lot, sans y aller de leur mite. Elles vivent dans le roman, il me semble, plut que les autres Italieanet. Qu'«Um iont patientes, tant qu'U leur reste une taise de oaft et l'eipolr de l'amour. Seul, le malbeorde vieillir les accable.

La Vénitienne n'est Aiuve que dans les livras : aiul le Bucentaure n'est une galère d'or que sur le ptpicr* Les blondes sont rares à Veniie, et le ftuent : on lit,

i60 VOYAGK DO CONDOTTiftRI

dans les vieux auteurs, que les jeunes femmes se teignent les cheveux, et les exposent longuement au soleil, sur les terrasses, pour leur donner l'ardente couleur de la lumière. Quelle idée de chercher au Grand Canal les filles d'Impéria et la parfaite courtisane. On en voit de bien humbles et qui ont même honte de rire. Celles qu'on rencontre dans les tableaux n'ont rien pour ravir l'imagination ou charmer le désir. Que ce soit la grosse Barbe de Pal ma le Vieux, ou les dogaresses de Véronèse, ou même la maîtresse du Gioi^iun, on ferait bien deux ou trois femmes amoureuses avec chacune d'elles. Leurs épaules sont trop larges; leurs flancs trop vastes. En vérité, elles ont trop de poids. La volupté moderne ne tient pas à la masse. Hormis la Belle du Titien, que ces femmes sont f>eu séduisantes ! Nulle folie ne viendra d'elles. Leurs bras sont gros et ronds commcs des jambes. La graisse gonfle leurs mains. Elles portent une petite tète qui rumine sur un col épais, et le menton fait des plis qui luisent. Elles respirent l'appétit, plus qu'elles ne l'excitent. Elles réclament l'aliment, avec abondance et tranquillité. Elles n'ont pas l'air fort attentives au bonheur qu'elles pourraient donner, et seulement occupées de celui qu'elles comptent prendre ; sans fièvre et jusque dans le baiser, leurs lèvres ne laissent pas oublier qu'avec la bouche on mange. Elles sont mieux faites pour paflre Thcrbe dans un pré, que pour cueillir

TOTAOt DO CONDOTTllRB 261

aux branches U pêche et le raisin de tout délire. A eet booiiM iaitièra, je pié&re les jeunet filles sans force et unà éclat, un peu languissantes même, pâles quelquefois dans le grand chlle triste qui les serre aux eûodes, mais les yeux chauds, le regard vif, un cerne aux paapièras, et les lèTres douces, qui s'envolent par bandes, ao crépuscule, entre la Mercerie et le Rialto.

Le canal est ocellé de jaune, de vert et de rouge : dans l'ombre, quelle peau de tigre, les pelures d'orange et les roodeUes de tomate sur l'enere luisante de l'eau. Les rognures de légumes flottent ; et l'odeur de la pour riluru crève, de place en place, comme une bulle à la suriaoe du flot.

Une melie s'ouvre coomie une fente liquide eotre les hautes maisons noires. Sur les toits, la eiel tdonble est. un oisesu posé, une longue plume blf> ic. Un pineeau de lumière promène la liqueur du soleil sur un oété du canal ; et toutes les-tec*des d'un bord baignent dans l'or : et de l'autre, elles trempent dans un voila do laque. La poudre d'or entre comme un ange dans les fBoAtres rousses. La ruelle d'eau, à tous les étiges, est pavoisée de loques humides. Les jupons, les chemises, rouges, verts, blancs, jaunes, les hardes d'enCuls dansent à la brise, drapeaux da mem peupla, loola una vie qui sèche au soleil. L'odeur, la forma, l'âge des corps y est aooofa. Bt les elMMises da iHMMi» les di»

t02 VOTAOB DU CONDOTTlftlIK

telles grossières de la jeune fille ont aussi leur pudeur : elles sont pendues au ras de la fenêtre ; elles se cachent derrière le linge des mâles.

; Une bonne petite vie, des mœurs paresseuses M naïves, riches de bonhomie et parées de ce luxe sans prix que tout l'or des Barbares ne leur assure pas : l'habitude de la beauté. Quand ils entasseraient dans leurs ports d'Amérique et d'Allemagne tous les biens de la terre, et les lingots par milliards, ils n'auraient de la richesse que la matière brute. Le roi des porcs est étranger aux merveilles qu'il vole, son couteau d'argent à la main : parce que pas un chef d'œuvre ne lui doit rien, pas un ne l'attend, pas un ne s'abandonne à lui ni à ses femelles ; il n'est toile des maîtres, il n'est bronze, ni marbre qui ne se refuse à la possession de ces tas d'or à face humaine. Mais le plus pauvre mendiant de Venise a droit sur le Palais Ducal, sur Saint- Marc et sur Titien. Il a part aux miracles de sa ville. Il dort dans un taudis ; mais quand il sort de sa cave, le puits sculpté sur la petite place, la charmante margelle, les bas-reliefs, sont A lui, comme le ciel et les couleurs ravissantes de la lagune. Plus même qu'ils ne lui appartiennent, ils tiennent beaucoup de lui, le pauvre hère. La beauté et ces beaux peuples s'engendrent, les uns l'autre, étant si naturellement unis. Depuis deux ou trois mille ans, elle a vécu par eux, comme ils ont vécu en elle. Une œuvre d'art n'est pas si profanA^

TOTAOI PU CONDOTTIBBB 263

par les mains d'un gueux latin, qu'elle est souillée par les yeux profanes de tous vos rois d'Amérique.

On se parle d'une maison à l'autre ; ni morgue ni aideur dans l'acoent Noa seulement ils pensent à plaire : ils y ont plaisir. En tous leurs gestes, on reconnaît le sens humain. C'est pourquoi, ils mettent de l'esprit à ce qu'ils diseot. Les femmes prennent le café au balcon, et la dixième tasse annonce la vingtième qui doit venir : elles n'ont jamais fini de verser l'eau chaude sur le marc ; et tantôt elles sucrent le café qui reste, tantôt elles ajoutent du café A un reste de sucre.

Au bout d'une corde, les paniers detoendent des fenêtres, chaqu« élagt a le sien { «t le marchand qui passe, à chaque corbillon, ooofie le pain, ou le lait, ou le journal du matin. Que tootet eee femmes ont encore de douceur pour l'homme 1 Qu'on est loin des idoles cruelles que les Peaux Rooses eoToient depuis peu à 1 Europe, et dont le rire impudent défie, nuit et jour, U luœ sur la place ^int-Maro. Seule perfois, le jalousie jelle COQ ombre terle sur «s visigM fins, aux traits aiïables. Je m'assure que l'envie est la plus Apre passion des Vénitiennes.

El souvent, amarrée am dalles d'une rÏTe, piuiuséM «t plus lisses qu'une semelle de marbre, la bMtpieaa <.< il est un berceau de mélancolie. Les gros eoussins ie la gondole gardent les formes de la jeont

264 VOTAGE DU CONDOTTIERI

qui visite, à deux pas, un palais ou une église. Le boii noir luit d'une chaleur vivante ; et les mains de cuivre font un signe secret, que le miroir du canal interprète d'un sourire, et, mystérieux, comprend.

Peu de peinture, selon mon goût, à Venise. Pourtant, la ville en est couverle : cent lieues carrées de toile peinte, de Chioggia à .Murano, ou mille, ou dix mille, que sais-je ?

Le grand Titien, qui passe de si loin tous les autres peintres du pays, n'y a point ses plus belles œuvres, ni pas une môme que l'on puisse comparer à la jeune Vénus de la Tribune, ou à la Délie du Louvre, ou à la merveille de Naples, le pape Famèse et ses neveux. Carpaccio est charmant; et le Giorgion du palais Giovanelli, plein de poésie, est une œuvre délicieuse aux yeux, comme il sied que soit, d'abord, une peinture. Aux docteurs allemands, dégoûter les tableaux et les statues, premièrement, sur l'idée, comme ils l'appellent : là, les aveugles •ont les meilleurs juges. Prosit.

Je ne puis me faire à Tintoret. Ce qu'on appelle sa puissance, n'esta mes yeux que l'abondance du désordre. Il n'est ni vrai, ni au-dessus de l'image vulgaire. Il est romantique jusqu'à la frénésie.

La puissance de l'artiste, je ne la reconnais qu'à la profondeur du coup qu'il frappe; et de même, à la beauté de la mélodie, qu'il révèle une fois pour toutes;

▼ OTAGK DD CO!«DOTTlilI 265

à rinteosiUS de l'harmonie qu'il est capable de produire, l'n petit tableau y suffit, sur un chevalet. Mille lieues de peinture y peuvent échouer. La couleur de Tintoret est noire, lourde, monotone. Son style, plus que l'éloquencCf est l'emphase continue. On n'est pas puissant parce qu'on lance cinq cents figures sur une muraille: un seul visage qui ne s'oublie plus, telle est la force.

Cet homme est à l'art ce qne l'athlète est à la beauté divine. Avec set pectoraux semblables à des mamelles en fer, avec son mufle, ses muscles pareils à des tumeurs, ^athl^te au front bas, aux narines camuses, le visage c)u«u de cicatrices et renflé de boeses, est un géant pcut-^tre, maif auan mie bnite. L'athlète a beau passer sa vie dans l'arène et dans Texercice de ses forces: toujours, il improvise. Ainsi, Tintor^ est l'Improvisateur de peinture. Il vient à bout de krate surface. Il abat toute beiOgM. D est virtuose prodigieux. Qu'on lui lonne la grande muraille : il la peindra depuis la Corée jusqu'à» déeeit de Gobi ; il y décrira toute l'Histoire de UChliie.

Ce Ulent eet teonne ; mais il est laid. U est outré. Il D'est jamais à l'échelle, non pas de la grandeur, mais de sa propre èiognePCf H dit si fort ee qu'il veut dire, qu'on ne l'cnleai plus. Il a plut àè pensée qu'il n'en faut poor nourrir tous les |)eintros de Venise, et tant est habile, il Mflible M ptt poMer.

N'ose-ton pu le mettre tu rang des grands trafiques

ts

▼OTAOI DU CONDOTTlill

et qui ne parle de sa vertu pour le drame? Telle est l'illusion du vulgcoire: le geste passe pour l'action; le tumulte, pour la tragédie; le bruit, pour la force sonore. Mais l'étemelle agitation de Tintoret est l'aveu qu'il n'est point trafique. La véritable tragédie sera toujours dans le cœur des héros, et de leurs passions. Voilà ce qui décide souverainement de leur sort, et même des paroles capitales qu'ils disent, celles où l'homme suscite son destin, où le destin se rend visible et descend. Or, ces paroles fatales, le silence qui précède et le silence qui les suit, en font seuls tout le prii.

Le vulgaire croit voir la tragédie dans la mêlée des personnages; et plus ils sont, plus on se flatte de plonger dans le drame. On s'en éloigne, au contraire; on l'oublie. La bataille n'est pas tragique, non plus que l'inondation ou le tremblement de terre. Ce ne sont que des convulsions c<jnfuses. Il n'y a de drame qu'entre an petit nombre de héros. Tout le reste est inutile; ou pour mieux dire, tout le reste est cortège, jeu de scène et comparses. Si l'on veut que Tintoret soit tragique, il ne le fut jamais qu'à la manière de Dumas le père, et des autres énergumènes, qu'un demi-siècle a ruinés sans retour, tant ils sont vaini et puérils. Tintoret, lui, a du style ; il se sauve par là, comme tous. Trop de force, en lui, trop d'éloquence, trop de chaleur pour ne point faire penser à un maître. Et, en effet, de tous les hommes, Tintoret mt semble le plut voisin de Victor Hugo.

▼OTAQI DO COKDOTTIÉRE 2G7

Son drame sans émotion et sans Ame, n'y ayant d'émotion que de la vérité profonde, quand le cœur et les passions sont à nu; son style formidable, et toujours on peu ereax; son éloquence qm ne saurait tarir; son goât do eontraste, Jasqn'à la grossièreté; sa manie des ombres compactes ; sa faculté de répéter cent fois ce qui ne vaut souvent pas la peine d'être dit; sa puissance plastique et sa pauvreté intérieure : tous les dons de Tmtoret me font voir en lui le Victor Hugo de la peinture.

Quand le soleil couchant, dans un ciel sans nuages, plus suave en son ardeur tran<<[)arente que la pure topnze, illumine la lagune, Venise en cheveux d'or vét M robe de pourpre. Le soleil suspend A toutes lesfttçades les tentures roeet et les tapis rouges de la joie. L'heu> reux incendie s'eoibrase de Csoétre en fenêtre, bondit de vitre en vitre.

L'a coup de canon lance l'appel pour la fBte de nuit, qui est la ftle des amants. C'est loi qui éclate dans le ciel, rouge de nng amoareiii, oè rien ne rappelle la douleur ni la guerre. Bl les ten luisants des gondoles l'allitmcnt dans les buiisont d'eau, au ru des rives. Alor9, l'on sait pourquoi la volupté et l'amour le rencontrent Ici, y courant de tous les points du monde.

Jehumf», nvrr une d -vol ion p^nrr>nie. I«ûd iir- «te la vase cltiudo, la puanteur crépusculaire éa la Reine,

irOTAOI DU CONDOTTiftRI

l'aigre relent de la journée, des écorces, des zestes, de la saumure, tout ce qui flotte entre les murailles. On aspire la vie cachée du canal, avec une certaine horreur de s'y plaire, comme on soulève les linges secrets de la chair qui nous tente : et parce qu'elle est vivante, nous voulons la connaître jusque dans son infamie.

Je me figure cette Venise, déjà pleine d'or et de banquiers en 1200, au beau temps de son faste et de sa puissance. Je n'envie pas de l'avoir vue en son Age de noces, toute de soie et de brocart. Qui pourrait durer dans un étemel festin? Venise est bien plus belle d'être à demi déchue. Et certes, elle n'est pas assez déserte, ni silencieuse encore. A présent, du moins, elle est le plus rouge corail de la fantaisie, le plus captivant madrépore qu'ail poussé, peu à peu, à fleur d'eau, rindustrie des hommes.

C'est dans la ville la plus morte qu'on se sent le plut vivre, quand on est un homme vivant. De là, que Wagner m'est si cher à Venise. Je n'y peux voir que lui. Le reste ne compte guère, non pas même Gœthe, patient et sage, qui ne se lasse jamais de marquer sef p«s, fût-ce dans l'onde fugitive. Wagner n'y vient pat bercer ses vapeurs et promener en gondole ses entorses tenti mentales. Mais pliant un grand amour sous lui comme une monture rétive, il choisit le brasier de Venise pour y enfermer les amants tragiques, pour les

TOTAGI DU CONDOTTIÈBB S09

aUmer tur eux-mêmes, pour qu'ils y portent leurs fureurs au comble de la vie, où il faut que le délire tue et que Tristan t'anéantisse. La mort n'est pas l'excuse de la passioD : elle eo est aussi la fin. A Venise, Wagner immole ses héros ; et lui-même redouble de puissance et de vie.

L'heure du soir, déjà, talonne l'heure de pourpre. Le Lido s'ensevelit sur la lagune violette. Venise amoureuse se couche pour la nuit ; sur la soie des eaux, quelques fils d'or s'éleigneot Un à an, les feux de la Giudecca piquent l'air ; ei lea mâts sont plus noirs sur le ciel profbnd et tendre, comme la fleur de bruyère, au crépuscule, dans la lande. Ils lèvent le doigt au-dessus des lampes tertet et des feux rouges. Ils appellent la lune. et font le iigne du silence pour la nuit d'amour.

Dooement, doucement, le mystère de l*ombre rend plus anient le mystère des eaux. Sur les turbans des groeaei ehemioécs, la lune pote enfin le croissant de Byance.

Des barques patsfereni Tenant de Saint-Geovfes Majeur. On se jetait des roses. Les gondoles se eberchaieot comme des mains. On riait; et les feounes avaient ce rire, qui fait fléchir les genoux du mâle, qui lui rst comme un ciiaoL Des musiques tintaient, eomme un appel, les grillons de Venise. 0 sons, paroles, sttlifBS dans la nuit claire, tout était amour, cluir de

270 VOYAOB DU COMDOTTIÈnB

odeur nuptialf», folie et volupté à défaillir. Certtf, ùt qu'ils appellent la mort de Venise, c'est qu'ils n'ont point de vie.

En vain, je me possède ici moi-môme, plus qu'ailleurs. II y faut trop de coiuLcils : et ce n'est pas assez, si l'on ne s'y rend pas aussi maître des autres. J'ai à conquérir un monde, dit le Condottiere, et non à jouir d'une heuio. Je reviendrai à Venise, quand j'y pourrai dormir*

Page 1