a VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'argent pour les vins dont elle a besoin ; aucune de ses possessions n'a pu, jusqu'à présent, l'approvisionner en ce genre. La Nouvelle-Hollande paroît devoir un jour l'affranchir de ce tribut qu'elle est forcé de payer à trois puissances étrangères, et rien n'est épargné pour obtenir cet avantage. Des plants de la meilleure qualité ont été successivement transportés au port Jackson, de Bordeaux, de Madère, des Canaries et du Cap de Bonne-Espérance; des vignerons françois y ont été appelés à grands frais. Malheureusement les premières plantations , exécutées contre le gré de ces vignerons, autour de la maison du Gouverneur, à Parramatta, ont eu beaucoup à souffrir des vents brûlans du Nord-Ouest : mais ces hommes m'ont dit eux-mêmes que le succès de la vigne, placée dans une exposition convenable , étoit infaillible ; ih venoient , en 1803, d'obtenir la permission d'en diriger les plantations à leur gré.
A côté du pêcher et du pommier de notre Europe , s'élèvent de jeunes plantations de cafiers et de cotonniers. Un ancien colonel françois , M. le Baron de la Clampe , les dirige , et cet homme respectable ne doute nullement de la réussite de ses efforts. J'ai vu moi-même ces plantations; toutes paroissoient pleines de force et de vigueur : notre compatriote m'a dit être parvenu, après une longue suite d'expériences très-ingénieuses, à obtenir naturellement du coton jaune , ou plutôt couleur de nankin. Si le coton et le café réussissent dans la colonie , comme la chose paroît certaine, ce sera pour elle une branche de commerce bien importante, et en même temps un présage heureux relativement aux autres plantations des pays chauds, que l'on se propose d'y faire, telles que le sucre, l'indigo, les épices, &c. M. le Gouverneur King nous a assuré qu'il devoit faire apporter incessamment des plants de la canne à sucre de Taïti, bien supérieure, comme l'on sait, à celles de l'Inde et de l'Amérique.
Le lin de la Nouvelle-Zélande [ plwrmîum tenax] , qui croît
naturellement au port Jackson, peut aussi y devenir un jour un objet important de spéculation; il en est de même des bois de casuarina, de banksia , de xilomelum et de quelques autres , dont les marbrures élégantes l'emportent sur la plupart des bois employés jusqu'à ce jour par les ébénistes. Les beaux pins de l'île Norfolk et de l'île Howe , susceptibles de fournir à la marine angloise des mâtures pour ses vaisseaux, pourront être aussi d'un grand intérêt. Il faut ajouter à ces productions utiles, l'écorce d'une espèce de milia, que les Anglois emploient avec succès contre les fièvres intermittentes , bilieuses , muqueuses ou putrides ; la gomme-résine brune de X eucalyptus , dont l'effet contre la dyssenterie est vanté par les médecins du pays ; une sorte d'écorce que l'on trouve surtout près des bords de la rivière Hunter, et qui fournit une trèsbelle couleur jaune; la résine des plantes connues sous les noms de gommier rouge , jaune et vert , dont l'odeur n'est pas moins agréable que celle du benjoin , et dont la solidité l'emporte incontestablement sur toutes les espèces de résines connues. J'ai apporté, en effet, une hache de pierre, à l'usage des sauvages de ces contrées, composée d'un tronçon de granit soudé à un manche de bois par le moyen de cette même résine; on peut frapper à coups redoublés avec cet instrument, sur des pièces de bois, en enlever des éclats plus ou moins gros , le granit se brise avant que la résine qui le soude au manche , s'éclate dans aucune de ses parties. Sans doute une substance aussi précieuse, lorsqu'elle sera davantage recherchée, pourra devenir un objet intéressant de commerce ; et, s'il est vrai, comme quelques-uns le prétendent, que l'arbre qui le produit soit le fameux bois d'aigle, si recherché et si cher dans tout l'Orient, il est aisé de prévoir quels avantages un tel commerce offrira un jour.
Les belles mines de charbon de terre , découvertes aux environs de la rivière d'Hawkesburry , fournissent déjà un important objet d'exportation; et plusieurs cargaisons de cette substance, portées
4i 4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
au Bengale et au Cap de Bonne-Espérance , y ont été bien vendues. On n'a pu retirer jusqu'à ce jour, de l'exploitation des bois , tous les avantages que sembloient promettre d'immenses forêts, si long-temps dérobées à la destruction. La mauvaise qualité de ces bois, très-souvent viciés dans le cœur , ce qui les rend peu propres aux usages de la marine , en est la cause unique ; mais ils suffisent à la construction des petits bâtimens du pays que l'on emploie à la pèche des phoques et des baleines ; quelques-uns même ont été vendus avantageusement au Bengale. Le chanvre et le lin qu'on cultive avec succès au port Jackson, font espérer qu'un jour cette colonie pourra fournir des toiles a pour la marine angloise de l'Inde.
Tels sont les divers avantages que le Gouvernement se promet ou recueille déjà dans ses possessions aux Terres Australes, pour ce qui concerne les productions végétales exotiques ou indigènes. A l'égard des animaux , des profits plus considérables et plus importans se préparent ou se perçoivent déjà. Nous allons en présenter un tableau rapide.
En transportant les premiers condamnés sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, le Gouvernement anglois y fit conduire aussi quelques couples de chacun de nos grands bestiaux d'Europe , des chevaux, des bœufs , des cochons, des moutons, des chèvres, &c. Ces animaux, surveillés avec soin, ont également bien réussi sur ce sol étranger, et leurs troupeaux étoient tellement multipliés en i 803 , qu'on ne comptoit pas moins de quatre mille bœufs dans la colonie. Les chevaux y étoient à la vérité moins nombreux, mais tous s'y présentoient cependant avec les caractères de la vigueur et de la beauté ; et les nouveaux étalons que l'on y a conduits plus récemment, faisoient espérer que la race à venir seroit beaucoup plus vigoureuse que celles de l'Inde et des Moluques. A l'égard des cochons , ils sont par-tout très-multïpliés ; ces animaux pour la plupart sont
*■ Des fabriques de ce genre étoient déjà établies en 1804. ( Voy. Turnbull's Voyage, jxig. 465 , seconde édition. ) L. F.
de l'espèce que l'on trouve dans les îles du grand Océan équatorial , lesquels , comme on sait, ont une chair bien supérieure à celle des cochons de nos climats. Quelque abondans que fussent ces animaux à l'époque de notre séjour dans la colonie, on n'en tuoit cependant encore qu'en très-petit nombre , et même il falloit en avoir obtenu la permission du Gouverneur , qui ne l'accordoit qu'avec difficulté ; il pensoitavec raison que ces privations momentanées seroient récompensées d'une manière suffisante par l'accroissement rapide des troupeaux. C'est d'après ce principe de prévoyance et de sagesse que le Gouvernement de la Grande-Bretagne préfère envoyer à grands frais de la mère-patrie des provisions de cochons et de bœufs salés pour la subsistance des colons, et qu'il encourage par des primes avantageuses les armateurs du port Jackson, qui veulent aller faire des salaisons aux îles des Amis , de la Société, des Navigateurs , &c. Il recevra bientôt le prix de ses sacrifices ; car il est hors de doute que la Nouvelle -Hollande à son tour fournira à ses flottes de l'Inde la plupart des viandes salées dont elles auront besoin.
Ainsi que nous venons de le voir, les chevaux, les bœufs et les cochons doivent devenir une source précieuse d'échanges : les moutons semblent présenter un avenir plus avantageux encore , et dès à présent ils procurent de grands profits aux propriétaires et au Gouvernement anglois. En effet, sur ce sol lointain et singulier, ces animaux ont si parfaitement réussi , que toutes les races y sont améliorées. On y en a fait venir des diverses parties du monde. L'Angleterre envoya les premiers individus ; le Cap de Bonne- Espérance et le Bengale en fournirent des espèces propres à l'Afrique et à l'Asie : ces dernières, comme on sait, ne sont guère utiles par leurs toisons, qui ne donnent qu'un poil rude et court au lieu de laine ; mais la chair et la graisse en sont bien supérieures à celles des moutons d'Europe. On diroit que le hasard s'est plu à favoriser encore les projets du Gouvernement britannique. Dans la dernière guerre, un de leurs vaisseaux baleiniers qui traversoit le grand Océan,
4i6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
fut assez heureux pour enlever un navire Espagnol à bord duquel étoient trente béliers espagnols d'une rare beauté, que la Cour d'Espagne en voyoit au Vice -roi du Pérou; cette capture précieuse placée dans la réserve du Gouvernement au port Jackson, et mêlée avec les brebis d'Espagne qui s'y trouvoient précédemment , a si complètement réussi , que le nombre des troupeaux de mérinos est aujourd'hui très-considérable, et qu'il est peu de propriétaires qui n'en possèdent sur leurs habitations : j'ai vu moi-même ceux de MM. Cox et Marsden avec un intérêt difficile à décrire.
Tous les colons que j'ai consultés s'accordent à dire que la race des moutons mérinos , bien loin d'avoir perdu de sa perfection à la Nouvelle-Hollande, y gagne au contraire chaque jour davantage. J'ai eu occasion d'examiner une suite d'échantillons de laine de race espagnole d'Europe et de race espagnole Australe , et la laine de cette dernière me paroissoit effectivement plus longue et plus fine. Cette double série étoit destinée au lord Sydney, l'un des protecteurs les plus zélés de cette colonie lointaine. Il paroît même que les croisemens opérés sur les races d'Afrique et d'Asie ont obtenu des résultats favorables : le poil de ces derniers animaux s'est effectivement changé en une laine très-courte , fine et crépue ; on espère en retirer avant peu de nouveaux avantages.
Toutes ces laines de la Nouvelle-Hollande sont transportées en Angleterre, où elles se vendent concurremment avec les laines d'Espagne les plus belles, et même à un plus haut prix. Dans un mémoire fort intéressant que M. Arthur"1 a présenté au Gouvernement anglois sur les moutons de la Nouvelle-Galles du Sud , il prouve que , dans toutes les ventes, leur laine a eu la préférence. Le même auteur prétend même que telle est la facilité prodigieuse avec laquelle les troupeaux s'y multiplient, qu'avant qu'il soit vingt ans, le commerce des laines seules rapportera dix -huit cent mille livres sterling
* M. Arthur1, officier du régiment de la en 1803 pour se livrer entièrement aux soins Nouvelle -Galles du Sud, quitta le service de l'agriculture et de l'éducation des bes-
r environ
[environ quarante-trois millions de francs] par année à l'Angleterre ; et cette assertion, quelque extraordinaire qu'elle soit, me semble être d'une parfaite exactitude. En effet, le nombre des moutons sur les différentes habitations se montoit, en 1802, à plus de huit mille; en 1 8o4, ce nombre étoit déjà doublé a. Or, les soins qu'on apporte à leur multiplication sont si suivis , la température leur est si favorable , la nature des herbes et même des plantes, qui presque toutes sont aromatiques, leur est si salutaire , qu'en parcourant moimême l'intérieur du pays , je ne pouvois me rassasier de la vue de ces magnifiques troupeaux. Nous pouvons donc en regarder les produits comme la source prochaine d'un commerce très-avantageux entre la colonie et la métropole, qui, par ce moyen, se trouvera dispensée du tribut énorme qu'elle paie a l'Espagne et au Portugal pour les laines qui doivent approvisionner ses nombreuses manufactures.
Tandis que le commerce intérieur de la colonie prend chaque Pêches de la ba-
T/i 1 .T ■ 1 • T1 1' • / • Icine et des pho-
jour un développement plus rapide et plus vaste , celui de 1 extérieur, es qu'alimente la pêche de la baleine et des phoques , obtient encore de plus heureux succès. Le mémoire particulier que j'ai donné dans le xxiii.c chapitre de cet ouvrage, contient l'intéressant tableau de cette pêche pour ce qui concerne les phoques, et l'on aura pu y voir de quelle haute importance elle est pour les Anglois; on aura
tiaux. Son bétail, à cette époque, consistoit en sept vaches, dix à douze moutons et trente cochons; en 1811, il se composoit de 4600 moutons, 900 bêtes à cornes, et d'un nombre considérable de cochons ; en outre , il avoit vendu aux autres habitans vingt mille têtes de bétail.
Lorsqu'il commença une aussi belle spéculation, la viande de boucherie valoit 2 sch. 6 pences à 3 schellings [ 3 fr. à 3 fr. 60 cent,] la livre ; en 1811 , il pouvoit en fournir au Gouvernement à 9 pences ou 90 centimes. (Voyez JVeiv South-Wules galette , de 181 1 .) L. F.