‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 15 sur 115 · TOME II. C · texte numérisé non relu

TOME II. C

i'8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES

notre salut aux pêcheurs Angiois ; et sans les secours généreux qu'ils nous prêtèrent, nous eussions infailliblement été victimes de l'imprévoyance de notre chef ou de son indifférence. pi. xxMi. Ces pêcheurs avoient établi leur habitation au sommet d'une

colline, sur la pointe Nord de la baie des Eléplians, à six milles environ de notre nivouac : elle consistoit en quatre loges ou cabanes, construites avec des pièces de bois fichées en terre, et réunies en angle vers le haut ; quelques écorces grossières fermoient les intervalles que les pièces de bois laissoient entre elles. Le chef de ces pêcheurs, le bon Cowper, occupoit un de ces tristes réduits , avec une femme des îles Sandwich , qu'il avoit amenée*de Mowée, et qui lui tenoit lieu d'épouse et de principale ménagère : dans cette même cabane se trouvoient réunies les provisions communes les plus précieuses , particulièrement celle des liqueurs fortes. Dans les autres cases logeoit le reste des pêcheurs. Un large brasier, entretenu jour et nuit avec de gros troncs d'arbres , servoit en même temps à chauffer les hommes et à cuire leurs alimens. Un vaste hangar voisin contenoit une énorme quantité de grosses barriques remplies d'huile , ainsi que plusieurs milliers de peaux de Phoques desséchées et prêtes à partir pour la Chine. On voyoit à côté une espèce de crochet de boucherie, auquel étoient suspendus cinq ou six Casoars, autant de Kanguroos, avec deux gros Wombats. Une grande chaudière remplie de viandes de la même espèce venoit d'être retirée du feu , et répandoit une odeur agréable.

A peine nous parûmes au milieu des pêcheurs, que ces bonnes gens nous accablèrent de témoignages d'intérêt et de bienveillance :leur chef nous introduisit dans son manoir enfumé; et là, sur une espèce de tréteau, il nous fît servir un dîner que nous jugeâmes excellent. Ces masses de viandes diverses , essentiellement délicates, bien cuites dans leur jus, offroient une nourriture savoureuse, quoique d'ailleurs il fallût les manger sans pain, sans biscuit et

sans aucune autre substance analogue. Un tel genre de vie, quelque singulier qu'il puisse paroître d'abord, n'en est pas moins salubre sans doute ; car tous les pêcheurs jouissoient de la santé la plus vigoureuse , malgré les fatigues auxquelles ils étoient contraints de se livrer, malgré la température humide et froide de l'île qu'ils habitoient, et l'air infect qu'ils respiroient dans leurs cabanes.

Pour se procurer l'énorme quantité de viande qu'ils consomment, les pêcheurs emploient un moyen aussi simple que peu dispendieux. Sur les îles désertes dont nous parlons, les produits de la multiplication des diverses espèces d'animaux qu'y plaça la nature, ont pu, pendant des siècles, s'accumuler sans trouble; aussi chacune de ces espèces y compte -t -elle de nombreuses tribus : les plus importantes sont, à l'île King, les Kanguroos et les Casoars, également agiles à la course, et les Wombats, qui ne savent ni fuir ni se défendre. Tous les moyens de chasse sont suffisans pour se procurer ces derniers : quant aux Casoars et aux Kanguroos , les pêcheurs, afin de les atteindre, ont dressé des chiens qui vont seuls battre les bois, et qui manquent rarement d'étrangler chaque jour plusieurs de ces animaux : l'expédition terminée, les chiens abandonnent leur proie, accourent vers leurs maîtres, et, par des signes non équivoques , annoncent les succès qu'ils ont obtenus. Quelques hommes se détachent alors, suivent ces intelligens pourvoyeurs, qui, sans se tromper, les conduisent aux lieux où gisent leurs victimes. Ce n'est pas seulement pour les avoir appris des pêcheurs que je rapporte ces détails; nous pûmes nous-mêmes, ainsi qu'on le verra par la suite, en apprécier toute l'exactitude, pendant le séjour que nous fîmes sur l'île Decrès. Avec un seul de ces chiens chasseurs, nous prîmes en quelques jours un si grand nombre de gros Kanguroos, qu'il nous parut probable qu'un petit nombre de tels chiens, abandonné sur l'île, auroit suffi pour détruire la race de ces animaux innocens.

Cette facilité qu'ont les pêcheurs Anglois de se procurer la

nourriture nécessaire, ajoute beaucoup à l'importance du commerce dont ils s'occupent. Avec quelques foibles provisions de viande salée, de farine ou de biscuit, pour parer aux accidens imprévus, ces hommes peuvent subsister des années entières sans coûter rien à leurs armateurs. La plupart d'entre eux ne dépensent pas beaucoup non plus pour se vêtir; car en faisant subir quelques préparations grossières aux peaux de Phoques et de Kanguroos , ils trouvent moyen d'en obtenir des habits. Tous ces détails , quelque minutieux qu'ils puissent paroître, se rattachent pourtant d'une manière essentielle à l'histoire des pêches Angloises ' dans les régions Australes; de telles économies, en effet, ne sauroient être étrangères à ces bénéfices énormes que les armateurs Britanniques retirent de leurs expéditions sur ces rivages lointains.

Cependant le Géographe ne reparoissoit pas, quoique la tempête eût cessé depuis deux jours; et notre inquiétude sur le sort de ce bâtiment devenoit d'autant plus vive , que nous connoissions mieux tous les dangers du détroit de Bass. D'ailleurs, les Anglois qui , jusqu'à ce jour, avoient pourvu si généreusement à notre subsistance , venoient de perdre un de leurs chiens qui s'étoit égaré dans les bois ; et comme peu de jours avant notre arrivée à l'île King un autre chien de cette espèce avoit péri en cinq minutes de la morsure du serpent triangulaire dont j'ai parlé précédemment , il n'en restoit plus qu'un seul pour fournir à l'approvisionnement commun. Le bon Cowper, en nous annonçant cette triste nouvelle, nous promit obligeamment de réserver pour nous tout ce qu'il lui seroit possible de retrancher sur sa propre portion et sur celle de ses gens ; mais il ne nous dissimula pas ses alarmes sur notre sort futur, dans le cas où notre navire vien-

droit à ne point reparoître Ce fut alors sur-tout que nous

sentîmes plus cruellement que jamais tous les inconvéniens de cette misérable obstination de notre chef à refuser des armes et des munitions aux hommes qu'il envoyoit s'établir à terre.

AUX TERRES AUSTRALES. il

Heureusement la fortune, qui tant de fois nous a servis durant le voyage , ne nous abandonna pas dans cette dernière extrémité ; le Géographe reparut le 23 au soir; et le lendemain matin, un canot expédié pour nous reprendre mit fin à notre détresse et à nos anxiétés.

Nous apprîmes, à notre retour à bord, que le Géographe, après avoir perdu ses ancres et sa chaloupe , avoit été poussé par la tempête jusqu'au-delà du promontoire de Wilson , et que plusieurs fois il avoit été sur le point de se perdre au milieu des îlots et des rochers qui bordent le promontoire , ou qui , répandus dans l'intérieur même du détroit, n'étoient pas indiqués sur la carte de M. Flinders.

Ce fut alors aussi que nous connûmes les détails suivans des opérations de M. Faure, chargé, comme nous l'avons dit ailleurs, de faire le tour de l'île King, et d'en dresser la carte. Après avoir quitté le Géographe dans la matinée du 7 décembre, notre compagnon traversa le canal qui sépare l'îlot des Eléphans d'avec Pi.iM, n.°i4la pointe Cowper; il y trouva <; brasses d'eau. Plus loin, se présente une baie de 10 milles d'ouverture environ, peu profonde, bordée dans son pourtour de dunes sablonneuses, et n'ayant pas moins de 5 à 10 brasses d'eau. Le cap Chardin, qui la termine au Nord, est défendu par deux chaînes de brisans, entre lesquelles M. Faure ne craignit pas de naviguer ; la sonde y rapporta 6 brasses fond de sable.

Du cap Chardin jusqu'à celui de d'Anville au Nord, la terre court N. O. et S. E. En cet endroit, les récifs se multiplient; le cap d'Anville en est cerné dé toute part, et l'on en voit de longues traînées à 5 ou 6 milles au large de ce dernier cap. Après avoir passé la nuit au-dessous et à l'abri de tous ces brisans, notre ingénieur traversa , le 8 au matin , la passe principale qu'ils laissent entre eux et l'extrémité Nord de l'île. Le brassiage y varia de 2 à 1 o et 12 brasses.

Toute la portion du rivage comprise entre le cap Chanlaire et le cap d'Anville est exclusivement composée de roches granitiques ; mais au-delà de ce dernier point, la terre, qui se dirige brusquement vers le Sud, forme une grande haie, dont les côtes sont sablonneuses, et qui se trouve protégée vers le S. O. par deux petites îles de 3 milles de longueur environ, essentiellement formées, comme l'île King, de substances granitiques et de porphyres. pi. iih, n.° 14. Elles sont connues sous le nom de New-Year-Day's islands [îles du Nouvel-An], du jour où des pêcheurs Anglois en ont fait la découverte. Ces deux îles, les îlots qui en dépendent, et la grande baie qui leur est opposée , sont couverts d'innombrables légions de Phocacés divers, à la chasse desquels un parti de douze Anglois se trouvoit alors employé. Ces chasseurs étoient entretenus par le Commissaire général de la Nouvelle-Galles M. Palmer, et, comme Cowper, ils attendoient avec impatience le navire qui devoit porter en Chine la riche cargaison d huile et de fourrures qu'ils avoient préparée.

Cependant , les violentes rafales qui avoient contraint le Géographe d'appareiller la première fois, se faisoient sentir bien plus vivement encore à la côte occidentale de l'île, qui y est exposée sans défense. M. Faure , après avoir tenté vainement de lutter contre ces terribles vents du S. O. , vint chercher un refuge derrière les îles du Nouvel -An. Il y fut accueilli par les pêcheurs Anglois avec la plus affectueuse bienveillance; et pendant les trois jours que la tempête le contraignit à passer dans leur asile, l'attention de ces hommes ne se démentit pas un instant, soit envers lui, soit envers les matelots de son équipage; ils le forcèrent même, à son départ, d'accepter quelques-unes de leurs plus belles fourrures. . . . Pourquoi faut-il que cette hospitalité touchante dont les voyages offrent tant d'exemples, soit toujours presque exclusivement exercée par des hommes à qui la grossièreté de leur caractère et leur condition misérable semblent le moins en

imposer l'obligation! .... Le malheur, plus que notre éducation brillante et notre philosophie, seroit-il donc propre à développer en nous cette vertu noble et désintéressée qui nous fait compatir aux peines d'autrui !

Au-delà des îles du Nouvel-An, on trouve la baie des Récifs , la plus considérable de toutes celles de l'île King. Elle n'a pas moins de 16 à 17 milles d'ouverture, sur une profondeur de 2 lieues environ; mais tout ce grand espace est tellement obstrué par les brisans, qu'il ne sauroit offrir un asile à la plus foible embarcation. La côte dans cette partie est bien boisée : le rivage du fond de la baie sembleroit être formé par des dunes de sable; mais les récifs, ainsi que les deux pointes de la baie, sont essentiellement granitiques. De ces deux pointes, l'une (celle du Nord) reçut le nom de Cap Palmer, et l'autre fut appelée Cap Olivier, en l'honneur du célèbre naturaliste et voyageur François de ce nom. Un récif assez étendu gît par le travers , et à quelques milles au large du cap Olivier. Le reste de la côte, jusqu'au cap Bonpland, qui forme l'extrémité Sud de l'île, se découpe en un grand nombre de petites criques peu profondes et semées de roches, dans l'une desquelles M. Faurh passa la nuit du 13 au 1 4- Ce dernier jour, il doubla le cap Bonpland, rangea de très -près la côte S. E. , reconnut dix ou douze petits îlots qui se trouvent disséminés le long de cette côte, et rejoignit le Géographe dans la soirée, après avoir ainsi, le premier des Européens, exécuté la circonnavigation de l'île King, et en avoir reconnu les détails géographiques.

Toutes nos opérations particulières se trouvant ainsi terminées , notre sollicitude dut se reporter sur le Casuarina. Déjà le temps qui lui avoit été fixé pour la reconnoissance des îles Hunter étoit expiré , et ce bâtiment n'avoit pas paru. Nous résolûmes donc d'appareiller nous-mêmes pour aller à sa recherche. Dans la soirée du 24 décembre, nous fîmes route pour cet objet, et dès le lendemain nous, eûmes la vue des îles Hunter. Le 26, nous continuâmes à louvoyer en pi. i/«, n.

face de ces îles, sans avoir connoissance du Casuarina ; ce qui nous força de revenir à l'île King, où nous arrivâmes le 27 au matin. M. Freycinet n'y étoit de retour que depuis la veille, et déjà, cependant il avoit perdu l'une de ses ancres, dont le câble avoit été coupé comme les nôtres et ceux de la goélette Angloise , par les redoutables roches qui tapissent le fond de la baie. La réunion des deux bâtimens étant faite , M. Boullanger repassa de suite à bord du Géographe , et nous apprîmes alors les résultats précieux des opérations du Casuarina pendant son séjour aux îles Hunter, pi. l A l'ouverture occidentale du grand détroit qui sépare la Nou-

velle-Hollande de la terre de Diémen, non loin de la pointe N. O. de cette dernière terre, par 4o° 2.5' 38" de latitude Australe, et par 1^.1° 38' 7" de longitude à l'Est du méridien de Paris (position du cap Kéraudren ) , sont situées les îles dont nous parlons maintenant. Le capitaine Flinders les découvrit le premier en 1798, et les appela du nom qu'elles portent, en l'honneur de l'un des plus estimables Gouverneurs de la Nouvelle -Galles. Contrarié par les vents , ou pressé peut-être par l'objet essentiel de sa mission, la circonnavigation de la terre de Diémen, ie capitaine Anglois , après avoir doublé le Cap Rond [ Circular Head ] , se porta de suite au Nord des îles, et vint mouiller sur la côte orientale de celle à laquelle il imposa le nom de T/iree Hummock island[l\e aux Trois Mondrains ] , à cause de trois pitons remarquables que cette île présente vers l'intérieur du détroit. Du mouillage qu'il avoit occupé, M. Flinders fit route directement à l'Ouest, en prolongeant la côte Nord des îles Hunter jusqu'au-delà d'un gros îlot qui fut appelé lie des Albatrosses [ Albatros s' s islandj. De ce dernier point, il relevoit à l'Ouest et dans le lointain un rocher noir, qu'il nomma Black Rock; se rabattant alors vers le Sud , il rangea d'assez près une partie des îlots et des récifs qui

obstruent la grande passe du Sud.

De

De cet exposé rapide des opérations de M. Flinders aux îles Hunter, il résulte que cet habile navigateur n'avoit pu déterminer exactement ni le nombre de ces îies, ni leur position relative, ni leur configuration particulière : il en étoit de même des canaux qui existent entre elles , et du détroit plus important encore qui les sépare de la terre de Diémen. Par la même raison, toute la partie de côte de cette dernière terre comprise entre le cap Rond et la pointe du N. O. , restoit ignorée des géographes ; enfin , rien n'avoit été fait par le navigateur Anglois pour la connoissance de la constitution physique et des productions des îles dont je parle. Telles étoient Jes lacunes que laissoit à remplir la carte Angloise : on va voir maintenant par les détails de nos propres travaux, qu'il reste bien peu de chose à désirer sur cette importante partie du détroit de Bass.

Après avoir pris à son bord l'ingénieur-hydrographe M. Boullanger, chargé de faire avec lui le plan des îles Hunter, M. Freycinet appareilla dans la matinée du 7 décembre ; et sur les six heures du soir il reconnut les pitons de l'île aux Trois- pi. i^,n.°i3. Mondrains , qui se dessinoient foiblement à l'horizon. Contrarié par les calmes , il ne put approcher de la terre que dans la journée du o. A trois heures , il se trouvoit au Nord et à une très-petite distance de l'île des Albatrosses : c'est un énorme rocher granitique, dont la surface est aride et déchirée ; ses flancs sont écores et d'une hauteur médiocre ; il peut être rangé de très-près sans aucun danger.

Le 10, MM. Freycinet et Boullanger prirent connoissance de la côte N. O. de la plus occidentale des îles Hunter, qu'ils nommèrent lie Fleurieu ; après avoir passé la nuit au large, ils vinrent chercher un asile dans le canal qui sépare cette première île d'avec celle aux Trois -Mondrains : ils y mouillèrent par 20 brasses fond de sable fin, et n'en partirent le lendemain qu'après avoir déterminé, par leurs observations astronomiques, la position

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