TOME II. D
i6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
du cap le plus Nord de l'île Fleurieu, qu'ils appelèrent Cap Kéraudren, en l'honneur du premier médecin de la marine. Ce cap gît par 4o° l'y' 38" de latitude Australe et par 1420 38' y" de longitude à l'Est du méridien de Paris. M. Flinders avoit placé le même point par 4o° 2.}' 20" de latitude et par 1420 53' de longitude, également à l'Est du méridien de Paris ; différence qui paroîtra très-petite, si l'on fait attention à l'incertitude toujours inséparable des observations de longitude.
Nos géographes, après avoir ainsi terminé leurs travaux dans le canal qu'ils venoient de visiter, et qui fut nommé Canal Pérou, doublèrent de nouveau le cap Kéraudren , pour tourner l'île Fleurieu par l'Ouest , et se porter au Sud ; mais tous leurs efforts ayant échoué contre la violence des vents et des courans contraires , ils furent réduits à regagner le canal , et à se réfugier dans une très-grande baie qui occupe la côte N. O. de l'île aux Trois- Mondrains, et qu'ils désignèrent sous le nom de Baie Coulomb. En débarquant sur ce point, ils recueillirent plusieurs échantillons d'un granit gris et micacé, qui constitue essentiellement le sol des îles Hunter et des îlots qui s'y rattachent. Le terrain leur parut en général assez bien boisé ; mais les vents impétueux qui régnent dans ces parages , renversent une grande quantité d'arbres , et ne permettent pas que les végétaux acquièrent ici les dimensions colossales et majestueuses qui caractérisent ceux dont se composent les forets du canal Dentrecasteaux.
Le 12, à quatre heures du matin, M. Freycinet appareilla pour se reporter à la côte occidentale de l'île Fleurieu : bientôt après il découvrit dans l'Ouest et à quelques milles du cap Kéraudren , une chaîne de brisans très-étendue : entre la terre et ces brisans est un canal que nos compagnons traversèrent ; puis ils reconnurent le fond d'une très-grande baie qui occupe toute la partie N. O. de l'île Fleurieu , et qui , de l'un des hommes les plus illustres de notre patrie, reçut la dénomination de Baie Cuvier,
Le cap Lenoir, hérissé de brisans dangereux, la termine au S. O.
En s'avançant ainsi vers le Sud, le projet de nos compagnons étoit de reconnoître et de traverser le détroit qui sépare les îles Hunter d'avec la terre de Diémen ; ils le trouvèrent obstrué par un très -grand nombre d'îlots et de récifs. «Les vagues qui venoient » briser sur cet amas de roches», dit M. Freycinet, « offroient » un spectacle effrayant; quelques-uns de ces récifs, absolument » à fleur d'eau , ne présentoient à l'œil qu'une nappe d'écume » blanchâtre ; d'autres , plus élevés , mais d'une couleur noire , » formoient avec les premiers un contraste imposant et terrible. »
La passe qui se trouve entre ces nombreux îlots et l'île Fleurieu paroissoit praticable ; M. Freycinet s'y engagea, en rangeant de très-près la pointe S. O. de l'île Fleurieu, qu'il appela Pointe Cassard ; et peu d'instans après il se trouva à l'entrée d'une baie très -vaste, appartenant à la côte Nord de la terre de Diémen, et qui reçut le nom de Baie Boullanger. Déjà nos compagnons s'applaudissoient de cette découverte importante, lorsqu'aux approches du cap Berthoud, qui forme la pointe occidentale de la baie, le brassiage tomba tout-à-coup de 1 o à 3 brasses , et les força de virer de bord pour s'échapper par le canal dangereux qu'ils venoient de parcourir.
A cette époque, les vents soufïïoient avec tant de violence, que M. Freycinet, pour soulager son navire, qui fatiguoit beaucoup et qui faisoit jusqu'à 10 pouces d'eau à l'heure, fut obligé de mettre à la cape. «Durant tout le reste du jour » , dit cet officier, « le temps fut très - mauvais ; les rafales étoient pesantes , et *> se succédoient rapidement. L'orage continua toute la nuit , et » nous donna des grains très-forts ; le tonnerre ne cessoit de faire » entendre d'affreux roulemens, et la pluie tomboit avec une abon- » dance extrême. » Je dois observer, à cet égard, que, pendant notre séjour à l'île King , nous fumes nous-mêmes d'autant plus étonnés de la fréquence et de la force du tonnerre dans ces
régions, que l'atmosphère ne cessa presque jamais d'être surchargée de brumes très-froides et de brouillards épais. J'ai parlé déjà plusieurs fois de ce phénomène singulier de la météorologie des contrées Australes, sans pouvoir en accorder l'existence avec la position des lieux, leur température et leur constitution hygrométrique.
La journée du 13 fut employée à prolonger une partie de la côte N. O. de la terre de Diémen, et à se rapprocher des points dont le mauvais temps de la veille avoit forcé nos ingénieurs de s'éloigner. Le Casuarina , durant la nuit , faillit se perdre sur une nouvelle traînée de récifs, qu'il ne parvint à doubler qu'après les plus grands efforts.
Le \!\ , tous les signes d'un coup de vent impétueux et prochain se multipliant de plus en plus, M. Freycinet, pour le recevoir, abandonna ces côtes sauvages. Le 1 5, l'orage éclata par des rafales de l'O. N. O. variables à l'O. S. O. ; le ciel, chargé de gros nuages , versoit à flots une pluie continue ; la mer étoit énorme. Qu'on juge de toute la peine qù'avoient à supporter nos deux géographes dans un foible esquif, entrouvert de toute part, et faisant jusqu'à 1 1 pouces d'eau à l'heure : pour épuiser ces torrens, l'équipage , accablé de veilles et de fatigues , ne pouvoit plus suffire , et les officiers , dans cette circonstance difficile , furent réduits à travailler eux-mêmes à la pompe.
Le 16, le 17 et le 1 8 décembre, l'ouragan continuant toujours avec la même violence, et le navire se trouvant de plus en plus maltraité par les vagues, M. Freycinet résolut de se réfugier derrière les îles Hunter. îl y parvint le 18 au soir, et laissa tomber l'ancre par 1 3 brasses fond de sable , à quelques milles et dans le S. O. de l'île aux Trois-Mondrains.
Le 19 , le 20 et le 2 1 décembre, les vents se soutinrent avec tant de violence, le navire paroissoit tellement fatigué par la tempête, qu'on pouvoit craindre les plus funestes açcidens en se livrant
de nouveau à la fureur d'une mer en courroux. Pressé néanmoins de se conformer aux instructions de son chef, qui ne lui avoit donné que quinze jours pour terminer cette dangereuse mission, M. Freycinet fit plusieurs tentatives pour reprendre le large; mais tout son dévouement fut inutile , et chaque jour il se vit contraint de revenir au lieu même qu'il s'efforçoit de quitter.
Enfin, le 22 décembre ayant ramené le beau temps, nos géographes en profitèrent pour aller reconnoître la grande baie qu'ils n'avoient pu qu'entrevoir dans la journée du 12. A quatre heures du matin, ils étoient sous voiles ; mais bientôt après avoir dépassé l'extrémité Sud de l'île Fleurieu , qui reçut la dénomination de Cap Lis/et , le brassiage diminua si rapidement , qu'on perdit tout espoir d'arriver jusqu'au fond de la baie. Cependant, comme il nes'agissoit de rien moins que de décider si les terres détachées dans la carte de M. Flinders étoient effectivement des îles , ainsi qu'il étoit possible de le «croire, et que d'ailleurs le fond de la baie étoit par-tout sablonneux, ils résolurent, au risque d'un échouement, de poursuivre leur route vers l'intérieur de la baie. Déjà ils n'avoient plus qu'une brasse et demie d'eau lorsqu'ils voulurent virer de bord ; mais il n'étoit plus temps , et le navire échoua par y pieds d'eau. Heureusement M. Freycinet avoit compté sur la marée montante pour être remis à flot, et son calcul ne fut pas trompé. Dans cette reconnoissance hardie, nos géographes parvinrent à s'assurer que la portion de côte représentée comme une île dans la carte Angloise, appartient à la grande terre , et forme la côte orientale de la grande baie BouJJanger ; mais ils se convainquirent en même temps que cette baie, obstruée sur tous les points par d'énormes bancs de sable, est absolument inutile aux besoins des navigateurs.
Cependant M. Freycinet et son compagnon avoient complété la reconnoissance de l'île Fleurieu , du canal qui la sépare d'avec celle aux Trois Mondrains , et d'une partie de cette dernière île elle-même. Dans une navigation habile et périlleuse, ils avoient
embrassé les îlots nombreux du détroit qui existe entre la terre de Diémen et les îles Hunter, reconnu la baie Boullanger, et fixé la position du cap le plus Nord de la terre de Diémen , auquel nous avons imposé le nom de Cap Buache. Le temps prescrit pour leur retour à l'île King , étoit expiré ; mais, abandonner ces rivages sans compléter leurs travaux, sans examiner la portion de côte qui , du cap Buache, se porte dans l'Est jusqu'au cap Rond, c'eut été perdre , pour ainsi dire , le fruit de tant de peines et de périls ; en conséquence, ils résolurent de prolonger leur séjour aux îles Hunter, et de redoubler de zèle dans leurs opérations. pi. i&,n.°i3, Le 23 décembre , après avoir exploré la côte orientale de l'île aux Trois-Mondrains, ils doublèrent le cap Buache et fixèrent la position de cinq petits îlots qui l'entourent ; ensuite ils découvrirent une nouvelle baie , peu profonde , mais très-alongée , qu'ils nommèrent Baie Ransonnet : elle leur parut susceptible de fournir un assez bon abri contre les vents d'Ouest et de S. E. en passant par le Sud. Un isthme d'une nature sablonneuse, large à peine d'un mille ou deux , sépare cette dernière baie de celle de l'Ouest ; le cap Guyton, formé de roches granitiques, la termine au S. S. E. Le 24» après avoir doublé le cap E/ie , on se trouva par le travers d'une ouverture très-profonde , qui présentoit l'apparence d'une rivière. «Son intérieur « , dit M. Freycinet, « se trouve » rempli d'une multitude de bancs , dont la plupart assèchent à » mer basse : quelques-uns sont absolument cachés sous l'eau ; » l'un d'entre eux, sur lequel la mer vient briser, se termine au s3 Nord par un petit îlot. » La disposition de ces bancs n'ayant pas permis à M. Freycinet de pénétrer par le Sud dans l'enfoncement qu'il venoit de découvrir, et qui reçut le nom & Entrée du Casuanna, cet officier s'y engagea par le Nord , en suivant un petit chenal compris entre l'îlot dont je viens de parler et le cap Elie ; mais bientôt les sondes devinrent tellement irréguiières, qu'il hésita plusieurs fois à s'avancer. Cependant, comme il étoit d'un grand intérêt
de constater l'existence d'une rivière sur ce point, il poursuivit sa route ; mais la sonde ayant sauté tout-à-coup de 3 brasses à 7 pieds, il se trouva échoué de nouveau sur un banc de sable , avant d'avoir pu atteindre l'extrémité de l'enfoncement, dont toutefois il apercevoit vaguement les terres basses et coupées. Ainsi qu'il étoit arrivé déjà dans la baie Boullanger, la marée suffit pour remettre le navire à flot ; et dans le même temps , une légère brise s'étant élevée du S. S. O. , M. Freycinet en profita pour opérer sa retraite.
Le 25 au matin , après avoir fait les relèvemens nécessaires pour lier ses opérations des jours précédens avec la position du cap Rond , il s'empressa de regagner l'île King. En côtoyant la partie Sud de l'île aux Trois-Mondrains pour venir gagner le canal Péron, il aperçut à peu de distance de la terre un petit îlot qui se trouvoit entièrement couvert de Phoques.
Le rapport de MM. Freycinet et Boullanger fut reçu par tout le monde avec un plaisir d'autant plus vif, qu'en réunissant ces derniers travaux à ceux que nous avions exécutés déjà, soit à l'extrémité Sud, soit à la côte orientale et dans le Nord de la terre de Diémen, il en résultoit que la géographie de cette grande île Australe se trouvoit entièrement terminée par nos soins.
A peine la jonction des deux navires étoit faite, que nous nous mîmes en route pour la terre Napoléon ; mais avant d'aborder à ces nouveaux rivages, il convient de présenter l'histoire du plus grand Phoque des mers du Sud ; et des pêches lucratives dont il est devenu l'objet.