H4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
La troisième variété est un granit rougeâtre, d'un grain dur et très-âpre ; il se compose de feld-spath rougeâtre , de mica noir, et de quartz également rougeâtre: il existe en très -grandes masses sur l'île Eugène et sur le continent.
Indépendamment de ces trois principales variétés de granit, il en est encore plusieurs autres ; mais comme elles jouent un rôle moins important dans l'histoire du sol qui nous occupe , je m'abstiendrai de toute espèce de détails à leur égard : il en sera de même des schistes et du quartz, que je n'ai trouvés que par fragmens , disposés en filons de peu d'étendue , et placés le plus ordinairement entre les masses granitiques.
Après les roches primitives qui constituent la base et comme le fondement de toutes les terres qui nous occupent , viennent les grès de diverses sortes et de formations différentes. Les uns , d'un grain très -fin, d'une texture presque graniteuse, d'une couleur agréable de gris-rougeâtre , inattaquables par les acides , parsemés de petites particules de mica, s'élèvent en grandes masses au cap d'Estrées, dans l'anse Decrès et sur le cap Vivonne.
D'autres , à ciment silicéo-calcaire , font effervescence avec les acides; ils sont d'une couleur grise, d'un grain fin, et d'une dureté bien moins grande que ceux de la précédente espèce ; ils gisent aux mêmes lieux, et se trouvent quelquefois adossés à ces masses.
Une troisième sorte de grès, beaucoup plus calcaire que les deux autres , d'un grain fin , d'une texture homogène , d'une couleur gris -blanchâtre, et beaucoup moins dure que les précédentes, se retrouve comme elles, en grandes masses, tout le long de la côte continentale. Battues sans cesse par les flots de la mer qui les baigne, ces roches gréeuses se distinguent par une foule de crevasses , d'érosions , de scissures , de petites cavernes , de petites aiguilles , et de tubérosités remarquables et pittoresques.
Tous ces grès ne présentent dans leur tissu aucune trace de
débris organiques : il n'en est pas de même de ceux dont il me reste à parler.
Le premier qui nous fournisse un exemple de ce genre , est d'un grain très -fin, presque pulvérulent, et d'une couleur blanchâtre; tout son intérieur est parsemé de diverses espèces de petites coquilles plus ou moins altérées. On le trouve plus particulièrement dans l'anse Suffren ; mais il existe sur plusieurs autres points de la terre continentale, formant par-tout des couches horizontales et de peu d'épaisseur.
C'est également à la grande terre qu'appartient le grès suivant : d'une consistance plus solide que le précédent, il est d'une nuance obscure, d'un tissu lâche, et presque entièrement composé de coquilles, qui laissent entre elles de grands espaces vides et comme caverneux. Cette roche est excessivement dure, et sa dureté m'a paru dépendre de la nature spathique du ciment qui réunit les coquillages et les autres parties qui entrent dans sa composition. Tout le long de la partie de côtes qui , du cap d'Estrées , se prolonge et s'avance jusque vers le fond de la baie Murât, on retrouve cette roche ; presque par-tout elle se présente en masses de plus de 50 pieds de hauteur perpendiculaire au-dessus du niveau de la mer, toutes crevassées, et qui s'abaissent insensiblement jusqu'au rivage.
D'autres grès de diverses nuances de composition, de texture, de couleur, &c. , existent sur ces bords : disposés par couches plus ou moins épaisses, ils s'étendent sur les granits, ils comblent les intervalles que les masses de ceux-ci laissent entre elles; ils s'appuient sur leurs revers , et revêtent les autres roches gréeuses d'une formation plus ancienne. Mais tous les détails de ce genre seroient étrangers à la nature de cette relation; il suffit à mon objet d'avoir indiqué les principaux élémens de la constitution minéralogique du sol qui nous occupe , et qui va nous fournir de nouveaux et intéressans phénomènes.
Au-dessus des grès divers et des granits que je viens de décrire , repose une couche plus ou moins épaisse d'un sable très-fin , de couleur blanche, grise ou même rougeâtre , qui, sur plusieurs points, constitue des chaînes de dunes élevées, et qui, porté quelquefois vers l'intérieur des terres , y couvre de ses ondes mobiles les arbustes et même les arbres les plus hauts. Mélange singulier de parties calcaires et quartzeuses , ce sable est susceptible, dans certaines circonstances, de former en peu de jours une espèce de ciment très- dur, et qui s'attache à tous les corps. C'est à lui qu'il faut rapporter l'origine de la plupart des grès secondaires qu'on trouve sur ces plages ; c'est encore lui qui joue le principal rôle dans cette foule de concrétions qui se présentent à chaque pas, et au milieu desquelles l'observateur étonné reconnoît non-seulement des coquilles, des ossemens d'animaux, mais encore des feuilles, des rameaux et des troncs d'arbre entiers. Il n'est pas jusqu'à des excrémens de Kariguroos et de Phalangers qui ne puissent être enveloppés par ce ciment sablonneux , et qui ne se transforment , pour ainsi dire à vue
d'ceil, en autant de masses dures et pierreuses Mais nous
ne tarderons pas à revenir en détail sur ces pétrifications, ou plutôt sur ces incrustations remarquables; il nous suffit d'avoir indiqué ce nouveau fait, aussi singulier qu'intéressant pour la science géologique.
Exposées à tous les vents les plus rigoureux et les plus violens de l'hémisphère antarctique ; soumises à de grandes vicissitudes dans leur température journalière; sans montagnes, sans vallées, sans rivières , sans eau douce ; environnées d'une ceinture de dunes arides; recouvertes d'une couche profonde de sable éminemment solidifiable, les tristes plages que nous décrivons ici sont encore plus stériles que celles dont nous avons parlé jusqu'à présent. Des innombrables végétaux que la nature semble, avoir créés pour le sol ingrat de la Nouvelle -Hollande, qui se complaisent, pour
ainsi dire, au milieu de ses sabies ardens, il ne s'en trouve qu'un petit nombre d'espèces en ces iieux, et tous paroissent languir à la surface aride du terrain qui les porte : comme leurs congénères, ils produisent d'ailleurs des fruits ligneux, également inutiles à la subsistance de l'homme et des animaux. Deux espèces seules forment une exception précieuse, et mériteront, sous ce rapport , de nous occuper dans une autre partie de ce travail.
Au premier^ rang des mammifères dont nous avons constaté l'existence sur cette partie de la terre Napoléon, il faut placer ce Chien extraordinaire que nous décrirons ailleurs, et qui, particulier à la Nouvelle-Hollande, peuple de ses tribus diverses toute l'étendue de ce vaste continent.
Après lui vient une nouvelle espèce de Kanguroo, dont mon ami M. Lfsuetjr tua quelques individus sur l'île Eugène, où elle habite en grandes troupes, et dont nous n'avons pu découvrir aucune trace sur le continent : c'est d'après cela que j'ai cru devoir la décrire sous le nom de Kanguroo de l'île Eugène. Chacun de ces quadrupèdes pèse de huit à dix livres; ia fourrure en est épaisse, d'un poil très-fin, et d'une belle couleur rousse tirant sur le brun.
Parmi les animaux à bourse qui peuplent la Nouvelle-Hollande, le genre phalanger compte sur- tout un grand nombre d'espèces plus ou moins singulières et plus ou moins élégantes ; l'île Eugène nous en fournit une nouvelle. C'est exclusivement sur les bords marécageux de la crique où je courus tant de dangers, qu'elle a fixé son habitation ; c'est-là que mon digne collaborateur tua les quatre beaux individus de cette espèce que nous avons apportés en Europe.
La multiplicité des îles qui se trouvent projetées sur le flanc de cette partie de la terre Napoléon, l'isolement de ces îles, l'absence de l'homme et des animaux féroces , tout semble concourir à favoriser ici la propagation des phocacés divers : on peut donc
I iS VOYAGE DE DÉCOUVERTES
croire que d'innombrables légions de ces animaux viennent , à l'époque de l'hiver, se répandre sur ces paisibles rivages, s'y livrer, comme sur l'île King, à leurs amours , à l'éducation de leurs petits , et qu'elles retournent ensuite, lorsque l'été arrive, vers des climats plus rapprochés du pôle, et d'une température plus analogue à leur constitution et à leurs besoins. C'étoit malheureusement dans cette dernière saison que nous abordions sur ces plages, et telle est , sans doute , la raison pour laquelle nous y rencontrâmes un si petit nombre d'animaux de ce genre. Retenus cependant ici comme sur l'île King, soit par l'âge, soit par la maladie, ou, plus vraisemblablement encore , par l'éducation d'une famille trop tardive à croître, quelques individus seulement avoient prolongé leur séjour sur les plages de l'île Eugène. Tous ces individus appartenoient à une espèce nouvelle du genre particulier que j'ai cru devoir établir sous le nom d'Otarie. Ils parviennent à la longueur de 8 à 9 pieds, et se distinguent sur-tout par une grande tache blanche à la partie moyenne et supérieure du cou : c'est d'après ce caractère, que j'ai décrit ce phocacé nouveau sous le nom d'Otarie Albicolle [Otaria Albicollis , N.J Les animaux de cette belle espèce ont les pieds antérieurs moins éloignés de la poitrine que la plupart des autres amphibies de la même famille; aussi sont-ils tous d'une agilité bien plus grande et d'un naturel bien moins timide que ces derniers. Cette observation n'est pas seulement applicable aux Otaries de l'île Eugène ; d'après toutes les observations que j'ai pu faire sur les phoques, il me paroît qu'en général le courage de ces animaux et leur agilité sont dans un rapport assez exact avec la position relative des pieds antérieurs : suivant que ces principaux agens de la loco-motion sur le sol se trouvent plus ou moins rapprochés de la poitrine, la démarche est plus ou moins facile; et comme, chez les phoques ainsi que chez tous les autres animaux, îa possibilité d'échapper au péril est un motif de l'affronter, il s'ensuit naturellement que les plus lestes de ces amphibies en
sont encore les moins timides. Rien ne seroit plus facile à prouver que cette intéressante assertion, et je la justifierois aisément par tout ce que nous connoissons de plus exact sur les diverses espèces de phocacés des deux hémisphères : mais la nature de mon travail actuel se refuse à des détails de ce genre ; il me suffira d'ajouter que la chasse de ces amphibies, exécutée dans une saison convenable , seroit aussi facile que lucrative aux lieux dont nous parlons. La baie Murât offriroit un abri suffisant aux petits navires qu'on emploie à ces sortes d'entreprises, et leur provision d'eau pourroit aisément être renouvelée au port du Roi- Georges. Cette traversée est un peu longue, il est vrai; mais comme dans ces derniers parages les phocacés habitent également en troupes nombreuses, les pêcheurs ne feroient, pour ainsi dire, que varier le théâtre de leurs travaux.
La stérilité profonde qui caractérise les îles Joséphine, semble en avoir repoussé l'espèce volatile. Les oiseaux de terre y sont presque inconnus, et nos collections en ce genre se réduisent à une espèce de Miiscicûpa nouvelle et singulière, qui vit sous les broussailles, et se nourrit plus particulièrement des fourmis qui pullulent sur ces bords. Avec ses ailes basses et tramantes, sa queue relevée, étalée, et les plumes de son croupion hérissées sur son dos , ce petit animal figure assez bien, et comme en miniature, un cocr-d'inde de nos basses-cours faisant la roue.
Parmi les oiseaux de mer, on apercevoit sur ces îles le petit Manchot bleu [Aptcnodytes mhior] '; une espèce de Cormoran, à dos noir et à ventre bleu, qui habitoit en grandes troupes parmi les brisans et les récifs ; d'innombrables essaims de Mauves , dont plusieurs espèces étoient nouvelles ; quelques Sternes qui voltigoient çà et là sur le rivage. Dans les marais de l'anse Tourville, dans ceux du fond de la crique de l'île Eugène, vivoient quelaues gros Pélicans, dont nous n'avons pu nous procurer aucun individu.
Quant aux reptiles, nous n'avons obtenu qu'une nouvelle espèce
i2o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de Lézard du genre Scinque. Plusieurs débris de squelettes et de carapaces nous ont appris que l'île Eugène étoit fréquentée par de grandes Tortues de mer : la nature, en partie sablonneuse, en partie vaseuse, de cette crique, l'abondance des Ulves et des Conferves qui la tapissent, se réunissent, en effet, pour la rendre propre à l'habitation de ces paisibles animaux. On peut donc croire qu'à l'époque du printemps ils viennent déposer leurs œufs et les faire éclore sous les sables ardens de l'île Eugène ; après quoi ils regagnent la haute mer avec leur jeune famille. Quelques nouveaux détails que nous aurons à donner sur les mêmes animaux dans le xxx.e chapitre , viendront à l'appui de cette présomption , d'autant plus intéressante, que le séjour des Tortues coïncidant avec celui des Phoques sur les mêmes bords , les pêcheurs trouveroient en elles une nourriture aussi salubre qu'abondante , et facile à se procurer.
Quelle qu'en puisse être la cause générale ou seulement accidentelle, les îles qui nous occupent étoient, à l'époque de notre séjour, aussi pauvres en poissons qu'en oiseaux et en reptiles. De petits Scombres, un seul Esox, une seule Lophie de 10 à 13 centimètres [4 à 5 pouces] de longueur, un seul Tétrodon d'une nouvelle espèce , ont été "pris par nos pêcheurs.
Les insectes n'y étoient pas moins rares que les poissons : les Fourmis gigantesques qui couvrent les dunes de sable de leurs noirs et dévorans essaims, quelques Blattes et un petit nombre d'autres Orthoptères, se sont seuls offerts à nos regards. Ainsi, tous les insectes que nous avons pu voir appartiennent à ceux des genres de cette classe d'animaux qui se plaisent et pullulent dans les lieux les plus arides; observation qui nous fournit une nouvelle et puissante raison de l'excessive rareté des oiseaux de terre. En effet, tandis que les espèces herbivores et granivores sont repoussées de ces terres infertiles par le défaut presque absolu de nourriture, les oiseaux insectivores, si nombreux, si variés sur tous les autres points du continent ' sont ici contraints de s'éloigner pour la
même
même cause. Ainsi tout est lié dans le grand système de la nature; ainsi l'histoire des êtres les plus ioibles se rattache à celle des plus puissans : souvent ces liens merveilleux échappent à nos sens; mais lorsque nous pouvons arriver à les saisir, ils nous étonnent également et par l'importance de ieurs résultats et par leur simplicité.
Autant les îles Joséphine sont pauvres sous d'autres rapports, autant elles sont riches en mollusques, testacés sur-tout, en vers, en échinodermes et en zoophytes mous. Plus de deux cents espèces d'animaux appartenant à ces divers groupes ont été réunies par moi seul, pendant les deux jours que nous avons passés sur ces plages. Enoncer un tel nombre d'espèces, c'est faire assez comprendre combien il me seroit impossible d'entrer dans quelque détail sur cette partie de mes travaux; il me suffira de dire que parmi les coquilles il s'en trouve un grand nombre d'espèces nouvelles et d'une rare beauté; qu'on y compte sur-tout une grande variété de Moules, de Turbos, de Serpules, d'Haliotis, de Buccins, de Murex, de Patelles, de Fissurelles, &c. &c. ; que sur plusieurs points, la côte de l'île Eugène étoit couverte de Bulles, de Vénus, de Tellines, de Trochus éblouissans; qu'on y rencontre de magnifiques Avicules d'une excessive friabilité, et qui ne vivent pour cela qu'au milieu des éponges ; que j'y ai trouvé vivante une espèce de Marteau blanc, qui me paroît différer du Marteau de même couleur que j'avois recueilli précédemment, soit à Timor, soit à la terre d'Endracht. Cette rare et précieuse coquille vit au milieu d'un grand banc d'Alcyons , qui se trouve dans l'anse Decrès ; engagé par sa base, fixé par ses deux longues oreilles au milieu de ces zoophytes, cet animal paroît être physiquement dans l'impuissance de se débarrasser de cette sorte de gangue vivante; à peine bâiliant à l'extrémité de ses deux valves , c'est par cette seule ouverture supérieure qu'il peut saisir et recevoir sa nourriture. Il en est de même d'une magnifique espèce de Vulselle, dont j'ai trouvé des TOME 11. Q
millions d'individus pareillement enterrés dans les Alcyons
Ainsi croissent, sous cette enveloppe épaisse, mollasse, élastique, ces coquilles délicates et fragiles, qui, sans cette espèce de précaution de la nature, périroient sous le choc des vagues et sous celui des plus foibles animaux qui vivent aux mêmes lieux qu'elles.
Cette abondance extraordinaire de coquillages et de vers marins nous fait connoître comment tant d'oiseaux voraces peuvent exister et se nourrir sur des côtes si peu poissonneuses, et le problème de la multiplicité de ces oiseaux devient pour nous tout aussi simple que celui de la rareté des oiseaux de terre.
Nous venons de parcourir successivement les diverses parties de l'histoire physique et naturelle des îles Joséphine et de la portion du continent qui leur est opposée; c'est de l'homme même qu'il nous reste à parler.
On ne trouve aucune trace d'habitans sur ces îles, et la multiplicité des Kanguroos et des Phalangersme paroît une preuve évidente que les naturels du continent voisin, non plus que leurs redoutables chiens, ne les fréquentent pas. Nous avons vu, d'ailleurs, qu'il en est de même de toutes les îles du détroit de Bass, de l'île Decrès, de toutes les autres îles de la terre Napoléon, de toutes celles qui sont projetées sur le flanc de la terre d'Edels et de la terre d'Endracht; il en est de même encore, ainsi que nous l'avons déjà dit, ou que nous le dirons par la suite, des archipels de la terre de Nuyts, de ceux de la terre de Witt, et des îles de la terre d'Arnheim. Cet éloignement des indigènes de ces lieux où si facilement ilspourroient se procurer une nourriture abondante et salubre, paroît avoir pour cause principale leur ignorance absolue de la navigation: il est digne de remarque, en effet, que sur tout cet immense développement de côtes qui, du promontoire de Wilson, remonte vers le Nord jusqu'au cap de Léoben, nous n'ayons jamais aperçu la plus légère trace d'une embarcation quelconque; et sous ce rapport, aucun des navigateurs qui nous ont devancés
dans ces mêmes parages, n'a été plus heureux que nous. Je ne fais qu'indiquer un fait aussi curieux ; il sera dans la suite l'objet d'un examen plus particulier et d'une discussion plus approfondie.
Quelle qu'en soit, au surplus, la vraie cause, c'est sur le continent seul que nous avons pu distinguer des traces d'habitans; c'est vers le fond de l'anse Tourville, que plusieurs feux furent remarqués dans le lointain, par ceux de nos compagnons qui avoient été chargés de la reconnoissance de cette côte ; c'est au milieu des marais immenses que nous avons décrits ailleurs, qu'ils découvrirent deux misérables cases formées de branches d'arbres grossièrement entrelacées et fichées en terre; c'est encore là qu'ils aperçurent deux malheureux sauvages fuyant épouvantés vers l'intérieur ; enfin c'est là seulement qu'on a trouvé des empreintes de pas
d'hommes et de chiens Nouvelle et déplorable preuve de la
funeste préférence que ces infortunés sont contraints d'accorder aux parties les plus humides et les plus insalubres du pays qu'ils habitent! Là, sans doute réduits, comme les farouches indigènes de la terre de Leuwin, à l'usage de quelque eau saumâtre; n'ayant pour se nourrir que les produits incertains de la chasse et de la pêche, ils reproduisent, avec des teintes peut-être plus rembrunies encore, ces tristes tableaux de la misère, de la famine et de la barbarie dont nous avons déjà présenté quelques traits à nos lecteurs, mais dont nous aurons à leur offrir ailleurs le déplorable ensemble.
Toutes nos observations étant ainsi terminées aux îles Joséphine, nous appareillâmes, ainsi que je l'ai déjà dit, dans la matinée du 1 1 février, pour sortir de la baie Murât et reprendre la suite de notre reconnoissance.
Au-delà du cap Jérôme, nous découvrîmes d'abord \&baieDjiqnesne, pi. r. de 4 nulles d'ouverture environ, et dont le pourtour se compose de falaises peu élevées, stériles et grisâtres. Le cap Dugnay-Trouin h termine à l'Ouest. De cette dernière pointe jusqu'à la hauteur
du cap Ros'dy , dans une étendue de trois lieues , la côte forme une suite de petites anses, en avant desquelles est une longue traînée de récifs. La baie Caffarelli a six milles de large; elle est profonde ; le cap Motard en forme l'extrémité occidentale.
Vis-à-vis de ce cap, à 4 milles environ au Sud, se trouvent les petites îles du Géographe, qui sont au nombre de six, toutes environnées de récifs et de brisans. Ces îles sont basses, désertes, stériles , comme toutes celles de ces régions, et affectent comme elles des couleurs tristes et sombres ; la plus grande reçut le nom d'Ile Barbie- Dubocage, et les deux plus méridionales furent appelées Ile Gossellïn et Ile Langlès. A l'Ouest du cap Motard, la côte forme une longue courbure; puis elle s'avance en un grand cap, que nous avons nommé cap Malonet : vis-à-vis est la petite île Coquebert- Adontbret ; plus loin, en remontant vers le N. N. O. , gît le cap Choiseid; plus loin encore, et dans la direction de l'O. N. O., s'avance le cap Vien, stérile , sauvage et déprimé comme le reste des terres que nous venons de décrire. Les îles Rubens sont à peu de distance du cap Vien; elles sont très-petites, ou, pour mieux dire, ce n'est guère qu'un amas de grosses roches environnées de brisans dangereux.
Cependant, à mesure que l'on continue à s'avancer vers l'Ouest, on voit insensiblement changer la constitution des terres; déjà, à la hauteur du cap Vien, elles laissent apercevoir quelques traces d'un second plan de collines intérieures, et leur teinte, généralement moins rembrunie, affecte çà et là quelques nuances légèrement verdâtres. La composition du rivage se complique davantage encore à la hauteur du cap Gérard, qui gît par 3 2° \' de latitude australe, et par 1300 30' de longitude orientale. De ce point jusqu'à la baie Denon, le continent présente une suite de caps plus ou moins saillans, qui ont été désignés sous les noms de Cap le Poussin , Cap Lebrun et Cap Van-Spaendonck ; ce dernier en l'honneur du savant professeur qui a si bien mérité des sciences
naturelles, non -seulement par les beaux ouvrages dont il les a lui-même enrichies, mais encore par le grand nombre d'habiles artistes qu'il a formés pour elles.
La baie Denon mesure 4 à. 5 milles d'ouverture , sur une profondeur presque égale : diverses coupures sembloient indiquer, vers le fond de cette baie, l'^xisfenre de quelque torrent intérieur, ou plus vraisemblablement de quelque crique d'eau salée, plus ou moins prolongée dans les terres, et se terminant, comme celle de l'anse Tourville, par des marais étendus. Une énorme colonne de flamme et de fumée qui s'élevoit derrière les dunes et non loin du cap David, vient à l'appui de cette dernière supposition.
Du cap Mansard jusqu'au cap des Adieux, la terre continentale se compose d'une suite de falaises basses, stériles, escarpées et jaunâtres, qui ne présentent que deux points remarquables, le cap Soufflot et le cap Vaucajison. La petite île Rameau est à peu de distance et à l'Ouest de ce dernier : 6 milles plus loin, et vers le Sud, gisent les îles Labourdonnais, petites, environnées de brisans , sauvages , déprimées , stériles et désertes , comme toutes celles de ces parages. Il en est de même des quatre îles Montenotte, qui sont à 7 ou 8 lieues dans i'Ouest des précédentes, et à 5 lieues au Sud du cap des Adieux; il en est de même encore de ce dernier cap et de toute l'étendue de côtes qui s'y rattache, soit à l'Est, soit à l'Ouest.
Plusieurs fois, dans le cours de l'histoire de la terre Napoléon, j'ai parlé de la force des lames qui brisent le long de ses rivages, et j'ai considéré ce phénomène comme un résultat nécessaire de l'immense étendue des mers, qui, de cette partie de la Nouvelle- Hollande, se prolongent, sans aucune espèce d'interruption, jusqu'aux glaces antarctiques. Ce caractère houleux et violent des flots nous frappa sur-tout dans notre navigation des îles Joséphine au cap des Adieux. Malgré le beau temps et les vents modérés
dont nous jouissions alors, les vagues rouloient avec violence contre les côtes, et la mer étoit si creuse, que la marche de notre navire en étoit sensiblement affectée. Qu'on juge du spectacle et du danger que doivent offrir de tels parages, lorsqu'au milieu de l'hiver, ils se trouvent livrés à toute la fureur des aquilons du
Sud
Dans cette dernière partie de notre navigation , nous fûmes également étonnés de la constance des vents du S. E., du S. S. E., et même de l'E. S. E.; nous n'en eûmes, pour ainsi dire, pas d'autres; et si nous ajoutons à notre propre expérience celle de tous les navigateurs qui nous avoient précédés dans ces parages, on restera convaincu que ces vents y dominent plus particulièrement pendant le printemps et l'été, tandis que l'automne et l'hiver se trouvent sous la triste influence de ceux du S. O., du S. S. O. et de l'Ouest. Cette circonstance particulière de l'histoire météorologique de la terre Napoléon , fournit une explication suffisante de l'inutilité des efforts qui avoient été faits avant nous par différens navigateurs pour découvrir cette terre, en s'avançant du N. O. au S. E.; 1 époque de leur navigation correspondant à celle où régnent les vents orientaux, ils dévoient les trouver et les trouvoient toujours opposés à leur marche.
chap. i." C'est en méditant sur ce beau problème, que M. de Fleurieu
rédigea pour nous cet admirable plan qui devoit assurer le triomphe de notre expédition dans ces intéressans parages. Grâces à ses nobles travaux, les espérances de la patrie n'auront point été trompées, et il m'est doux, en arrivant au terme de cette brillante partie de notre navigation, de pouvoir être l'interprète de la reconnoissance publique et de celle de tous mes compagnons.
pi, i. Au cap des Adieux finit la terre Napoléon et commence la
terre de Nuyts, immortel monument aussi des beaux travaux géographiques exécutés dans ces derniers temps par les Français.
Sur une étendue déplus de 300 lieues en longitude, cette dernière terre, en effet, a été reconnue par l'amiral Dentrecasteaux avec une précision si grande, avec des détails si particuliers, qu'il est peu de rivages, même en Europe, dont les cartes hydrographiques soient plus exactes et plus complètes. D'après cela, toute recherche ultérieure sur cette partie de la Nouvelle -Hollande étant inutile, aussitôt après avoir fixé le point extrême de la terre Napoléon, nous fîmes route pour le port du Roi-George, à l'autre extrémité de la terre de Nuyts. pi. r.
Alors une douce satisfaction remplissoit tous les cœurs; chacun pi. iw, n.«<s. de nous s'arrétoit, avec une sorte d'orgueil, sur ce grand travail qui venoit d'être terminé; riches de tous les trésors que ia patrie nous avoit chargés de recueillir sur ces plages lointaines, nous sentions leur prix s'accroître pour nous des privations et des périls que deux ans de suite il avoit fallu braver pour les obtenir; nous nous disions : « Plus heureux que nos prédécesseurs, dont la for- » tune trompa le courage, nous avons vu tous les détails de » cette terre immense , qu'ils n'ont pu connoître ; nous avons » pénétré dans ses vastes golfes , abordé sur ses îles , et réuni « par -tout d'importans matériaux pour son histoire; plusieurs » milliers de végétaux utiles, d'animaux précieux pour les sciences, » ont été recueillis sur ces plages; nous y avons répandu nous-
» mêmes une multitude de semences précieuses Puisse la
» rosée du ciel leur être propice ! . . . Puisse un jour l'habitant, » arraché par elles à la misère qui le consume, déposer ces mœurs » farouches, ce caractère barbare, qui sont la conséquence de sa » misérable condition ! ... »
• Cependant, au milieu de l'alégresse commune, il étoit impossible
de songer sans inquiétude au Casuarina Nous avions
espéré de le rejoindre aux îles Joséphine, et notre espoir avoit été déçu. Le dénuement de cette foible conserve nous étoit connu; nous savions qu'elle avoit peu de vivres, et sur-tout peu
d'eau a ; que la marche de ce navire étoit mauvaise ; qu'il étoit sujet à de fréquentes avaries dans ses œuvres basses; déjà il avoit fallu lui faire de grandes réparations à l'île King, à l'île Decrès. . . . Tant de circonstances défavorables nous alarmoient sur le sort de nos compagnons, et ces alarmes ne cessèrent qu'au moment où, en arrivant au port du Roi-George, nous découvrîmes le pavillon national qu'ils avoient arboré sur l'une des petites îles qui se trouvent à l'entrée de ce port. Bientôt MM. Freycinet et Boullanger se rendirent à notre bord, et ce ne fut pas sans une émotion profonde que nous apprîmes les détails suivans de la longue et périlleuse navigation qu'ils avoient exécutée depuis leur séparation d'avec nous. Le lecteur se rappellera, sans doute, les circonstances véritablement inconcevables de cette séparation, et les manœuvres éti anges qui la déterminèrent.
« Étonné de ces manœuvres », dit M. Freycinet, « et ne ?5 concevant rien aux motifs qui pouvoient engager le Comman- » dant à me délaisser ainsi dans l'état de détresse où il me savoit » réduit, je forçai de voiles, en suivant la route que le Géographe » tenoit encore au moment où nous l'avions perdu de vue; mais » bientôt , et comme pour rendre toute espèce de réunion impos- » sible , le Commandant revira de bord à la nuit, changea de >? route, revint sur l'île Decrès; et par ces dernières combinaisons, » plus inconcevables encore que les précédentes, la séparation des y> deux vaisseaux fut consommée.
» Le 3 février, à 5 heures du matin, je me trou vois déjà par pi. 1. » le travers de l'île Lacaille et de l'île Chappe, qui font partie du » groupe des îles Laplace; j'en découvris une troisième, qui avoit » échappé aux recherches antérieures du Géographe , et que je » nommai Ile Fermât. L'île Lacaille me parut sur-tout remarquable » par sa forme conique.
z En expédiant M. Freycinet pour les donner que pour trente jours d'eau. ( Voyeç golfes, le Commaiidant n'avoit voulu lui pagePZ-J
» Le
33 Le même jour, à 6 heures 4 5 minutes du soir, je découvris, « dans l'Ouest de l'archipel Jérôme, trois nouvelles îles qui se pi. i w, n.» »,b. » rattachent à ce groupe, et que je désignai sous le nom d'I/es du y> Vétéran; elles gisent au S. S. O. de l'île Meyronnet.
» Le 5, à 4 heures du matin, je m'estimois au point de rendez- » vous qui m'avoit été fixé par le Commandant; mais, comme si » tout eut conspiré pour empêcher la réunion des deux navires, une » erreur de chiffres dans la longitude qui m'avoit été donnée pour 33 celle des îles Saint-François, me porta près d'un degré à l'Ouest 33 de ces îles, et ne me permit pas d'en avoir connoissance : bien 33 sûr, toutefois, de rencontrer la terre en portant vers l'Est, je 33 fis route dans cette direction; je ne tardai pas à découvrir deux 33 petites îles, qui gisent, l'une dans l'O. S. O., et l'autre dans le pi. i. 33 Sud des îles du Géographe, à la distance d'environ 10 milles.
33 Le 6 , dans l'après-midi, nous étions très-près de l'île Barbié- 3» du-Bocage, et à 2 lieues seulement des terres continentales, 33 que nous distinguions parfaitement bien ; elles étoient basses , 33 stériles et sablonneuses.
33 Après avoir prolongé quelque temps nos recherches dans ces 33 parages , sans y trouver aucune trace du Géographe, sans y 3> découvrir aucun -lieu propre au mouillage, je me décidai à faire 33 route de suite pour le port du Roi-George. Les motifs de cette 33 détermination n'étoient que trop impérieux. La franche-ferrure 33 du gouvernail étoit cassée; il ne restoit plus abord de l'eau que 33 pour quatre jours, et j'avois 300 lieues à faire pour gagner le port 33 du Roi-George, le seul point de la côte où je pusse en trou- 33 ver. . . Qu'on juge de toute l'horreur de ma position ! Cette 33 résolution prise, la ration d'eau fut réduite de moitié, et celle 33 de biscuit fut diminuée de trois onces. Malgré de telles pri- 33 vations, il est horrible de le dire, la moindre contrariété dans les 33 vents devoit entraîner notre ruine
33 Ce fut avec cette effrayante perspective , qu'après avoir