CHAPITRE XXVII
Opérations h la Terre de Nuj/ts : Séjour au Fort du Roi-George.
[Du 11 Février au 8 Mars 1803.]
Vers l'extrémité occidentale de la terre de Nuyts, par 350 pi. 1. 3' 30" de latitude Sud , et par 1 1 50 38' 6" de longitude à l'Est du méridien de Paris ( position de notre observatoire ) , se trouve le port du Roi -George. Découvert en 1791 par Vancouver, il pi. 1 w, n.° $. est d'une importance d'autant plus grande, que, sur une étendue de côtes au moins égale à la distance qu'il y a de Paris à Pétersbourg, c'est le seul point bien connu de la Nouvelle -Hollande où il soit possible de se procurer de l'eau douce en tout temps. Environné de terres très-hautes, il est ouvert du côté de l'Est, et n'est abrité sur ce point que par les petites îles Break-Sea et Michaelmas. Trois bassins principaux constituent l'ensemble de ce port singulier : le principal , et le plus oriental , offre par-tout un très-grand fond , et peut recevoir les plus gros vaisseaux de guerre ; c'est le port, ou la rade proprement dite. Dans le Havre de la Princesse royale , qui n'est séparé du port que par un isthme sablonneux , les navires d'un moindre tirant d'eau se trouveroient placés comme dans un bassin ; mais d'immenses bancs de sable encombrent ce havre , et le canal par lequel il communique avec le port antérieur, est beaucop trop étroit pour qu'il soit possible d'y louvoyer avec sécurité. Le Havre aux Huîtres est d'un accès encore plus difficile que celui de la Princesse ; et ce n'est guère que dans une espèce de chenal de peu d'étendue qu'il seroit possible de mouiller, sans craindre de s'échouer sur les vastes bancs de sable qui enveloppent ce dernier port. Je ne fais qu'indiquer ces détails , qui se trouvent exposés fort au long dans la relation du voyage de Van couver, et sur lesquels M. Freycinet doit revenir lui-même.
Autant Jes vents de la partie de l'Est et du Sud s'étoient montrés
constans pendant notre séjour aux îies Joséphine , autant ceux de l'Ouest et du Nord nous tourmentèrent opiniâtrement au port du Roi-George. Ceux du S. O. , du S. S. O. et de i'O. S. O., sur-tout, soufflèrent avec violence ; plusieurs fois ils nous firent chasser sur nos ancres , même au milieu du port : les vagues étoient si fortes au large, que la petite île Break-Sea disparoissoit parfois sous
les torrens d'écume qu'elles élevoient jusqnà son sommet
Et lorsqu'on vient à penser que ce gros temps , que ces vents impétueux ont suivi de si près l'arrivée du Casuarina, on se reporte involontairement sur les dangers que ce navire a courus , et l'on frémit encore à leur souvenir.
Les variations de l'atmosphère n'ont été que trop subordonnées à ces vents ; un ciel toujours couvert, nuageux et même brumeux, de fréquentes averses de pluie , ont signalé leur triste règne , et les înstrumens météorologiques ont marché , pour ainsi dire , au gré de leurs caprices : ainsi , le baromètre , de 28 pouces 3 et 4 lignes , est descendu souvent jusqu'à 27 pouces 1 o et 1 1 lignes ; le thermomètre , de 12 et 13 degrés, s'est élevé jusqu'à 22 et même 24 degrés ; et l'hygromètre a varié du 63. e au ioo.e degré : variations d'autant plus remarquables et plus fortes , que la marche des înstrumens, à de telles latitudes, est ordinairement plus régulière et plus uniforme. ( Chap. 11 1 , pag. 32. )
La constitution physique de cette partie de la terre de Nuyts, offre un contraste bien singulier avec tout le reste de cette même terre et celle de Leuwin : là, s'élèvent le mont Bald-Head ', qu'on pi. vi, fig.i découvre de i4 lieues au large; et le mont Gardner , dont le sommet paroît à la distance de plus de 20 lieues , comme la pointe d'un cône immense porté sur les eaux. A mesure qu'on s'en rapproche , on le voit se développer et s'étendre ; il s'élargit sur sa base , ses flancs se prolongent , et il reste isolé comme une île gigantesque. Tout le pourtour de cette montagne est tellement escarpé , qu'elle sembleroit être inaccessible ; on y distingue
cependant çà et là quelques traces de sillons diversement entrecroisés, qui forment peut-être autant de crevasses profondes. Du reste , le mont Gardner est de la plus effrayante stérilité a, sans arbres, sans arbrisseaux, d'une' couleur sombre; sa masse entière se compose de roches primitives. Avec la même constitution générale, le mont Bald-Head présente un phénomène unique jusqu'à ce jour dans les fastes de la nature, et sur lequel nous ne manquerons pas d'insister ailleurs.
Bien souvent, dans le cours de cette histoire, j'ai cru devoir attribuer la disette d'eau douce à l'absence des montagnes, à la dépression du sol , à sa constitution sablonneuse , ainsi qu'à la foiblesse de la végétation. Avec des circonstances physiques absolument différentes , le port du Roi-George présente, sous ce rapport , des résultats bien différens aussi. Au sommet des monts sourcilleux qui l'enceignent, viennent se réunir d'abondantes vapeurs, qui, condensées par une température plus froide, se résolvent en une rosée féconde et , pour ainsi dire , continuelle ; de là ces sources limpides qu'on voit jaillir de toute part, et qui, suivant la disposition des lieux inférieurs, forment des ruisseaux ou des étangs, des rivières ou des lacs : mais il convient d'entrer, à cet égard, dans quelques détails plus particuliers. i.° Sur la côte méridionale du port, trois milles environ à l'Ouest de Bald-Head, est une anse sablonneuse , au fond de laquelle coulent deux petits ruisseaux ; c'est-là que Vancouver fit sa provision, ainsi que nous. 2.0 Sur la péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec le grand port , on voit plusieurs étangs d'eau douce qui sont très-profonds, et nourrissent une espèce d'écrevisse particulière à ces rivages. 3 .° Dans le havre même de la Princesse, indépendamment d'une multitude de petites sources, il existe encore trois ruisseaux, dont le plus méridional sur-tout est important sous le rapport du volume et de la pureté des eaux qu'il roule. 4-° Plusieurs marais saumâtres,
* Vvye^ la note de la page 138.
une crique large , profonde , et pareillement saumâtre , occupent la rive occidentale du havre aux Huîtres ; mais c'est sur-tout la rivière du Nord de ce même havre , que nous avons désignée sous le nom de Rivière des François , qui mérite de fixer l'attention. Nous dirons ailleurs les particularités qui la distinguent; il suffit à notre objet présent d'annoncer qu'elle est, à son embouchure, aussi large que la Seine à Paris , quelle remonte au loin dans l'intérieur des terres , et que la profondeur de son lit varie de 6 à 8 , ro et même i 2 pieds. 5.0 Entre le havre aux Huîtres et le mont Gardner, nous avons reconnu plusieurs étangs d'eau douce ; et vers le fond de la grande baie qui se trouve à l'Est de cette dernière montagne , nous avons pareillement découvert plusieurs grands lacs semblables, qui forment une espèce de chaîne continue et sans communication directe avec la mer. Enfin , il n'est pas jusqu'aux revers des montagnes qui ne présentent çà et là d'excellente eau douce au fond des petites cavités répandues à leur surface. « Il paroissoit même », dit Vancouver, « y en avoir sur les » lieux les plus élevés ; ce qui produisoit un singulier spectacle , » quand le soleil brilloit dans certaines directions sur ces mon- •» tagnes dénuées de terreau. Ces lieux, rendus humides par un » écoulement d'eau continuel , brilloient alors d'un éclat qui les » faisoit ressembler à des collines couvertes de neige. » (Tome I,
Paë-74-)
Toutes les côtes de cette partie de la terre de Nuyts sont essentiellement primitives , et se composent des mêmes élémens dont nous avons successivement parlé. Parmi les produits minéraux qui paroissent lui être plus particuliers , on distinguoit , i.° une espèce de granit remplie de grenats, dont quelques-uns étoient de la grosseur du petit doigt ; 2.0 une substance que M. Bailly, notre minéralogiste, crut devoir regarder comme de la mine de plomb ; 3.0 une roche si riche en fer, que, dans les environs de Bald-Head où elle se trouve plus abondamment, il fut impossible
à notre géographe M. Boullanger de faire ses observations ordinaires sur les variations de l'aiguille aimantée. « Suivant que je mettois»,. dit-il, «le compas à telle ou telle place, je le voyois » en un instant varier de 1 5 à 200. » 4-° Vers le fond du havre aux Huîtres , et dans un très-petit nombre d'autres lieux , on trouve une espèce de mauvaise tourbe et de substance argiloso-marneuse. <.° Le sable de ces rivages mérite également une attention plus particulière; il est très -fin, d'une blancheur éclatante, et constitue tantôt des dunes énormes , tantôt de vastes bancs de sable qui encombrent le port et ses dépendances : il forme presque entièrement la péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec le grand port ; il s'avance au loin vers l'intérieur des terres , en couches plus ou moins profondes : en un mot, ce sable funeste joue sur ces plages le rôle destructeur que nous lui avons vu jouer sur tant d'autres points de la Nouvelle-Hollande. 6.° A ces derniers produits minéraux du pays, il faut ajouter encore ces admirables zoophytes qui couvrent le sommet de Baid- Head, et dont nous parlerons plus en détail dans le chapitre suivant.
Considéré sous le rapport de la végétation, le sol du port du Roi-George et de ses environs n'est pas, à beaucoup près, aussi fertile qu'on seroit tenté de le croire d'après l'ensemble des circonstances physiques qui se rattachent à son histoire. En effet, tout le pourtour de la rade ou du port proprement dit, est trèsstérile; la péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec le port, ne nourrit, dans ses sables mobiles, que de misérables broussailles; et si l'on en excepte quelques bosquets très-agréables qui se trouvent disséminés au bord des ruisseaux et des marais , il en est à-peu-près de même du havre de la Princesse. « L'aspect de l'inté- » rieur du pays sur ce point», dit M. Boullanger dans son journal, « est véritablement horrible; les oiseaux même y sont rares ; » c'est un désert silencieux. » En pénétrant jusqu'aux extrémités de
ce havre, j'ai pu me convaincre, par mes propres yeux, que ce tableau n'a rien d'exagéré.
C'est du même œil que cette partie de la Nouvelle-Hollande a été vue par Vancouver; c'est de la même manière qu'il en a parlé; écoutons cet immortel voyageur, décrivant le port, si précieux d'ailleurs, qu'il venoit de découvrir: « La solitude apparente, le » triste aspect du pays d'alentour, qui n'offroit guère que des idées 33 de famine et de besoin, ajoutoient à nos sentimens de pitié pour » les misérables indigènes; les rivages présentoient des roches nues 33 ou à pic, ou des sables stériles et d'an blanc de lait. Le sol 33 sembloit, plus loin, revêtu d'arbres d'un vert fané, et, par- 33 ci par-là, de quelques arbrisseaux rampans ou d'arbres nains, 33 disposés à une grande distance les uns des autres. 33 ( Tome I, page Si.)
Le havre aux Huîtres est le seul point de toute cette côte auquel cette description de Vancouver ne soit pas rigoureusement applicable; nous en exposerons les causes physiques ailleurs; cherchons d'abord à déterminer l'origine d'une stérilité d'autant plus singulière, qu'elle semble moins en rapport avec les principaux caractères de l'atmosphère et du sol, avec l'élévation des montagnes et l'abondance des eaux qui s'écoulent perpétuellement de leurs sommets. Quelques propositions générales, des plus incontestablement admises, doivent précéder nos recherches et leur servir de base.
De tous les agens de la fécondité, les plus puissans comme les plus ordinaires sont , sans doute , la chaleur et l'eau : mais la réunion de ces deux agens ne suffit pas aux grandes opérations de la nature; il faut encore un sol qui puisse répondre à leur action, et se prêter à cette longue suite de décompositions et de recompositions, qui sont le premier élément de la fécondité, comme elles en sont le terme.
En l'examinant sous ce dernier point de vue, le pays qui nous
occupe
occupe présente de nouveaux et intéressans phénomènes. Le fond du sol est formé par-tout d'une roche granitique extrêmement dure, compacte, et dès-lors très-difficilement décomposable; sur cette base reposent des couches plus ou moins profondes du sable dont nous avons parlé déjà. « Ce sable », dit Vancouver, « est blanc comme du lait » ; donc il est plus propre à réfléchir la lumière et la chaleur qu'à s'en laisser pénétrer; il est très -fin, très-mobile, et par -là peu susceptible de prêter aux végétaux le point fixe dont ils ont besoin; enfin il est quartzeux, et par conséquent presque indécomposable pour la nature elle-même.
D'une autre part , cette terre végétale , ces précieux débris que roulent ordinairement avec eux les pluies et les torrens qui descendent du haut des montagnes, ne sauroient enrichir les vallées dont nous parlons ; et c'est encore une de ces nombreuses singularités qui distinguent la Nouvelle-Hollande.
Quelque solide, en effet, que puisse être le noyau des montagnes, l'expérience apprend, toutefois, qu'en général elles sont susceptibles de nourrir , sur leurs revers , des végétaux plus ou moins nombreux et plus ou moins robustes : ce n'est guère qu'en s'élevant aux dernières cimes de ces montagnes et jusqu'à la région des glaces, qu'on voit cesser toute trace de végétation et de vie.
Les montagnes de la Nouvelle -Hollande ont un caractère xlifférent. Déjà nous avons parlé, dans le précédent volume, de la prodigieuse stérilité des montagnes Bleues (Tom. hp- 3J)2 >3J>3); les montagnes de la terre de Nuyts ne leur cèdent en rien sous ce triste rapport. Misérables taupinières en comparaison de nos grandes montagnes Européennes, elles n'en sont pas moins d'une nudité plus affreuse qu'aucun sommet des Alpes ou des Pyrénées. « Le mont » Bald-Head [Tête-Chauve] », dit Vancouver, «a été ainsi » nommé parce qu'il est uni et dénué de verdure (page â'oj. Le mont » Gardner, ajoute-t-il ailleurs est d'une belle forme, et sa surface tome 11. S
» de roche polie presque sans interruption jusqu'au sommet, le rend » très-remarquable » (page yj ); et cette expression de roche polie est rigoureusement exacte, non-seulement pour les montagnes dont parle ici le célèbre navigateur Anglois, mais encore pour toutes celles qui se rattachent à cette portion de la terre de Nuyts. Sur ces montagnes pelées, on ne voit pas un arbre, pas un arbrisseau, pas un arbuste; rien, en un mot, qui puisse faire soupçonner l'existence de quelque terre végétale a. La dureté du roc paroît braver ici tous les efforts de la nature , et résister à ces mêmes moyens de décomposition qu'elle emploie ailleurs avec tant de succès.
Telles m'ont paru être les principales causes de la stérilité du port du Roi-George; elles se rattachent d'ailleurs, d'une manière si particulière, à la constitution physique du sol, qu'il semble impossible de concevoir un autre état de choses. Ce n'est guère que dans un petit nombre de bas-fonds, qu'on peut trouver quelque terre végétale; mais formé par l'accumulation des débris de mauvaises plantes , toujours inondé plutôt qu'arrosé , cette espèce de terreau présente un caractère de tourbe qui le rend peu convenable aux besoins d'une bonne et franche végétation : le plus souvent aussi, ce terreau ne forme qu'une couche de peu d'épaisseur. « Cette croûte superficielle », dit Vancouver, « s'ébranloit » sous nos pas; des eaux abondantes couloient, dans toutes les r> directions, à sa surface et dans son sein; la plupart des ruisseaux 55 traversent ce sol, et c'est à l'imprégnation qui résulte de ce » passage, qu'il faut attribuer la couleur généralement remarquable yy de l'eau » (page 7$)-
D'après tout cela, comment oser dire maintenant que le port
* Dans quelques exemplaires de l'Atlas sur les lieux par M. Petit, se trouve au
(pi. vi,fîg, 1), cette montagne est inexac- dépôt de la marine; elle est rigoureusement
tement coloriée; la vue originale, exécutée conforme à cette description et à celle de
dans de très-grandes dimensions, et peinte Vancouvee.
du Roi -George est un des lieux les plus riches en productions végétales qu'il soit possible de trouver, et que, sur ce seul point de la Nouvelle-Hollande, mon digne collègue M. Leschenault a rassemblé plus de deux cents espèces de plantes , dont un grand nombre étoient nouvelles î Une telle profusion de végétaux paroissant contraire à tout ce que je viens d'exposer sur la stérilité générale du sol, il est indispensable de nous y arrêter quelques instans ; la solution de ce problème appelle ici l'exposition de l'un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire végétale du grand continent qui nous occupe.
Le commodore Philipp, en contemplant d'une part les marais immenses de Botany-Bay, et de l'autre les sables arides qui l'en- Pi. 1 «r, n.° 4vironnent, cherchoit en vain à découvrir la cause de l'enthousiasme avec lequel Cook et ses compagnons parlent de ce lieu sauvage. . . A la tête d'une colonie nombreuse qui venoit y chercher une patrie et des subsistances, Philipp voyoit ces bords d'un œil bien différent que ses compatriotes. Cook, dans sa relâche à Botany- Bay, avoit trouvé un mouillage commode et sûr, de bonne eau, d'excellent poisson, du bois en abondance, de doux ombrages, de charmans bosquets, et cette réunion d'avantages' étoit bien suffisante pour justifier ses éloges: d'un autre côté, Banks et Solander recueilloient sur ces bords plusieurs centaines dcplantes inconnues ; ils s'arrêtoient avec admiration devant ces gigantesques Eucalyptus qui frappoient leurs regards pour la première fois; par-tout ils observoient des arbustes élégans et variés, des fleurs éclatantes, des fruits singuliers; par-tout ils respiroient un air pénétré des plus douces odeurs, des parfums les plus délicats; et sous le double rapport de la science et de l'agrément, ils avoient
dû célébrer ces lieux De tels avantages ne suffisoient pas
à Philipp; c'étoit de la terre végétale qu'il lui falloit ; il en cherchoit par- tout; par- tout il fàisoit fouiller le sol, et ce sol
ingrat ne lui présentoit par - tout qu'un sable aride Il se
hâta de fuir en maudissant des lieux si vantés naguère par les navigateurs les plus célèbres de sa patrie.
En se réfugiant au port Jackson, Philipp obtint, il est vrai, d'autres avantages importans; mais, sous le rapport de la fécondité du sol , il ne gagna guère au change : nul pays , en effet , n'est plus stérile que les environs de ce port magnifique; on n'y trouve, pour ainsi dire, que du grès et du sable; et durant une grande partie de l'année, toute la contrée manque d'eau douce. Par-tout ailleurs qu'à la Nouvelle-Hollande, la végétation d'un tel endroit seroit misérable, et cependant rien de plus riche sous ce rapport; rien de plus élégant et de plus magnifique même que les lieux dont il s'agit. D'innombrables arbrisseaux, entremêlés de plus grands arbres, se disputent tous les points de ce sol aride et brûlant; c'est , pour ainsi dire , une suite de bosquets enchanteurs ; là , croissent pêle-mêle diverses espèces de Mimosa, de Corréa, de Conchyum, de Mélaleuca, de Casuarina, de Banksia, de Métrosidéros, d'Embothrium , de Chorizema, de Leptospermes, d'Exocarpos , de Phormium, de Cycas , de Xanthorrea, et une foule d'autres végétaux inconnus en Europe ; là brillent les fleurs les plus éclatantes et les plus agréablement parfumées; leur feuillage, toujours vert, répand sur la campagne un air de fraîcheur qui donne un nouveau charme à ces lieux , et récrée agréablement la vue. Heureuse illusion, aimable artifice, que semble employer la nature pour déguiser la stérilité profonde dont elle frappa ces tristes bords !
Ce qu'on observe au port Jackson et à Botany-Bay, se reproduit d'une manière plus ou moins sensible sur les divers points de la Nouvelle-Hollande : par-tout, au milieu des sables brûlans, croissent de nombreux végétaux ; créés pour ce continent sauvage , ils semblent se complaire aux ardeurs et à l'aridité qui le caractérisent. Considérées sous ce dernier point de vue, la plupart des plantes de la Nouvelle -Hollande me paroissent dignes d'une attention
particulière : peut-être un jour viendra où, transplantées au milieu des landes arides de nos départemens méridionaux, elles pourront y fournir des bois utiles et d'élégans bosquets ! . . . .
Le Chien et le Kanguroo sont les seuls mammifères terrestres dont nous ayons pu constater l'existence. Divers débris de Baleine accumulés vers le fond du havre de la Princesse , annonçoient évidemment qu'un énorme cétacé avoit péri naguère en ce lieu. Quelques phoques ont été vus çà et là dans la mer, sans que nous ayons pu en prendre aucun pour en déterminer l'espèce : c'est principalement sur une petite île voisine de Bald-Head, que ces animaux habitent; et c'est d'après cela que Vancouver a désigné cette île sous le nom de Seal-lsiand [ Ile aux Veaux-Marins].
Les oiseaux de terre et de mer étoient également rares au port du Roi-George, et tous se montrèrent si défians, si farouches, qu'il fut presque impossible d'en approcher; une telle défiance nous parut être le résultat de la chasse continuelle que leur font les habitans : du reste, ces oiseaux appartenoient aux mêmes espèces que celles dont il a successivement été fait mention dans le cours de cet ouvrage. II faut en excepter une Sarcelle remarquable par un appendice membraneux qu'elle a sous le bec , et dont M. Lesueur parvint avec beaucoup de peine à se procurer quelques individus.
De tous les lieux où nous avons séjourné à la Nouvelle-Hollande , le port du Roi-George est, après la baie des Chiens-Marins, celui qui nous a fourni du poisson en plus grande abondance : les espèces n'en étoient pas très - variées ; mais elles étoient excessivement nombreuses en individus. On y pêchoit entre autres une sorte de Scombres , assez semblables aux Maquereaux d'Europe , mais beaucoup plus petits que ces derniers, et qui seuls auroient pu suffire aux besoins d'une flotte considérable ; les autres espèces appartenoient aux genres Spare, MuIIet, Scorpène, Labre, Osiracion, Squale, Balistes, &c. Un œuf de Cartilagineux me frappa sur-tout par sa forme
extraordinaire ; j'en donnerai la description et la figure ailleurs. Le beau Syngnathe à banderole se trouvoit sur ces plages; on y voyoit aussi des Raies, des Murènes, des Ësox, &c. : en un mot, sous le rapport de la pêche et des ressources qu'elle peut offrir, le port du Roi-George paroissoit être , à l'époque où nous nous y trouvions , un des endroits les plus précieux que les navigateurs puissent fréquenter dans ces parages; on pourroit, au besoin, y faire d'abondantes salaisons.
D'autres animaux moins utiles méritent pourtant d'être indiqués ici. De l'ordre des Batraciens , j'ai découvert une charmante et nouvelle espèce du genre Hyla ; c'est la seule Grenouille , après celles du port Jackson, que j'aie pu voir à la Nouvelle-Hollande, et l'exclusion des animaux de cette famille dépend évidemment de la rareté de l'eau douce dont elles ont besoin. Les Lézards m'ont fourni trois espèces , dont deux du genre Scinque ; et dans l'anse de l'Aiguade , j'ai tué moi-même un reptile de 182 centimètres [ 6 pieds ] de longueur , et qui , dans la méthode de M. de Lacépède , devroit servir de type à un genre nouveau, voisin de celui des Boa: ce terrible reptile est armé de crochets venimeux.
Les insectes étoient en petit nombre , et ne m'ont rien offert d'intéressant. Dans les crustacés, j'ai réuni quinze espèces inconnues jusqu'alors , parmi lesquelles on distinguoit une Ecrevisse qui vit dans les étangs et les ruisseaux ; c'est la seule espèce de crustacé d'eau douce que j'aie pu voir sur toute l'étendue de la Nouvelle-Hollande, et la raison en est bien simple.
Les mollusques proprement dits, les vers et les zoophytes mous, comptent sur ces bords de riches et nombreuses espèces ; mais, sous le double rapport de la magnificence et de la variété , les coquilles l'emportent de beaucoup sur tout le reste. Dans le court espace de quelques jours , j'en ai rassemblé plus de cent soixante espèces , dont la plupart s'offroient pour la première fois à mon observation. On y distinguoit sur-tout d'élégansTrochus, d'énormes
Turbos, d'éclatantes HaIiotides,un Cône d'une beile couleur rose, des Lépas gigantesques, huit ou dix espèces de Patelles, plusieurs Stomates agréablement nuancées des couleurs les plus fraîches et les plus gracieuses , une nouvelle espèce de Janthine de la plus rare beauté , un Térébra de 15 à 20 centimètres [5^7 pouces ] de longueur, et qui a beaucoup de rapport avec une espèce du même genre qu'on trouve fossile aux environs de Paris ; on y voyoit encore de jolies Arondes , d'excellentes Huîtres , de belles et bonnes Moules, des Murex variés, des Serpules , des Bulles, des Dentales, &c Mais, au milieu de tant de richesses, il devient
même impossible d'indiquer les objets les plus précieux ; je me contenterai donc de présenter ici quelques remarques d'un intérêt plus général, et qui m'ont été, sinon suggérées, du moins confirmées par l'examen des diverses productions animales du port du Roi-George.
A une époque où l'histoire naturelle n'avoit pas encore son langage propre et rigoureux , où les méthodes de cette science étoient incomplètes et défectueuses , les voyageurs et les naturalistes ayant confondu sous un même nom , pour ainsi dire à l'envi les uns des autres, des animaux essentiellement différens, il n'est aucune classe du règne animal qui, dans l'état actuel des choses, ne compte plusieurs espèces orbicoks, c'est-à-dire > plusieurs espèces qui sont indistinctement communes à toutes les parties du globe, quelles qu'en puissent être d'ailleurs la position géographique et la température. D'autres espèces , quoique restreintes à de certaines latitudes , passent cependant pour être communes à tous les climats , à toutes les mers comprises dans ces latitudes : l'existence de ces derniers animaux est regardée comme indépendante des longitudes. Ainsi , pour nous restreindre à des espèces marines , on voit répéter chaque jour dans les ouvrages les plus estimables d'ailleurs, que la grande Baleine [ Balœna Mysùcetus , Lin. y se retrouve également au milieu des frimas du Spitzberg et des glaces du pôle Antarctique ;
que les Loups marins, les Veaux marins, les Lions marins, &c. comptent également d'innombrables tribus dans les mers les plus reculées des deux hémisphères ; que la Tortue franche et le Caret lui-même habitent indifféremment l'Océan atlantique, la mer des Indes et le grand Océan équinoxial ....
Quand on ne consulteroit que la raison et l'analogie , de telles assertions pourraient paroître douteuses ; en recourant à l'expérience , elles se trouvent absolument fausses. Qu'on parcoure , en effet, tous les monumens sur lesquels reposent ces prétendues identités ; on verra qu'elles n'existent réellement que dans les noms, et qu'il n'est pas un seul animal bien connu de l'hémisphère boréal, qui ne soit spécifiquement différent de tout autre animal également bien connu de l'hémisphère opposé. J'ai pris la peine d'établir cette comparaison difficile pour les cétacés, pour les phoques, &c. ; j'ai compulsé plusieurs centaines de relations de voyages , j'ai rassemblé toutes les descriptions des animaux dont il s'agit, et j'ai reconnu d'importantes différences entre les moins dissemblables de ces êtres supposés d'espèce identique.
Personne plus que moi, j'ose le dire, n'a recueilli d'animaux de l'hémisphère austral; je les ai tous observés et décrits sur les lieux; j'en ai rapporté plusieurs milliers d'espèces en Europe ; elles sont déposées dans le grand muséum de l'Empire : que l'on compare ces nombreux animaux avec ceux de notre hémisphère , le problème sera bientôt résolu, non- seulement pour les espèces d'une organisation plus parfaite, mais encore pour toutes celles qui sont beaucoup plus simples , et qui , sous ce rapport , sembleraient devoir être moins variées dans la nature; qu'on examine, je ne dirai pas les Doris, les Aplysies, les Salpas, les Néréides, les Amphinomes , et cette foule de mollusques et de vers plus composés qui se sont successivement offerts à notre observation ; qu'on descende jusqu'aux Holothuries , aux Actinies , aux Méduses ; qu'on s'abaisse même, si l'on veut, jusqu'à ces Éponges informes,
que
que tout le monde s'accorde à regarder comme le dernier terme de la dégradation ou plutôt de la simplicité de l'organisation animale; dans cette multitude pour ainsi dire effrayante d'animaux antarctiques, on verra qu'il n'en est pas un qui se retrouve dans les mers boréales; et de cet examen bien réfléchi, de cette longue suite de comparaisons rigoureuses, on sera forcé de conclure, ainsi que j'ai dû le faire moi-même, qu'il n'est pas une seule espèce d' animaux bien connue, qui, véritable cosmopolite, soit indistinctement propre à toutes les parties du globe.
Il y a plus, et c'est en cela sur- tout que brille l'inépuisable variété de la nature ; quelque imparfaits que des animaux puissent être, ils ont reçu chacun une patrie distincte; c'est à certains parages qu'ils sont fixés; c'est là qu'ils se trouvent plus nombreux, plus grands et plus beaux. A mesure qu'ils s'éloignent de ce point, les individus dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre. Prenons pour exemple cette énorme Oreille de mer, dont j'ai parlé tant de fois sous le nom d'Haliotis gigantea: c'est à l'extrémité du globe, c'est sous le choc des flots polaires, qu'elle se complaît; c'est là qu'elle arrive à la longueur de 15 à 20 centimètres [6 k y pouces]; c'est là qu'elle forme ces bancs précieux sur lesquels l'homme vient chercher une nourriture abondante et salubre. ... A peine nous sommes à l'île Maria, nous n'avons fait, pour ainsi dire, que trar verser le canal Dentrecasteaux, et déjà ce grand coquillage a perdu de ses dimensions ; à l'île King , il est plus petit encore et plus rare ; sa dégradation devient de plus en plus sensible à mesure qu'on remonte davantage vers l'île Decrès et vers les îles Joséphine; dans les misérables avortons de cette espèce qui végètent sur les rochers de la terre de Nuyts, on a peine à reconnoître le plus grand coquillage de la terre de Diémen ; et au-delà du port du Roi-George , on en chercheroit en vain la trace.
II en est de même pour ces Phasianelles, naguère si rares et si précieuses, et que nous avons rapportées en si grand nombre: l'île tome 11. T
Maria est leur véritable patrie; c'est là qu'il seroit possible d'en charger des vaisseaux. . . . Comme ÏHaliotis gigantea du cap Sud, elles expirent au port du Roi-George, après avoir éprouvé, comme elle, une suite de dégradations presque insensibles, il est vrai, mais qui finissent pourtant par anéantir l'espèce.
Il me seroit facile de multiplier les exemples ; mais ce que je viens de dire sur la plus grande et sur la plus belle coquille de cette partie du grand Océan austral, suffit pour prouver que les animaux originaires des pays froids ne saur oient s'avancer impunément jusqu'au milieu des çones brûlantes.
D'un autre côté, les animaux de ces derniers climats ne paroissent pas plus destinés à vivre dans les pays froids , et notre propre expérience nous en fournit encore une preuve bien éclatante. De tous pi. j. les pays que j'ai vus , il n'en est point qui soit comparable à Timor
pour l'abondance des coquillages et pour leur variété ; la richesse de ces bords est véritablement, en ce genre, au-dessus de toute expression: plus de vingt mille coquilles, appartenant à plusieurs centaines d'espèces, y ont été réunies par mes soins. Eh bien! de cette multitude prodigieuse d'animaux , il n'en est pas un que j'aie pu retrouver, soit à la terre de Diémen, soit dans les parties australes de la Nouvelle-Hollande; c'est à la terre d'Endracht, et conséquemment aux approches des régions équatoriales, qu'on voit paroître quelques-unes des coquilles Timoriennes.
Ce n'est pas seulement pour les espèces que cette exclusion singulière a lieu ; on l'observe aussi parmi les genres. Sans parler, - en effet , de ces Crassatelles , de ces Houlettes , de ces Trigonies sur-tout, qui paroissent être si rares à l'état de vie dans la nature, il est des genres dont les nombreuses espèces semblent avoir été presque exclusivement attribuées à telle ou telle partie du globe; c'est ainsi, par exemple, que les pays équatoriaux réunissent une multitude de ces Cônes, de ces Olives, de ces Cyprées, &c, que l'on connoît à peine sur les rivages plus froids de
l'un et de l'autre hémisphère. Ainsi, tandis que Timor et toutes les îles voisines fourmillent de ces brillans coquillages , deux ou trois espèces , petites , obscures , osent à peine se montrer dans les parties australes de la Nouvelle-Hollande. C'est à la hauteur du port du Roi- George qu'on voit reparoître avec quelque éclat les testacés de ces genres pompeux ; ils succèdent , pour ainsi dire , aux Phasianeîles , aux Haliotis, et continuent, en l'embellissant encore , cette admirable échelle géographique des productions de lanature. Envisagée sous ce point de vue, la science me paroît offrir une nouvelle carrière aussi utile que brillante à parcourir, et dont les belles divisions géographico-zoologiques de M. de Lacépède, et le précieux travail hydrographico-zoologique de M. de Fleurieu, ont glorieusement marqué l'ouverture.
Je viens de terminer tout ce qui concerne l'histoire physique pi.*. et naturelle du port du Roi -George. Par sa position à l'extrémité de la côte S. O. de la Nouvelle-Hollande , il établit, pour ainsi dire , la ligne de démarcation qui existe entre les animaux du Nord et ceux du Sud de ce vaste continent; sous ce dernier rapport, il méritoit bien le développement plus particulier que j'ai cru devoir donner à sa description. C'est aux détails de notre séjour et de nos travaux dans ce port qu'il convient de passer maintenant.
Lorsque Vancouver visita ces régions, il faisoit route pour Ja côte N. O. d'Amérique , où la saison lui faisoit une loi de se rendre le plus promptement possible ; ce navigateur célèbre ne pouvoit donc guère employer à la reconnoissance du port qu'il venoit de découvrir et de ses environs, tout le temps nécessaire à un examen détaillé : aussi ne tardâmes-nous pas à nous apercevoir que Ja carte Angloise étoit assez incomplète et même assez défectueuse sur plusieurs points, pour qu'il fût indispensable de la refaire. En conséquence, M. L. FREYCiNETfut chargé de revoir le havre de la Princesse -Royale ; M. Faure partit pour visiter le havre aux Huîtres et le port proprement dit; M. R ans onnet fut expédié vers
le mont Gardner, avec ordre de reconnoître toute la portion de côte qui, du pied de cette montagne, se prolonge vers l'Est jusqu'à la hauteur de Y île Pelée. Je vais indiquer successivement les principaux résultats de ces trois expéditions.
Pi.iur,n*6. Sous le rapport de la géographie, la tâche de M. L. Freycinet n'étoit pas la moins difficile , et cependant ne fut pas la moins heureuse. D'immenses hancs de sable qui encombrent tout le fond du havre de la Princesse, ne permettent pas aux plus foibles embarcations d'en approcher ; c'est à pied seulement qu'il étoit possible de faire un travail exact, et c'est à pied que M. Freycinet fit le sien. Pendant plusieurs jours il poursuivit ses relèvemens de pointe en pointe, de cap en cap ; il fit le tour des plus petites anses, et parvint ainsi à dresser le plan du havre avec une perfection qu'il est bien rare de pouvoir mettre dans ces sortes de travaux : aussi le sien l'emporte- 1- il de beaucoup sur celui des Anglois. Arrêté, sans doute, par les hauts-fonds, Vancouver n'avoit pu, à ce qu'il paroît, visiter exactement le fond du havre, et s'étoit complètement mépris sur ses dimensions principales. Dans sa carte , en effet , il ne lui donne pas trois milles de l'Est à l'Ouest , tandis qu'il en a réellement plus de quatre. Du Nord au Sud, au contraire, l'échelle Angloise suppose une dimension de plus de quatre milles , et dans ce dernier sens le havre a moins d'une lieue. La carte de Vancouver ne présente d'ailleurs aucun de ces détails multipliés dont le géographe François a enrichi la sienne.
Des perfectionnemens analogues , la découverte d'une rivière assez importante , ont été le fruit de la mission de M. Faure dans le havre aux Huîtres ; d'un autre côté , l'histoire de l'homme s'est enrichie sur ce point de plusieurs obervations nouvelles et précieuses : sous l'un et l'autre rapport , il convient donc d'insister plus particulièrement sur cette expédition.
Pi. 1 ter, n.° c. Le havre aux Huîtres est de moitié plus petit que celui de la
Princesse ; on y pénètre par un chenal très-étroit , et qui n'a guère plus de 12 a i4 pieds d'eau à marée Lasse. L'intérieur du havre en a davantage ; mais il est tellement encombré de hauts-fonds , que , pour peu qu'un bâtiment vînt à chasser sur ses ancres , il lui seroit difficile d'éviter un échouement dangereux. D'excellentes huîtres , recouvertes à peine de quelques pieds d'eau, pullulent sur ces bancs de sable et de vase ; nos matelots en péchèrent tant qu'ils en voulurent. Non loin de l'entrée du port est un petit îlot sur lequel Vancouver avoit fait semer diverses graines utiles, et que, pour cette raison, il avoit désigné sous le nom d'I/e du Jardin [Garden's island ] . En y descendant, nos compagnons ne trouvèrent aucune trace de plantes Européennes ; d'innombrables légions de grosses fourmis leur parurent être la principale cause de la destruction de ces germes utiles.
Derrière la pointe occidentale de l'entrée du havre est un grand lagon d'eau saumâtre qui communique à la mer par un canal très-étroit , " et dont la carte Angloise ne montre aucun vestige. Plus loin, et à l'Ouest, s'offrit une grande embouchure qui parut être celle d'une rivière importante ; mais, en remontant à quelques milles dans l'intérieur, M. Faure parvint à s'assurer que ce n'étoit qu'une grande crique marécageuse et salée : elle est mal placée sur la carte de Vancouver, et dessinée de la même manière que les plus petits ruisseaux de cette carte ; ce qui en donne une idée fausse.
Toute la côte occidentale du havre étant ainsi fixée , notre ingénieur se dirigea vers le Nord. Là, se présente une ouverture dont on aperçoit à peine quelque trace sur la carte Angloise, et qui , mieux observée par nous , méritoit cependant d'y figurer d'une manière moins obscure. Cette espèce d'embouchure est, ainsi que nous l'avons dit, à -peu -près de la largeur de la Seine à Paris; mais, obstruée par d'innombrables bancs de sable, embarrassée de marécages et de végétaux sur ses bords, elle est difficile
ijo VOYAGE DE DÉCOUVERTES
à bien reconnoître ; et telle est évidemment la raison pour laquelle Vancouver n'indiqua sur ce point qu'un foible ruisseau.
Au-delà des bancs on ne trouve pas moins de 12 à 13 pieds d'eau ; mais cette profondeur diminue insensiblement jusqu'à huit , et se maintient long-temps à ce point : quelques petits ruisseaux d'eau douce viennent s'y rendre de distance en distance. Ce fut après avoir remonté l'espace d'une lieue et demie environ que l'on découvrit un des monumens les plus extraordinaires , sinon de l'industrie, du moins des idées politiques ou religieuses des habitans de la Nouvelle-Hollande. Sur la rive droite de l'un des plus gros ruisseaux dont il vient d'être fait mention, à 8 pieds de distance environ du bord, on voyoit un espace circulaire de 3 à 4 pieds de circonférence, entièrement dépouillé d'herbes, et environné de onze sagaies bien effilées, revêtues d'une couche de résine si rouge, qu'on la prit d'abord pour du sang ; ces sagaies , fichées en terre par leur base, avoient toutes la pointe dirigée vers la rive gauche. Sur cette dernière rive s'élevoit un second monument semblable à celui que je viens de décrire, soit pour la forme et les proportions, soit pour le nombre des sagaies, leur couleur, &c. ; il n'en différoit que par la direction des pointes de ces armes, qui se trou-
voient tournées vers la rive droite Quel peut être l'objet de
ces deux monumens î indiqueroient - ils les limites du territoire de deux hordes voisines, et les sagaies opposées sur les deux rives annonceroient-elles, de part et d'autre, que cette espèce de barrière ne sauroit être franchie sans entraîner la guerre î La couleur d'un rouge sanguin dont les armes sont peintes , paroîtroit assez favorable à cette supposition. Seraient - ce plutôt les tombes de deux guerriers ou de deux chefs de tribus ennemies, frappés dans un même combat général ou particulier ! Ce que nous dirons ailleurs de la manière dont les guerres se passent dans ces tristes climats, pourroit donner quelque vraisemblance à cette dernière opinion; mais, pour ne iais'ser aucun doute sur cet intéressant problème.
il eût été nécessaire de tenir compte de toutes les circonstances locales, de fouiller la terre sur l'une et l'autre rive, &c. ; rien de cela n'ayant été fait par M. Faure, dont la mission avoit d'ailleurs un tout autre but que des recherches de ce genre , nous nous trouvons malheureusement réduits à l'incertitude des conjectures.
Un mille au-delà, nos compagnons furent arrêtés par un nouveau produit de l'industrie humaine. Deux digues solidement construites en pierres sèches, interceptoient , en se raccordant de droite et de gauche avec une petite île placée au milieu de la rivière, toute espèce de passage à l'embarcation; de distance en distance, cette muraille' étoit percée par des embrasures, placées, pour la plupart , au-dessous de la ligne de marée basse , et dont la partie tournée vers la mer étoit très-large, tandis que l'autre étoit, vers l'intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le poisson qui , à mer haute, remontoit la rivière , pouvoit aisément traverser la chaussée ; mais toute retraite lui étant à-peu-près interdite, ce poisson se trouvoit dans une espèce de réservoir, où il étoit facile aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.
Après avoir reconnu que la rivière des François (car c'est ainsi que nous avons nommé celle dont il s'agit) étoit, au-dessus de la digue, tout aussi profonde et tout aussi libre qu'au-dessous, M. Faure se résolut à pousser plus loin ses recherches. A force de travail , on parvint à franchir cette digue , et l'on se remit en route ; mais à peine l'embarcation avoit fait un mille, qu'elle fut arrêtée par de nouvelles murailles, plus solides encore et mieux construites que la première ; dans l'espace de moins d'un tiers de mille on en comptoit six. M. Faure ne perdit pas courage , et mit pied à terre avec une partie de son équipage pour continuer la reconnoisance de la rivière intéressante qu'il venoit de découvrir ; des difficultés d'une autre nature le forcèrent enfin à rétrograder. Les sinuosités de la rivière étoient si fréquentes , les marécages et les
152 YOYAGE DE DÉCOUVERTES
végétaux si multipliés sur ses bords, qu'il étoit presque impossible de la remonter plus avant. Au point où s'arrêta M. Faure, elle se dirigeoit à l'Ouest vers une haute chaîne de montagnes intérieures: sa profondeur étoit encore de six à sept pieds, et sa vitesse d'un mille à l'heure; mais, sous le rapport de la salure de ses eaux, elle ne présentoit absolument aucune différence sensible avec celle
de l'Océan Ainsi donc ce n'est aussi qu'une espèce de petit bras
de mer, plus ou moins prolongé dans les terres , et qui s'y termine, sans doute , par quelque misérable ruisseau d'eau douce. C'est une répétition en miniature de ce que nous ont successivement offert la rivière du Nord, la rivière Dalrymple, celles d'Hawkesburry, de Parramatta, le golfe Bonaparte, la rivière des Cygnes, &c. &c. Ainsi donc ce singulier phénomène est constant à la Nouvelle- Hollande , sur quelque partie de ce vaste continent qu'on aborde, quelque grandes ou quelque petites que puissent être les rivières qui le traversent, ou plutôt qui y pénètrent....
Du sommet d'une montagne assez haute où. nos compagnons gravirent , ils découvraient au loin divers lacs, sur les bords desquels s'élevoient de nombreuses colonnes de fumée : on en voyoit également plusieurs du côté des montagnes où la rivière alloit prendre sa source ; mais les difficultés dont je viens de rendre compte auraient suffi seules pour empêcher M. Faure de songer à s'y rendre. Du reste , si l'on en excepte deux ou trois individus qui s'enfuirent précipitamment au milieu des bois, on ne vit aucun naturel. Tout le long de la rivière on remarqua des traces de leurs feux; on recueillit même quelques sagaies; elles étoient assez semblables à celles de la terre de Diémen, et conséquemment beaucoup plus grossières que celles de la Nouvelle- Galles.
L'encaissement profond du havre aux Huîtres, l'élévation des terres qui l'environnent , la multiplicité des ruisseaux, le nombre des marais et leur étendue , la présence d'une rivière assez considérable ,
tout
tout concourt à lui donner un aspect plus agréable que celui des autres parties de cette côte : la végétation y est aussi plus active, et l'on y voit de beaucoup plus grands arbres que dans le port et le havre de la Princesse. Cette heureuse différence dépend encore de la dépression extraordinaire du terrain , et de l'uniformité de son niveau, suffisamment établies l'une et l'autre par le prolongement du bras de mer que je viens de décrire , et par le mouvement des marées qui s'y fait sentir.
Toutes ces observations étant ainsi terminées, M. Faure vint attaquer la côte septentrionale du grand port, et la prolongea jusqu'au mont Gardner : se rabattant ensuite sur Bald-Head, il visita la côte du Sud. Dans cette dernière partie , le travail des Anglois reçut également quelques modifications importantes : il en fut de même pour la portion de côtes qui se trouve comprise entre le mont Gardner et l'île Pelée , et que M. Ransonnet avoit eu l'ordre d'aller reconnoître. Plusieurs circonstances remarquables se rattachent à cette dernière expédition, dont il me reste à rendre compte.
« Le 20 février à midi , j'étois déjà », dit cet officier, « par pi. i w,n.e c. » le travers et tout près du mont Gardner ; j'en fis rapidement le » tour, et je me trouvai presque aussitôt à l'ouverture d'une jolie » baie , dans le fond de laquelle, à mon grand étonnement , j'aperçus » un navire au mouillage ; c'étoit le brick Américain l'Union, capi- 33 taine James Pendleton , venu de New-Yorck en quatre mois , 33 et qui, depuis deux jours seulement, avoit attéri sur ce point. 33 L'objet de son entreprise étoit de se procurer des fourrures d'ani- 33 maux marins, dont M. Pendleton se proposoit de faire le com- 33 merce à la Chine. Aussitôt qu'il eut appris que le Géograp.Jie se 33 trouvoit au port du Roi -George, il partit pour s'y rendre, et, 33 de mon côté, je commençai de suite les relèvemens nécessaires 33 pour construire le plan de cette baie. Le mouillage y seroit en » général assez bon ; il y a par-tout de 1 o à 1 2 et même 1 <j brasses tome 11. V
» d'eau ; tout près de la côte , il n'y en a pas moins de 5 à 6. » Des marais et des lacs d'eau douce occupent tout le fond de » cette baie ; ils y forment diverses ramifications qui paroissent » remonter assez loin dans les terres, mais qui n'ont aucune com- » munication sensible avec la mer. »
Après avoir terminé la reconnoissance de cette première baie , que nous avons désignée sous le nom de Baie des Deux-Nations , en mémoire de la rencontre singulière que nous y fîmes, M. Ransonnet visita fort en détail le reste de cette côte : il y découvrit entre autres une petite crique qui s'enfonce de plus, d'un mille dans l'intérieur des terres , et dont la profondeur varie successivement de 7 à <j , 4 , 3 et 2 brasses : ce seroit un abri parfaitement sûr pour les petites embarcations. Cette partie de côtes se compose de hautes murailles granitiques taillées presque à pic , et , pour ainsi dire , inaccessibles.
Fatigué depuis plusieurs jours par les vents impétueux du S. O. , M. Ransonnet, dans la journée du 26 , vint chercher un asile au fond d'une petite anse voisine de l'île Pelée ; et là, plus heureux que Vancouver, Dentrecasteaux et nous, il put avoir une longue et paisible entrevue avec les naturels de la terre de Nuyts. Nous allons, d'après M. Ransonnet lui-même, exposer tous les détails de cette rencontre ; ils sont d'autant plus précieux à recueillir, que c'étoit pour la première fois qu'il étoit donné à un Européen d'aborder les peuples farouches de cette région.
«A peine nous parûmes», dit M. Ransonnet, « que huit » naturels , qui nous avoient en vain appelés par leurs gestes et par » leurs cris le premier jour de notre apparition sur cette côte , se pré- » sentèrent d'abord tous réunis ; ensuite trois d'entre eux , qui , sans » doute, étoient des femmes, s'éloignèrent. Les cinq autres, après » avoir jeté leurs sagaies au loin , probablement pour nous eon- » vaincre de leurs intentions pacifiques, vinrent nous aidera débar- » quer. Les matelots, à mon exemple, leur offrirent divers présens
33 qu'ils reçurent avec un air de satisfaction , mais sans empresse- » ment : soit apathie, soit confiance, après avoir reçu ces objets, 33 ils nous les rendoient avec une sorte de plaisir; et lorsque nous 33 leur remettions de nouveau ces mêmes objets, ils les abandon- » noient sur la terre ou sur les roches voisines. Plusieurs chiens très- » beaux et très-grands se trouvoient avec eux ; je fis mon possible » pour les engagera m'en céder un; je leur offris, à cet effet, tout ce » qui étoiten mon pouvoir; mais leur volonté fut inébranlable : il » paroît qu'ils s'en servent sur-tout pour la chasse des kanguroos , » dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson, que je leur -» ai vu moi-même darder avec leurs sagaies. Ils burent du café , 55 mangèrent du biscuit et du bœuf salé ; mais ils refusèrent de » manger du lard que nous leur offrîmes, et le laissèrent sur des » pierres , sans y toucher.
» Ces hommes sont grands, maigres et très -agiles; ils ont les » cheveux longs , les sourcils noirs, le nez court , épaté et renfoncé » à sa naissance , les yeux caves , la bouche grande , les lèvres » saillantes, les dents très -belles et très- blanches. L'intérieur de » leur bouche paroissoit noir comme l'extérieur de leur corps. Les » trois plus âgés d'entre eux , qui pouvoient avoir de quarante à r> cinquante ans , portoient une grande barbe noire ; ils avoient » les dents comme limées , et la cloison des narines percée ; leurs » cheveux étoient taillés en rond et naturellement bouclés. Les *> deux autres , que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans , 3î n'offroient aucune espèce de tatouage ; leur longue chevelure 55 étoit réunie en un chignon poudré d'une terre rouge dont les 33 vieux avoient le corps frotté. Du reste, tous étoient nus, et ne 35 portoient d'autre ornement qu'une espèce de large ceinture com- 33 posée d'une multitude de petits cordons tissus de poil de kan- 33 guroo. Ils parlent avec volubilité, et chantent par intervalles, >3 toujours sur le même ton , et en s'accompagnant des mêmes 33 gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de régner entre
i 5 6 VOYAGE DE DECOUVERTES
» nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d'aller vers l'endroit 55 où les autres naturels, probablement leurs femmes, s'étoient allés 55 cacher ; ils consentirent seulement à mener un de nos matelots 55 à un puits voisin , creusé par eux , et dont je trouvai l'eau très- 55 bonne. Ce ne fut qu'à la nuit que je me décidai à quitter ces gens 55 paisibles pour aller mouiller au large, et me tenir prêt à partir 55 au premier bon vent. 55
Tels sont les renseignemens pleins d'intérêt que mon ami M. R ansonnet a bien voulu me communiquer sur cette entrevue remarquable , et qui rappelle celle que j'avois eue moi-même avec la bonne famille du port des Cygnes. Dans l'histoire générale des peuples de la Nouvelle-Hollande, je reviendrai sur quelques particularités de ce rapport ; je parlerai de la ceinture étrange dont ces hommes se servent ; je décrirai la hache de pierre que M. Ransonnet reçut en présent de l'un d'eux , et qui diffère essentiellement de celles des indigènes de la Nouvelle-Galles ; je présenterai le résultat des recherches intéressantes de M. Laugier, sur la composition du mastic qui soude le granit au manche de bois de cette hache ; mastic précieux, et dont la dureté le dispute à celle de la roche : je décrirai les habitations misérables que j'ai pu voir sur divers points de la côte, et que M. Lesueur a dessinées lui-même avec soin. Mais déjà l'étendue de ce chapitre me presse d'arriver à sa fin ; hâtons - nous donc de terminer tout ce qui peut concerner encore notre séjour à la terre de Nuyts.
En arrivant à bord du Géographe , le capitaine Américain nous répéta tout ce qu'il avoit dit à nos compagnons , et ne nous dissimula pas l'inquiétude qu'il éprouvoit. Sur la foi de Vancouver, il étoit venu dans ces parages : il espéroit les trouver couverts d'amphibies marins ; à peine en avoit-il aperçu çà et là quelque* individus , et il lui falloit vingt mille fourrures pour compléter sa cargaison. Nous lui apprîmes que Van couver n'avoit nullement exagéré l'abondance des phoques dans ces mers ; que la véritable
cause du mécompte dont il seplaignoit, tenoit à la mauvaise saison qu'il avoit choisie pour son voyage; que Vancouver se trouvant ici dans l'hiver des régions australes, il avoit du voir par-tout d'innombrables troupeaux de phoques, qui viennent y chercher une température moins froide; mais qu'au milieu de l'été où nous étions alors, ces amphibies s'étoient réfugiés dans des climats moins chauds, et conséquemment plus rapprochés du Sud. Fn même temps nous lui indiquâmes les îles Joséphine et l'île Decrès comme pouvant encore lui fournir un assez grand nombre de fourrures ; nous le prévînmes de la rareté de l'eau, à laquelle il se trouveroit bientôt réduit , afin qu'il ne négligeât pas d'en faire le plus qu'il lui seroit possible avant son départ. Nous l'avertîmes aussi du danger qu'il y auroit pour lui à s'aller établir dans le détroit de Bass ; en un mot, nous lui donnâmes tous les renseignemens qu'une longue expérience nous avoit appris sur l'objet de son voyage. Nous le retînmes à dîner, et le renvoyâmes ensuite pénétré de reconnoissance pour nous , mais rempli d'inquiétude sur la suite dé ses opérations. Ce malheureux navigateur , en effet , ignorant , comme le capitaine Lecorre, \es prétentions exclusives des Anglors, avoit calculé comme lui qu'après avoir touché aux îles d'Amsterdam et au port du Roi -George, il iroit s'établir dans le détroit pour compléter sa cargaison, et que de là il pourroit aller se ravitailler au port
Jackson pour continuer sa route vers la Chine Vains calculs !
et trop heureux le capitaine Pendleton, s'il a pu se soustraire à la ruine que les Anglois préparent , dans ces parages lointains , aux armateurs de tous les peuples !
Ce fut le 1 .er mars au matin que nous sortîmes du port du Roi- George , après une relâche de douze jours , bien utilement employés sous tous les rapports.
Contrariés par des vents impétueux du S. O. , assaillis de rafales pesantes , de brumes épaisses , fatigués par une mer toujours orageuse , nous restâmes pendant plusieurs jours en vue du mont
P'- '• Gardner, de Bald-Head, des îles de l'Eclipsé et du cap Howe, courant sans cesse d'inutiles bordées pour nous éloigner de cette côte sauvage. Les terres en sont hautes, et relevées encore de distance en distance par des mornes plus saillans ; du côté de la mer, elles paroissent taillées à pic.
Le < , nous nous trouvions à peine à la hauteur du cap Howe. De là jusqu'à la pointe de Nuyts, la carte de Vancouver et celle de l'amiral Dentrecasteaux laissoient beaucoup à désirer: d'une part, en effet, le navigateur Anglois ayant attéri plus à l'Est, n'avoit pu prendre connoissance de la portion de côte dont il s'agit ; et de l'autre , les frégates Françoises avoient été portées si loin au large par les vents contraires qu'elles avoient éprouvés sur ce même point, que leur exploration avoit été fort incomplète. Un nouvel examen parut donc , avec raison , nécessaire , et M. L. Frey- CINET reçut ordre de partir avec le Casuarïna pour le faire : nous devions louvoyer le long de la côte , en l'attendant ; mais deux jours s'étant écoulés dans une vaine attente, et les vents, pendant cet intervalle, étant devenus favorables, nous fîmes route pour la terre de Leuwin : le Casuarïna nous y avoit devancés , et ce ne fut qu'à l'île Rottnest que nous pûmes le rejoindre. Là M. Freycinet nous rendit compte des travaux géographiques qu'il avoit exécutés pendant sa séparation d'avec nous, et l'ordre naturel du récit et des dates me commande d'en placer ici le détail.
Contrarié lui-même par les vents, M. L. Freycinet ne put accoster la terre qu'il devoit explorer , que le lendemain du jour où il s'étoit séparé de nous, c'est-à-dire, le 6 mars au matin. A midi, il se trouvoit à la hauteur d'un premier cap peu saillant, qu'il nomma Cap Pingre. Bientôt après il atteignit un petit îlot stérile et rocailleux qui paroissoit tenir à un second cap , qu'il désigna sous le nom de Cap Fanjas. « Entre ce dernier cap » , dit-il, « et le cap Pingre, la côte forme une petite baie, au milieu
» de laquelle j'aperçus des brisans. Les terres du fond de cette baie » sont basses, et permettent de voir d'autres terres plus hautes qui » forment un second plan. Le cap Faujas , sans être bien élevé » lui-même, l'est cependant plus que les caps voisins ; il est d'ailleurs » taillé à pic. Entre ce dernier cap et celui que j'ai désigné sous » le nom de Cap Lacroix, en l'honneur de l'un de nos plus savans » géomètres , se trouvent trois grandes anses ; celle de l'Ouest, » sur-tout, est remplie de brisans dangereux : les terres du rivage » sont très-basses ; mais de ce point on distingue plusieurs plans » de montagnes éloignées.
» Trois milles environ à l'Ouest du cap Lacroix , est une nou- » velle chaîne de brisans. A quatre heures , je découvris les îles du » Casuarina , et m'avançai jusqu'à la hauteur du cap Mably. Bientôt 3î après j'atteignis la pointe de Nuyts , qui m'avoit été fixée pour » terme de cette reconnoissance , et de suite je fis porter au large » pour rejoindre le Géographe. Toute la portion de terre que je » venois de découvrir est aride et dépourvue de végétation : les » îles du Casuarina sont rocailleuses et d'un aspect fort triste; elles » sont d'ailleurs environnées de récifs, et, sous ce rapport, on ne » doit s'en approcher qu'avec beaucoup de réserve.
» A peine j'avois quitté la terre, qu'une forte brume s'éleva; » en peu d'instans elle devint assez épaisse pour me dérober la vue » de tous les objets. Dans cette position critique, je courus diflféy> rens bords pour chercher à me rapprocher du Géographe; des » fanaux étoient placés en tête des mâts ; à chaque instant je fai- » sois lancer des fusées; tout fut inutile : présumant alors que ce » bâtiment avoit craint de s'arrêter plus long-temps sur cette côte » inhospitalière , à cause des brumes ; rassuré d'ailleurs sur ma » réunion avec lui par les deux rendez-vous qui m'avoient été » fixés aux îles Louis -Napoléon et à la baie des Chiens -marins, » je fis route pour la terre de Leuwin, dont j'avois à compléter la » reconnoissance. »
Nous verrons, dans le xxix.e chapitre, avec quel succès M. Freycinet s'acquitta de cette dernière partie de sa mission; mais avant d'aborder nous-mêmes à de nouveaux rivages, il faut nous arrêter sur plusieurs grands phénomènes de l'histoire physique des diverses régions que nous venons de décrire.