CHAPITRE XXVIII
De quelques -phénomènes de la Zoologie des régions Australes , applicables a l'histoire physique du Globe et a celle de l'Espèce humaine.
Colles ex ire videntur ;
Surgit humus , crescunt loca, decrescentibus undis. Ovid. Met. Iib. i, v. 344-
Si des excursions bornées aux pays de l'Europe ont pu fournir matière à tant d'ouvrages utiles, à tant de comparaisons précieuses; si de légères différences dans la constitution physique de ces régions, leur température ou leurs produits, ont pu donner lieu, dans tous les siècles, à de grandes idées, à des théories importantes , combien les navigations lointaines ne doivent-elles pas être plus fécondes en résultats précieux !
L'observateur, dans des voyages de ce genre, transporté, pour ainsi dire, sur l'aile des vents, parcourt en peu de mois les climats les plus divers; pour lui, les distances s'évanouissent, et les petites différences avec elles : les grandes masses seulement peuvent le frapper, et par-tout elles se reproduisent avec des oppositions si brusques, avec des contrastes si grands et si variés, que l'imagination la plus froide ne sauroit se refuser aux sentimens d'intérêt qu'un pareil spectacle inspire.
Ici, du haut du pic de Teyde, et du sommet des montagnes des îles de France et de Bourbon, semble se dérouler, devant l'observateur, l'histoire des grandes catastrophes du globe et de leurs effets terribles. Ailleurs, il voit la nature, aux extrémités du monde pi. iv, Xiv. oriental , élever ces boulevarts de granit qu'elle sembla vouloir opposer aux fureurs d'un Océan sans bornes. Bientôt il aborde sur les plages stériles de l'Ouest et du N. O. de la Nouvelle-Hollande ; pi. v, vi, vu. tome II. X
l6z VOYAGE DE DÉCOUVERTES
c'est là que le phénomène des attémsemens vient se présenter à lui avec tout l'intérêt dont il est susceptible. Vainement il parcourt des côtes de 3 a 4oo lieues d'étendue ; par-tout il retrouve des sables stériles , qui s'avancent au loin dans l'intérieur du pays , s'amoncellent en dunes gigantesques sur le bord de la mer, et forment , à sa surface ou dans son sein, une multitude d'îles sauvages et de hauts-fonds dangereux. . . . Mais déjà les îles fécondes du grand archipel d'Asie vont s'offrir aux regards du voyageur; déjà les PL xxxix. sombres montagnes de Timor se laissent apercevoir au milieu des vapeurs qui les fertilisent; tout est nouveau dans leur aspect; ce ne sont plus ces mornes sauvages , ces pitons noirs, ces redoutables cratères de Ténériffe, des îles de France ou de Bourbon; ce ne sont pas non plus ces masses imposantes et majestueuses de la terre de Diémen ; c'est encore moins cette uniformité fatigante des plages de la Nouvelle-Hollande. . . . Aucun de ces tableaux ne convient aux montagnes de Timor ; couvertes par-tout de forêts profondes, elles s'élèvent, comme par une suite de gradins réguliers , en un amphithéâtre immense ; leurs formes sont douces , quoique grandes, et c'est par de légères ondulations que leurs larges sommets viennent expirer aux rives de l'Océan : en un mot, tout annonce bien en elles le calme des tropiques et l'action paisible de la nature et du temps. Oh ! combien, en effet, il fallut de siècles pour entasser les débris d'animaux marins qui les couvrent ! . . . .
Au milieu de ces créations solennelles , avec des termes de comparaison si grands et si variés, l'étude de la géologie devient plus rigoureuse et plus facile. Tous les petits objets de détail, effets modernes d'une foule de causes secondaires, disparoissent, pour ainsi dire, devant le grand ensemble de la nature, et cessent d'occuper , dans ses fastes , le rôle trop important qu'on leur fit jouer tant de fois.
Pourquoi faut-il que mon malheureux ami, M. Depuch, frappé trop tôt d'une maladie mortelle, nait pu lui-même observer ia
suite des grands phénomènes qui se pressoient en quelque sorte autour de nous! .... Une instruction solide, une sagacité rare, un jugement sévère, s'unissoient dans cet habile ingénieur au dévouement le plus intrépide, à l'activité la plus infatigable. Déjà d'importans matériaux avoient été préparés par lui pour l'histoire géologique de la Nouvelle-Hollande, et lui seul étoit capable de donner à cette histoire toute l'importance dont elle est susceptible3. ... En recueillant, après la retraite de mon ami, quelques observations analogues à celles dont il s'occupoit lui-même , j'ai dû me borner aux faits qui , par leur rapport avec la zoologie des régions australes, rentroient plus particulièrement dans le cercle de mes travaux habituels.