‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 55 sur 115 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Opérations nouvelles a la Terre de Leuwin ; Retour a la Terre d'Edels.

[Du 7 au 16 Mars 1803.]

Tandis qu'au milieu des brumes qui nous avoient dérobé la pi.i. marche du Casuarina, nous le cherchions encore à la terre de Nuyts, il se trouvoit déjà sur les côtes de celle de Leuwin.

Dès le 7 mars , à 6 heures du soir, M. Freycinet étoit à vue du cap Gossdlïn ; bientôt il atteignit un second cap, qu'il désigna sous le nom de Cap Hamelin , et qui gît par 34° 14' °°' de ^a-tl~ tude Sud , et par 1 1 20 4o' 00" de longitude orientale. C'est à peu de distance au Nord de ce dernier point que se trouve la grande pi.vi,fig.a,a. tache blanche dont j'ai parlé dans le premier volume de cette histoire fpag. (fy).

Toute la matinée du 8 fut employée à reconnoître la portion de côte qui , du cap Hamelin , se prolonge jusqu'à l'ouverture de la baie du Géographe. Cette dernière partie de la terre de Leuwin, dans une étendue de plus de 50 milles, court presque en droite ligne du Nord au Sud , et ne présente d'autres points saillans que le cap Mentelle et le cap Clairaidt,

Favorisé par un bon vent de S. S. E., notre habile géographe pi. 1», n.»5. ne tarda pas à doubler le cap du Naturaliste , qui forme la pointe australe de la grande baie dont je viens de parler, et qui gît par 330 27' 42" de latitude Sud, et par 1 120 39' 48" à l'Est du méridien de Paris.

Au milieu des contrariétés de toute espèce qui nous avoient assaillis dans la baie du Géographe , il ne nous avoit pas été possible d'en terminer la reconnoissance ; mais personne n'étoit plus propre que M. L. FreïCINET à compléter cette partie de nos tome 11. B b

travaux, et personne plus que lui n'en sentoit l'importance. Contournant donc toute la profondeur de la baie, multipliant par-tout les relèvemens et les sondes , naviguant toujours à une très-petite distance de terre , il parvint , dans la journée du 8 et dans celle du 9 mars, à recueillir tous les matériaux d'une carte aussi précieuse par son exactitude que par ses détails. Durant cette dernière partie de sa navigation , il rencontra une innombrable quantité de baleines mortes, qui, flottant à la surface des eaux, présentaient, dit-il, un spectacle aussi bizarre que surprenant.

Ce fut vers le milieu de la journée du 9 que M. Freycinet atteignit la pointe Nord de la baie du Géographe, qu'il désigna sous le nom de Pointe du Ga-suarina. Derrière se montroit un petit port bien abrité; mais jugeant avec raison qu'il ne contenoit pas assez d'eau, même pour son foible navire, notre compagnon poursuivit sa route au Nord.

Pi. 1 ter, n.° j. Déjà il a dépassé le cap Bouvart ; il est à vue des îles Louis Napoléon; le brassiage se soutenoit depuis long-temps entre sept et huit brasses, fond de corail : il croyoit pouvoir passer entre les îles et le continent, déterminer l'embouchure de la rivière des Cygnes avec plus d'exactitude encore que nous n'avions pu le faire dans notre première campagne à la terre d'Edels ; il ne désespéroit même pas d'y découvrir un mouillage plus sûr et mieux

abrité que celui de l'île Rottenest A de- si flatteuses illusions

succédèrent bientôt les plus pressans périls. Écoutons M. L. Freycinet lui-même.

« Le 10 mai, à midi, je me trouvois, dit-il , à peu de distance » d'une pointe saillante et très-aiguë, que je désignai sous le nom y> de Cap Péron. A mesure que je m'en approchai pour chercher » à la doubler , je vis diminuer le fond ; bientôt la sonde ne rap- -» porta plus que deux brasses , et j'apercevois des brisans de 25 l'avant à moi. Je virai de bord pour m'échapper par l'Ouest; » mais une longue chaîne de nouveaux récifs se présenta dans

» cette dernière direction. En se prolongeant beaucoup au Sud, » elle sembloit m'interdire tout passage ; alors, la sonde à la main, » il me fallut chercher à découvrir quelque coupure au milieu de » ces brisans : tous mes efforts ne servirent qu'à me confirmer 33 l'imminence du péril. Pour comble d'embarras, le calme sur- » vint , et les courans auxquels je me trouvois livré m'entrai- 33 noient sur les roches. La seule ressource qui me restât, celle » de mouiller , étoit assez précaire , à cause de la nature du fond ; 33 mais comme il n'y avoit point d'autre parti à prendre, je laissai

33 tomber l'ancre A 5 heures du soir , la brise s'éleva , et

j3 je me hâtai de fuir, en doublant les récifs par le Sud

33 Malgré cette inutile et périlleuse épreuve , je ne crus pour- 33 tant pas devoir renoncer au dessein de pénétrer entre le conti- 33 nent et les îles; en conséquence, le 1 1 , dès la pointe du jour, 33 je fis route , avec un bon vent de Sud , pour me rapprocher de 33 l'île Rottenest, et traverser le large canal qui la sépare d'avec Pi.vï,fig. 4. 33 l'île Buache et l'île Berthollet ; mais la multitude des hauts- 33 fonds et des brisans qui ne tardèrent pas à se laisser apercevoir, 33 me fit assez connoître combien seroit difficile et dangereux le 33 passage que je cherchois, en supposant même qu'il existât. Renon- >3 çant donc à toute recherche ultérieure de ce genre , je virai de 33 bord pour doubler l'île Rottenest par le S. O. , et gagner l'ancien 37 mouillage du Naturaliste , au Nord de cette île. Je l'atteignis sur >3 les onze heures du matin ; et le Géographe ne s'y trouvant pas 33 encore rendu, je mouillai, pour l'attendre, par 10 brasses d'eau 33 fond de sable blanc , et à moins d'un demi-mille de terre. 33

Tandis que M. Freycinet poursuivoit ainsi ses nobles travaux au milieu des périls , nous en éprouvions nous - mêmes de trèsgrands à la terre de Leuwin, où nous venions d'arriver.

Le o. mars au matin, nous dépassâmes la petite île Saint- Allouarn, qui n'est autre chose qu'un rocher stérile. Alors la mer pi. i. étoit belle, le ciel assez pur, et les vents qui soufHoicnt du S. E.

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i$6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES

nous étoient si favorables , que nous filions de 6 à y milles à l'heure. Frappés encore du souvenir des dangers que nous avions courus naguère dans ces parages, nous observions la terre avec une sorte de complaisance et d'intérêt, lorsque tout -à -coup le bruit

des récifs se fit entendre en avant du navire C'étoit une

énorme roche à fleur d'eau, qui, placée précisément sur la ligne de route que nous suivions , avoit trompé l'attention des vigies. Nous en étions si près, qu'à peine nous eûmes le temps de l'éviter en venant subitement du lof: heureusement elle se trouvoit fort écore , à ce qu'il paroît ; car , malgré toute la rapidité de notre évolution, nous n'en passâmes cependant pas à plus d'une demiportée de pistolet. Ce ne fut qu'après avoir échappé, comme par miracle, à ce dernier péril, qu'il nous fut possible d'en apprécier toute l'étendue : quelques secondes encore , et notre, vaisseau se trouvoit brisé sur cette même côte où, deux ans auparavant, notre chaloupe avoit été perdue, et sur laquelle, en supposant que quelques individus eussent échappé à la mort, nous avions acquis la triste certitude qu'il étoit impossible de pouvoir se procurer aucune nourriture, et même de découvrir aucune source d'eau

douce La roche dangereuse dont il est question , gît par

34° 20' de latitude australe, et par 1 120 38' 30" à l'Est du méridien de Paris.

Le péril passé , nqus ralliâmes de nouveau la côte , pour reprendre la suite de nos relèvemens. Ainsi que je l'ai fait obserpi. vi,fig.2,3. ver ailleurs, cette portion de la terre de Leuwin se compose de dunes blanchâtres qui nourrissent à peine quelques misérables arbrisseaux : par-tout elle est basse , uniforme et sablonneuse ; mais plus loin vers l'intérieur du pays , on aperçoit quelques plans de N montagnes assez élevées, qui paroissent s'avancer du milieu du continent pour venir expirer sous les sables de cette région. Dans l'examen physique de la Nouvelle-Hollande, je reviendrai plus particulièrement sur cet objet.

Le 10, à la pointe du four, nous nous dirigeâmes vers la terre, dont nous nous étions beaucoup trop éloignés la nuit pour courir au Nord; et bientôt après, nous nous trouvâmes par le travers rude ces redoutables récifs du Naturaliste , que nous n'avions fait qu'apercevoir dans notre première campagne. Us paroissoient former comme un immense triangle , et les vagues déferloient contre eux avec un bruit terrible. Nous ne vîmes pas sans effroi combien, au milieu des ténèbres, nous avions passé près de ces brisans. pi. vi,'fig. 3.

Toute la journée du 1 o fut employée à regagner au Sud ce que nous avions indiscrètement perdu par nos marches nocturnes, et à prolonger une partie des côtes de la baie du Géographe, dans le fond de laquelle nous mouillâmes le soir, par neuf brasses, fond de sable fin.

Alors tous les regards étoient fixés sur la plage voisine ; on y distinguoit de très-grands feux allumés tout près du bord de la mer : c'étoit là, précisément en face de notre mouillage, que le malheureux Vasse avoit été délaissé comme mort au milieu d'une nuit profonde. . . . L'horreur d'un pareil abandonnement avoit toujours été pour nous un sujet de deuil et d'amertume; et quoiqu'il eût été commandé par les circonstances les plus désastreuses , personne à bord du Géographe n'avoit pu s'en consoler. D'ailleurs ces grands feux auxquels nous n'avions rien vu de comparable lors de notre premier séjour, avoient porté dans tous les cœurs un trouble involontaire, une anxiété tout-à-la-fois pénible et douce. Le temps étoit superbe , la mer parfaitement belle , et les vents même, en soufflant alors du côté de l'Ouest, sembloient nous inviter à des recherches infructueuses peut-être, mais faciles du moins autant que sacrées. ...... Oh ! combien la tristesse fut

générale et profonde, lorsque le lendemain au matin, le chef donna l'ordre de partir, et de s'éloigner de ces feux qui brûloient encore sur la rive „

Le 1 1 , à midi , nous nous trouvions par le travers de ce petit port dont M. Freycinet n'avoit fait que reconnoître l'ouverture, pi i », ■.• $.

M. de Mont-Bazin partit aussitôt pour en lever le plan, et nous mouillâmes en attendant son retour. Du travail de cet officier, il résulte que le port dont il s'agit, et que nous avons nommé Port Leschenaidt , en l'honneur de l'un de nos plus précieux collègues, a près d'une lieue et demie de profondeur; qu'il est, vers sa pointe occidentale, défendu par des brisans dangereux; que l'ouverture en est obstruée dans toute sa largeur par un banc de sable qui, des deux côtés de la terre, est à fleur d'eau, et ne laisse de passage libre que vers son milieu, où il n'y a pas moins d'une brasse. Au-delà de ce haut-fond , la profondeur augmente jusqu'à deux brasses et demie , fond de vase. Sur quelques points de l'une et l'autre rive , le débarquement est facile ; on y trouve une brasse d'eau à pic, et tout près de terre : dans d'autres endroits, au contraire, il est impossible d'accoster, à cause des bancs de vase. Plus loin est une île de sable qui , en se rattachant de part et d'autre aux terres voisines, interdisoit tout passage à l'embarcation. M. de Mont-Bazin mit pied à terre avec une partie de son équipage ; mais bientôt il se vit arrêté dans sa marche par de vastes marais d'eau salée , qui ne lui permirent pas de s'avancer assez loin pour découvrir le fond du port. « Je fus » d'autant plus affligé de ce contre - temps , dit- il, qu'ati-delà » des bancs , l'eau paroissoit très-bleue , et le fond assez grand. » Nous vîmes par-tout beaucoup de sarcelles très - sauvages , des » pélicans et d'autres oiseaux de mer. Nous ne remarquâmes pen- » dant une heure ni courant ni changement dans la hauteur des » eaux. On voyoit à terre un grand nombre de feux récens , auprès v> de l'un desquels je recueillis quelques ossemens d'un gros Languît roo , auxquels restoient encore des chairs non corrompues. Le » terrain des environs du port est argileux et bas ; mais à quel- » que distance de là, les terres s'élèvent, et le pays est très boisé. » L'île sablonneuse dont j'ai parié est couverte d'arbrisseaux et de » buissons touffus. »

En examinant avec attention le plan du port Leschenault , il paroîtroit assez probable qu'il continue vers son fond en une petite rivière analogue à celle que nous avons désignée sous le nom du malheureux Vasse ; peut-être même ne seroit-il pas impossible qu'elle se réunît à cette dernière pour former toutes les deux ensemble une chaîne non interrompue de lagons et de marais salés, qui, du Nord au Sud, s'étendroient tout le long de la côte orientale de la baie du Géographe. Quoi qu'il en soit de cette supposition, il est bien évident, d'après tout ce que »e viens de dire sur le port Leschenault, qu'il ne sauroit admettre que de très-petits navires ; mais ils y trouveroient dans toutes les saisons un abri parfaitement sûr.

Le 1 o , nous prolongeâmes la portion de côtes qui , de l'extrérnité Nord de la baie du Géographe, s'étend aux îles Louis- Napoléon. Elle présente en général le même aspect que le reste de la terre de Leuwin, c'est-à-dire, une chaîne de dunes énormes, en premier plan, sur le rivage de la mer, et à quelque distance audelà de ces dunes, un rideau de très-hautes collines, d'une couleur et d'un prolongement assez uniformes. A 1 1 heures du matin, le fond qui s'étoit assez régulièrement soutenu jusqu'alors entre 8 et 10 brasses, diminua bientôt jusqu'à 7, puis il baissa davantage encore. Nous nous pressâmes de laisser arriver pour regagner le rivage ; mais malgré toute la célérité de nos manœuvres , nous ne pûmes parer un grand banc de sable sur l'extrémité duquel nous passâmes par 4 brasses seulement. Comme le fond étoit trèsblanc sur ce point, on distinguoit parfaitement à sa surface diverses espèces de coquillages, de fucus et d'ulvas.

Ce dernier péril ainsi passé, nous voulûmes revenir sur la côte; mais de nouvelles sautes de sonde nous contraignirent encore à nous éloigner. Comme le Casuarina, nous tentâmes de pénétrer entre le continent et les îles; les mêmes récifs nous repoussèrent; et de même que notre conserve, il nous fallut laisser arriver à l'Ouest

pour doubler le cap Boullanger , qui forme la pointe S. O. de

l'île Rottenest.

M. Freycinet, ainsi que je viens de le dire, nous y attendoit au mouillage. Aussitôt qu'il eut découvert le Géographe, il mit sous voiles , et ne tarda pas à opérer sa jonction avec nous ; alors les deux bâtimens prirent leur direction au Nord, pour se rendre directement à la baie des Chiens-Marins. Le Commandant de notre expédition , en effet , regardant la terre d'Edels comme suffisamment connue par les travaux réunis des anciens navigateurs Hollandois, de Dampier, du Naturaliste, et par les nôtres même, avoit résolu de ne pas s'y arrêter. D'après cette détermination, nous nous éloignâmes des côtes d'Edels, pour éviter les Abrolhos. Le i4 au soir, nous dépassâmes la hauteur de ces écueils dangereux; et le 16, dès la pointe du jour, nous eûmes connoissance de la portion des terres d'Endracht, qui forme, avec l'île Dirck - Hartighs , l'entrée Sud de la grande baie des Chiens-Marins, où nous ne lardâmes pas à laisser tomber l'ancre.

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