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CHAPITRE XXXII

Second séjour a Timor : Course à Bâbâô el Olinama : Chasse

du Crocodile.

[Du 30 Avril au 3 Juin 1803.]

Des vents variables et légers nous conduisirent heureusement des côtes de la Nouvelle -Hollande en vue des terres de Timor, dont nous aperçûmes les cimes les plus élevées, le 3 mai, au coucher du soleil. Le lendemain, nous nous avançâmes pour traverser le détroit de Rottie ; mais , contrariés par les calmes, nous ne pûmes pi. i, atl. 2/pan. exécuter cette manœuvre que dans la journée du y

Après avoir doublé dans l'Ouest l'Ile de Simâô, nous arrivâmes, le 6 mai, à l'entrée de la baie de Coupang; le Pilote hollandois fut reçu à bord avant la nuit , et toutefois la foibiesse extrême de la brise ne nous permit d'arriver au mouillage que fort tard : nous mîmes enfin à l'ancre à 1 oh ~ du soir , près de terre et dans le voisinage du fort Concordia.

y mai. Après le salut d'usage, et pendant qu'on s'occupoit à bord du soin d'affourcher nos bâtimens , les naturalistes et les officiers de l'expédition , réunis au Commandant , s'empressèrent de remplir un devoir d'étiquette. Le Gouverneur actuel de Coupang étoit M. Joanis Giesler, précédemment secrétaire de la Compagnie des Indes dans cette résidence : nous allâmes tous chez lui, et revîmes avec beaucoup de plaisir un homme honnête et bon, des procédés duquel nous avions eu fort à nous louer, lors de notre première relâche. Il nous apprit la mort de l'ancien Gouverneur, M. Lofstett, qu'une fièvre aiguë avoit emporté en trois

jours. M. Giesler, qui l'avoit remplacé, étoit lui-même dangereusement malade, et, malgré les soins éclairés que lui prodigua notre médecin M. Lharidon, nous avons su depuis qu'il avoit succombé. Tel est le climat de cette partie de Timor , que les Européens ne peuvent y vivre long-temps ; vérité effrayante, mais suffisamment prouvée par la rapide succession des Gouverneurs hollandois , et par nos propres désastres : les malheurs arrivés au navire le Huntef , désarmé en entier par les maladies, nous en fourniront bientôt une nouvelle preuve.

Ce fut M. Giesler qui nous apprit la relâche qu'avoit faite sur cette rade , dans les premiers jours d'avril , le capitaine Flinders , commandant la corvette angloise l'Investigator. Après avoir pris les rafraîchissemens qui lui étoient nécessaires , cet habile officier devoit se rendre au port Jackson pour réparer les avaries de son navire. Les derniers travaux qu'il avoit exécutés sur les côtes de Ja Nouvelle-Hollande, avoient eu pour but la reconnoissance du golfe de Carpentarie : opération pénible, mais d'un haut intérêt, sous le double rapport de la géographie et de la navigation.

Le Gouverneur nous promit de fournir à nos divers besoins , et sur-le-champ il donna des ordres pour que chacune des demandes dont nous lui remîmes la note , fût exactement remplie. Il accorda aussi, avec beaucoup de grâce, des logemens à notre Commandant et à ceux de nos messieurs que le genre de leurs travaux devoit retenir à terre pendant notre séjour dans la baie.

Après cette entrevue, nous retournâmes tous à bord : les uns, pour faire disposer ce qui intéressoit le service des navires ; les autres, pour se préparer à reprendre le lendemain, de la manière la plus utile, le fil de leurs recherches et de leurs observations.

Nous ne vîmes jamais une plus belle soirée : le ciel étoit serein, la mer parfaitement calme; et la lune, en éclairant de ses premiers rayons , la verdure des arbres dont l'île est couverte , répandoit sur tous les objets une teinte vaporeuse et incertaine. La douceur

de

de la température inspiroit je ne sais quelle vigueur, quel sentiment de bien-être difficile à définir, mais qui, rendant indifférent pour toute sensation extérieure , faisoit désirer la durée de cet état agréable et doux , que je comparerois volontiers à la force d'inertie d'un corps en repos. L'influence de la température et du climat sur les habitudes physiques et sur les affections morales de l'homme de ces contrées, formeroit sans doute un sujet intéressant de méditations pour le physiologiste et le philosophe.

Le 8 mai , dès la pointe du jour , nos barriques d'armement furent envoyées à terre pour le service de l'aiguade ; une embarcation Malaise, avec son équipage, étoit destinée à faire notre eau et à la transporter à bord; mesure sans contredit très-convenable à la santé de nos matelots et à la célérité de l'ouvrage. Le Commandant alla s'établir dans la maison de l'ancien Gouverneur Lofstett, tandis que nos naturalistes et nos astronomes se logèrent dans les appartemens qu'on leur avoit préparés dans Je fort Concordia.

Tous les Malais que nous avions connus lors de notre première relâche, ceux sur- tout avec lesquels nous nous étions plus particulièrement liés, nous témoignèrent, par de vives démonstrations d'alégresse , le plaisir qu'ils avoient de nous revoir. Ces bons insulaires s'informoient de la santé de chacun de nos compagnons de voyage, et ils s'affligeoient avec nous de la mort de ceux de nos camarades que nous avions perdus depuis notre départ de Timor. Si quelquefois il arrivoit qu'ils eussent oublié le nom de l'un d'entre nous, ils le désignoient par les occupations auxquelles ils l'avoient vu se livrer le plus habituellement : c'est ainsi que M. Lesueur fut appelé oran mati bonrou [l'homme tueur d'oiseaux]; M. Bailly, notre minéralogiste, oran batou [l'homme caillou], &c.

A notre tour, nous eûmes à partager leurs regrets sur la mort de quelques-uns des amis que nous avions laissés à Coupang : le tome 11. Kk

pa't.

pi. xxv, ati. Roi de Solor, Nâbà Léb , et le Raja d'Amassi, étoient de ce nombre. Ce dernier n'étoit point encore enterré, quoiqu'il fût mort plusieurs mois avant notre retour. On nous dit la raison de ce retard , qui tient à un usage singulier établi dans le pays.

Les obsèques d'un prince Malais se font ici avec beaucoup de pompe. Non -seulement les principaux sujets du Monarque assistent à cette cérémonie ; mais les Rois ses alliés y envoient des députations : les agens de la Compagnie Hollandoise et les principaux bourgeois métis de Coupang, ne manquent jamais de s'y trouver. La cérémonie dure quelquefois huit jours, pendant lesquels on doit nourrir tous les assistans. On conçoit qu'il faut pour cela beaucoup de buffles, de cochons, de volailles, &c. ; mais de plus il faut beaucoup d'or , parce que la plupart de ceux qui viennent à l'enterrement, à commencer par l'agent principal de la Compagnie , doivent recevoir une plaque de ce métal. Il y a des plaques de différentes grandeurs, suivant l'importance du personnage auquel on les destine : nous en avons vu qui pesoient environ cinq louis, d'autres trois, d'autres deux. Les Rois étrangers ne reçoivent point d'or, mais on en donne à tous les autres individus présens. Ce sont les sujets ou mansia du défunt qui sont obligés d'apporter les provisions et l'or dont on a besoin ; aussi la difficulté de réunir tout cela exige d'autant plus de temps, que les mansia sont plus pauvres. Les funérailles du Souverain doivent en conséquence être différées jusqu'à ce que ses sujets aient fourni en totalité ce qui est nécessaire pour procéder à son enterrement. Or il n'est pas rare de voir ici des Rois dont le corps reste exposé dans la maison royale pendant quatre ou cinq ans, avant d'être mis en terre. Durant cette période , les femmes du mort sont obligées de veiller tour à tour auprès du cercueil , que l'on tient constamment couvert d'une draperie, et environné de flambeaux allumés.

Ce cercueil est composé d'un tronc d'arbre creusé avec soin, et

fermé avec une planche : on enduit extérieurement les jointures avec une sorte de mastic, composé, je crois, d'un mélange de chaux vive et de sucre de palmjer. Ainsi enveloppés, et malgré la chaleur extrême du climat, les cadavres ne répandent aucune mauvaise odeur au dehors.

Presque tous les Rois Malais des environs de Coupang ont chez eux un caveau sépulcral dans lequel reposent leurs ancêtres, et où ils doivent être déposés un jour eux-mêmes. Ces caveaux sont bien entretenus et gardés jour et nuit : quelques Rajas ont les leurs à Coupang même, et cette prérogative est considérée dans le pays comme un grand honneur.

Du 9 au 1 3 mai, des embarcations s'occupèrent de transporter à bord le riz et l'arack destinés à compléter nos provisions de campagne. Ces objets nous avoient été fournis des magasins de la Compagnie , à un prix raisonnable , ainsi que les buffles donnés en ration journalière et comme rafraîchissement à nos équipages. Quant à ce qui nous étoit personnel, nous préférâmes de traiter directement avec les Rajas de notre connoissance ; les Hollandois, qui toléroient ces échanges de petite valeur, n'eussent pas souffert que nous fissions de la sorte l'approvisionnement de nos vaisseaux, voulant eux-mêmes jouir du bénéfice qui en résultoit.

Le 1 4 on aperçut à l'entrée de la baie , au Nord de Simâô , un navire à trois mâts, qui faisoit des signaux de détresse : nous nous empressâmes d'envoyer le grand canot du Géographe à son bord, pour lui porter les secours que nous pouvions offrir. Ce bâtiment, reconnu pour être Américain, et qui se nommoit the Himter , ne put arriver au mouillage que le lendemain. Il venoit de l'établissement Portugais de Dlely , sur la côte Septentrionale pi. i,ad. 2-cPan. de Timor, et étoit chargé de cire et de bois de sandal. Son équipage, attaqué par les plus affreuses épidémies, la dyssenterie et la fièvre, se trouvoit presque entièrement détruit. Trois hommes seulement restoient debout; les autres étoient morts ou dange-

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26o VOYAGE DE DÉCOUVERTES

reusement malades ; le Capitaine sur-tout étoit à l'extrémité. Nos médecins prodiguèrent à ces infortunés tous les soins que l'humanité réclame : ils les firent descendre à terre, les placèrent dans un local salubre, et leur administrèrent les plus généreux secours; mais tous ces efforts vinrent échouer a contre une maladie qui, lorsqu'elle se développe avec une certaine intensité, est irrévocablement mortelle .

Du 16 au 20 mai. Nos courses fréquentes aux environs de Coupang n'avoient pas pour unique but l'achat des subsistances que nous voulions embarquer; nos naturalistes y trouvoient l'occasion de faire de nombreuses et d'intéressantes moissons pour augmenter les collections déjà si riches qu'ils avoient rassemblées : ces courses nous mettoient encore à portée d'étudier d'une manière particulière, et plus complète que nous ne l'avions fait jusqu'à ce jour, les mœurs et les usages domestiques des Malais; et aussi de mieux connoître une langue pleine d'harmonie, de simplicité et de douceur, quoique privée souvent de cette variété de formes qui est un des principaux caractères du langage des peuples dont la civilisation est plus avancée. Il me seroit impossible de présenter ici l'énumération de tant de recherches , et je dois à regret en renvoyer l'exposition aux ouvrages spécialement destinés à les recueillir et à les publier.

Les naturels des environs de Coupang nous ont paru être fort attachés à leurs souverains , quoiqu'ils ne leur donnent pas ces marques de respect excessif dont les autres peuples de l'Inde sont si prodigues. Souvent nous sommes allés chez ces rois , et toujours nous les avons vus entourés de leurs sujets et assis au milieu d'eux, plutôt comme des compagnons que comme des maîtres.

Le Malais en général est trop éloigné de nos mœurs pour res-

* Nous avons appris plus tard que le na- Coupang , où les HoIIandois l'ont acheté vire le Hunter , entièrement désarmé par les pour le compte de la Compagnie, maladies, fut abandonné dans la baie de fc Voy. tom. 1 , pag. i7,, lig. 14.

sentir les besoins factices qui rendent nos jouissances si difficiles ; il n'est pas tourmenté par la soif démesurée des richesses, et se trouve dans cet état moyen de civilisation, où l'on doit rencontrer, sinon la gloire, la splendeur, la prépondérance d'une nation, du moins le bonheur individuel et domestique. Ce qui l'entoure ne peut exciter en lui ni l'orgueil, ni l'envie, ni l'ambition, suite ordinaire d'une nature dégénérée ; un heureux climat lui offre tout ce qu'il peut désirer pour satisfaire sans peine ses besoins physiques, et l'inégalité des conditions n'est pas assez grande encore pour fatiguer l'amour-propre des inférieurs. Il est vrai qu'il y a des esclaves ; mais il existe une grande différence entre la manière dont on les traite ici et le régime de nos colonies d'Amérique : le préjugé de couleur , la différence de langage , n'existent point; l'esclave aime son maître, et s'empresse de prévenir les désirs de celui dont la vie uniforme ne le soumet à aucun caprice. D'ailleurs, la condition d'esclave n'est point dure à Timor; comme c'est un luxe d'en avoir un grand nombre pour le service intérieur de la maison , ils ne sont point surchargés d'ouvrage ; ceux que l'on destine au service extérieur, sont employés à la culture du maïs et du riz, ainsi qu'à la garde des troupeaux.

Ces peuples sont partie païens et partie mahométans ; mais ces derniers, que l'on nomme S/a me , ne se font aucun scrupule de manger du porc et de boire des liqueurs fortes. Les Européens en ont converti quelques-uns au christianisme; de ce nombre sont tous les métis, tant Portugais que Hollandois.

Beaucoup de gens parmi eux croient aux enchanteurs et aux sorciers : ils regardent comme tels tous les étrangers qui ont les cheveux rouges , et leur attribuent la plus grande puissance , aussi bien qu'à certaines vieilles femmes qui se mêlent de donner des remèdes, tous tirés du règne végétal. Plusieurs ont des fétiches ou divinités tutélaires auxquelles ils adressent leurs vœux ; une pierre ou un arbre sont ordinairement les objets de ce culte ,

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