‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 68 sur 115 · LI · texte numérisé non relu

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hospitalier d'un vénérable vieillard , qui , d'un air aisé et plein d'obligeance, vint de lui-même leur offrir des cocos, du lait et du riz.

A peu de distance d'Osapa Kitkil , on découvre près du rivage deux îles basses , ombragées par de vieux palétuviers à demi plongés dans la mer. La route présente ici les plus agréables aspects : sur la gauche , de nombreux palétuviers , dont les branches rares et pendantes suffisent à peine pour produire une ombre légère , forment cependant un abri où viennent se réunir en foule divers oiseaux pélagiens. Quand, à l'instant du flux, les eaux se reversent sur la plage , on les voit se réfugier dans cette forêt marine , pour y attendre l'heure où le retrait de la mer leur permettra de chercher au milieu des roches leur nourriture accoutumée.

A droite du chemin , de magnifiques cocotiers balancent dans les airs leurs têtes majestueuses , qui dominent sur une multitude d'arbres de plusieurs espèces , chargés de fleurs et de fruits. A l'ombre de ces arbres remarquables par leur taille et par leur beauté , croissent de nombreuses lianes , qui , s'élevant jusqu'à leur sommet, forment autant de colonnes de verdure. Par -tout règne une douce fraîcheur, par-tout aussi le plus profond silence; diverses espèces de tourterelles l'interrompent quelquefois par leurs accens plaintifs et amoureux ; et la douce mélancolie qu'elles font éprouver dans ces lieux enchantés, remplit l'ame d'une émotion involontaire.

La route jusqu'à Osapa Bessar est tracée au milieu des bois les plus agréables. Le village, bâti lui-même dans la forêt, occupe une assez grande étendue de terrain , parce que les maisons sont fort éloignées les unes des autres ; il ne contient pas cependant plus de trois ou quatre cents habitans , parmi lesquels on compte quelques Chinois.

Nos voyageurs passèrent la rivière d'Osapa Bessar auprès du village de ce nom, et se dirigèrent ensuite vers Nonsouis par des

chemins étroits et rocailleux qu'entrecoupent souvent de profonds ravins.

M. Péron rapporte qu'au-delà de Nonsouis, une troupe de chevaux gardés par des Malais lui offrit un assez singulier spectacle. « La liberté dont jouissent ces animaux, dit-il, les rend vifs, impatiens dans leurs mouvemens , impétueux dans leur course : viennent-ils à s'éloigner, leurs gardiens, serrant des genoux les épaules du cheval qui les porte , se dirigent aussitôt sur leurs traces, passent entre les arbres avec la rapidité de la foudre, et manœuvrent ces rapides coursiers avec une telle adresse, qu'ils évitent les arbres placés sur leur passage , et courent , ou volent pour mieux dire , comme en rase campagne. C'est ainsi qu'ils rallient les chevaux écartés du troupeau , avec une légèreté et une souplesse dont rien en Europe n'offre le parallèle ; ces cavaliers , comme les Centaures de la fable , semblent ne faire qu'un seul corps avec le cheval qu'ils montent. »

Aïeniki et Tarons se , villages de peu d'importance, furent successivement traversés par nos voyageurs, qui passèrent ensuite la rivière de Pànhefenaïe , dont les bords marécageux nourrissent de nombreux crocodiles ; puis ils se rendirent à Nobaki , hameau d'une foible étendue, mais riche cependant par ses cultures de cannes à sucre, de maïs et de riz. Continuant leur route au milieu d'une forêt épaisse et sombre, ils virent successivement les villages de Pànqmoutti et à'Oëbello , et parvinrent enfin à la petite \iiie de Bâbâô , terme principal de leur voyage , après avoir parcouru , depuis Coupang , une route d'environ huit lieues.

Leur petite caravane présentoit quelque chose de singulier : les Malais qui servoient d'escorte , n'ayant pour tout vêtement que des pagnes drapées d'une manière gracieuse , dont le vent changeoit à chaque instant les plis , rappeloient assez bien , malgré la simplicité du bagage, la marche de ces patriarches voyageurs dont parle la Bible ; l'ombre religieuse des forêts répandue sur la scène,

y ajoutoit un certain caractère auguste dont il seroit difficile de

rendre l'effet.

MM. Péron et Lesueur descendirent chez le Raja auquel ils étoient recommandés, et qui les reçut de la manière la plus obligeante. C'étoit un homme de petite taille , maigre , très-vif, d'une figure ouverte et riante. Sa demeure , avantageusement située sur le dernier plan d'une colline , étoit ombragée par de grands arbres , et entourée d'un bois de cocotiers , de palmiers et de tamariniers , qui y entretenoit une douce fraîcheur. De ce point , on a la vue sur une belle plaine , limitée au Nord par l'immense rideau des montagnes d'Anmfoa; des collines, des prairies et des groupes d'arbres divisent cette étendue en plusieurs compartimens qu'entrecoupent plusieurs petites rivières , dont les embouchures se perdent parmi les marécages.

Nos amis ne tardèrent pas à prendre les renseignemens dont ils avoient besoin pour se diriger dans la chasse périlleuse qu'ils avoient à faire a ; ils s'informèrent sur-tout du lieu où il falloit aller chercher les crocodiles : mais quand ils proposèrent aux Malais de les aider dans cette expédition, ceux-ci tressaillirent d'horreur, et se refusèrent unanimement à ce qu'on leur demandoit. Vainement le Raja, chargé par le Gouverneur hollandois de seconder cette entreprise, voulut -il interposer son autorité, les préjugés religieux et la crainte l'emportèrent toujours. La seule chose qu'on put obtenir, à force de menaces d'une part, de promesses et de prières de l'autre, ce fut que deux d'entre eux iroient indiquer la retraite habituelle de ces monstres,

a Les habitans assurent qu'il y a des cro- fucus, qui, croissant sur leur dos, cachent,,

codiles de plus de 36 pieds de longueur; ils en quelque sorte, ces animaux redoutables

attaquent également les hommes, les che- sous leur verdure.

vaux, les sangliers et les buffles, et n'épar- Leur présence, dit-on , rend inhabitables,

gnent même pas leur propre espèce puisqu'on dans le Nord de la baie, les rivages où se

a vu souvent de vieux crocodiles en dévorer trouvent les marais de Toupi , Bênon, Pônln,

de plus jeunes. Quelques-uns ont la peau Oëana,- et dans l'Est, ceux dt Lélétacanounac.

couverte de coquillages, et parfois aussi de ( Voy. pi. 14, atl. 2.c part.) plantes mannes, telles que des ulves et des

Le lendemain , dès la pointe du jour, on se mit en marche ; et d'abord ce ne fut pas sans peine que nos messieurs parvinrent à traverser plusieurs rivières profondes , sur des ponts formés d'un seul tronc de palmier de 1 5 à 20 pieds de longueur ; les Malais , au contraire , y marchoient aussi librement que s'ils eussent foulé du pied le sol le plus uni.

Arrivés au milieu d'une vaste rizière qui venoit d'être inondée tout récemment, la route offrit des difficultés plus grandes encore; comme on ne pouvoit marcher que sur la crête d'un talus en dosd'âne et fort étroit, la jambe, au moindre faux pas, s'enfonçoit jusqu'au genou dans le sol devenu fangeux par le séjour des eaux.

« Seuls avec nos guides au milieu de ces marais , dit M. Lesueur, et cherchant parmi les lagunes à découvrir des crocodiles, nous fûmes souvent menacés d'être abandonnés par nos conducteurs ; nous les décidâmes cependant à pénétrer dans un bois de lataniers coupé en plusieurs sens par une petite rivière. En nous avançant vers un point où cette rivière forme un coude assez brusque, nous découvrîmes enfin à vingt-cinq pas de distance un crocodile couché en partie dans l'eau, où il paroissoit endormi; je l'ajustai sur-le-champ pour le frapper au-dessous de l'aisselle , et comme l'animal me présentoit le côté , je tirai de manière à lui rompre les vertèbres dorsales , et j'y réussis. Dès que le monstre se sentit blessé, il voulut se jeter à l'eau ; mais ne pouvant y parvenir, on le vit se débattre et s'agiter avec fureur. Son sang couloit en abondance, et au bout de quelques minutes, il nous parut près d'expirer. Bien sûrs alors qu'il ne pourroit nous échapper, nous résolûmes de renvoyer au lendemain le soin d'enlever ses dépouilles. Les serpens et les autres reptiles dont ces lieux humides sont remplis, effrayés de l'explosion d'une arme à feu , s'enfuirent rapidement çà et là parmi les herbes et jusque entre nos jambes ; spectacle aussi nouveau qu'effrayant et dange-

ÎJi VOYAGE DE DÉCOUVERTES

reux pour nous. Quant à nos guides , qui se tenoient toujours prudemment à une grande distance, ils parurent fort surpris de voir que les crocodiles n'étoient point à l'épreuve de la balle : cette découverte ranima un peu leur courage , et leur donna en nos moyens une confiance qu'ils n'avoient pas encore eue ; toutefois leur étonnement fit place à la satisfaction, lorsque nous reprîmes avec eux le chemin de Bâbâô. »

De retour chez le Raja, les deux Malais, fiers du courage dont ils venoient de donner la preuve , racontèrent avec enthousiasme les détails de l'expédition ; ils eurent soin de ne pas s'oublier dans le récit , en se louant outre mesure , circonstance qui offre un contraste assez plaisant avec les craintes dont ils avoient été réellement agités.

On se mit à table, ou plutôt chacun s'accroupit, selon l'usage du pays, sur la natte même où les mets étoient servis : une gaieté générale et assez bruyante anima le repas. Les bornes de cette relation ne me permettent pas d'entrer dans une foule de détails qui donneroîent une idée plus précise des mœurs de ces insulaires, de celles des femmes sur-tout ; on y trouveroit des traits qui montrent jusqu'où les peuples qu'on suppose appartenir à la simple nature, sont familiarisés avec une licence que réprouvent il est vrai les principes de la société civilisée, mais par laquelle ils ne croient pas blesser ce que nous appelons délicatesse, pudeur et vertu.

Après que nous eûmes dîné, le Raja engagea ses hôtes à aller promener avec lui vers les habitations voisines de sa demeure , et même jusqu'à Olinama , joli village des environs. « Rien de plus agréable à voir, dit M. Péron , que ces cabanes spacieuses, ombragées par de grands arbres, Les familles étoient généralement groupées autour de quelques vieillards , dont la sérénité annonçoit la vie tranquille : par-tout le bonheur étoit peint sur le visage de ces bons insulaires ; les uns frloient du coton , les autres, préparaient leur chandelle de coussambi , ou s'amusoient à faire des

paniers

paniers et de petits ouvrages du même genre. Les enfans se livroient à différens jeux ; tandis que de tendres nourrissons , couchés sur des espèces de plateaux suspendus aux branches des arbres , étoient balances mollement par leurs mères. »

Nos voyageurs cependant ne perdoient pas de vue l'objet principal de leur mission. Ils avoient à transporter à Bâbâô les dépouilles du crocodile ; et , comme la nature des chemins ne leur permettoit pas de se servir de chevaux, il fallut engager une douzaine de Malais à venir le lendemain dans la plaine pour aider à en faire l'enlèvement. Le succès de la première expédition avoit inspiré plus de confiance en faveur de nos amis ; la manière généreuse dont ils récompensèrent leurs guides , autant peut-être que leurs pressans discours , acheva de les décider.

28 mai. Arrivés au lieu où gisoit le crocodile, les Malais, saisis de terreur, se mirent promptement en prières, affectant de se tenir à l'écart. MM. Péron et Lesueur commencèrent la dissection du reptile ?" ; et cette opération fut d'autant plus pénible, qu'il fallut , pour en venir à bout , se mettre parfois dans l'eau jusqu'à la ceinture. Quand les diverses parties du squelette et la peau eurent été rassemblées et qu'on voulut les transporter, les Malais , qui , jusqu'à cet instant , avoient été paisibles spectateurs , refusèrent unanimement d'y mettre la main ; ils fuyoient au moindre

* M. Lesueur donne dans son journal côtés, et disposée de manière à seconder les

la description suivante de ce crocodile : mouvemens du reptile ; les plaques de sa

« Sa longueur étoit de neuf pieds et demi ; peau , assez larges sur le dos et sur les flancs,

son dos , le dessus de sa queue et de ses diminuoient d'une manière insensible , à

pattes, d'un brun foncé, varié de légères mesure qu'elles se rappvochoient davantage

teintes jaunâtres .et roussâtres plus ou moins des parties plus susceptibles de mouvement ;

foncées , et formant des marbrures assez aux articulations sur - tout , elles étoient si

agréables; le ventre, le dessous des pattes et petites et si rapprochées, qu'on eût dit une

de la queue étoient d'un jaune clair qui s'é- mosaïque.

teignoit peu à peu, en remontant, jusqu'à ce ccSes pattes étoient courtes, fortes et armées

qu'il se confondît avec la couleur brune des d'ongles ; mais il lui manquoit l'avant -bras

parties supérieures. du côté gauche, qui probablement avoit été

» La queue étoit cannée , plate sur les mangé par les autres crocodiles. »

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