Ô6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
sion, et le Gouverneur se chargea de leur procurer, non-seulement les chevaux et l'escorte dont ils avoient besoin, mais aussi de puissantes recommandations auprès du Raja de Bâbâô. Ce prince, allié des Hollandois, fut invité à faciliter l'opération dont il s'agit, et même à la protéger de tout son pouvoir : précaution utile , sinon pour vaincre, du moins pour diminuer l'effet de la terreur religieuse que le crocodile inspire aux Malais , qui le regardent comme sacré a.
Cette terreur a donné lieu aux plus ridicules comme aux plus horribles superstitions. C'est ainsi qu'autrefois les Rois de Simâô avoient coutume de livrer chaque année une jeune fille aux crocodiles ; ordinairement , on abandonnoit la victime dans le fond d'une caverne, sur le bord de la mer, où bientôt elle devenoit la pâture de ces animaux carnassiers. Cet usage barbare, dont on rencontre des traces dans la plus haute antiquité, a été détruit par la Compagnie Hollandoise.
L'anecdote suivante, dont personne à Coupang n'eût osé contester la réalité , prouvera l'extrême crédulité de ces peuples. Sur l'île de Savu, dit-on, un crocodile ayant dévoré un homme, une sorcière du pays fit une sommation à tous les crocodiles de se présenter devant elle ; ils obéirent : la troupe étoit nombreuse ; le coupable se tenoit à la queue de la bande , à dessein de se sauver par la fuite ; mais il ne put échapper à l'œil perçant de la magicienne, qui, le forçant de s'approcher du rivage, lui ordonna de rendre un bras de l'homme avalé , qui étoit encore dans son estomac. On fit ensuite à ce bras de fort belles obsèques.
Ici le titre de fils de crocodile, d'enfant de crocodile, héréditaire dans une famille , est une fort grande distinction ; et ceux qui peuvent le plus multiplier les degrés de cette espèce de noblesse,
a Ils sont persuadés qu'ils mourroient, s'ils Boaya makan oran , oran tramakan boaya tuoient un crocodile , et croient justifier le [ les crocodiles avalent les hommes , mais les culte qu'ils rendent à ces animaux, en disant: hommes ne peuvent avaler les crocodiles].
se regardent comme très-heureux. Ces préjuges, plus généralement établis et plus sacrés avant l'arrivée des Européens dans ces parages, sont bien loin encore d'être entièrement détruits; seulement, les offrandes, les prières et les sacrifices se font avec plus de mystère et de précautions.
Le 26 mai, jour de leur départ pour Bâbâô, MM. Péron et Lesueur se mirent en route de très -grand matin; cinq Malais montés et quatre qui ne i'étoient pas, dévoient être leurs guides et leur escorte ; nos messieurs eurent aussi un cheval pour chacun d'eux, mais ils durent se résoudre à les monter à poil, le pamalis ou interdiction de l'usage des selles ayant lieu sur la route de Coupang à Bàbâô.
Ce pamalis est un préjugé fort singulier qui règne parmi les habitans de Timor et des îles voisines ; ceux qui en sont frappés , montent toujours à poil , et croient qu'il leur arriverait malheur s'ils se servoient de selles. Quelque pressantes que fussent les instances de nos amis , bien décidés à prendre sur eux toute l'influence du maléfice , il ne leur fut pas possible de vaincre l'opposition des Malais, qui se croyoient déjà, sans doute obligés de veiller à la conservation des personnes confiées à leur garde. Il fallut donc prendre son parti de bonne grâce , et se mettre en route ainsi équipé.
Le cortège, composé en tout de onze personnes, se dirigea d'abord au travers des bois jusqu'à Oba , où se trouvent la belle pi. 14, ati. '*.* habitation de M.me Van-Esten a et l'humble demeure du respec- part' table Néas h, ancien roi de cette partie de la vallée. D'Oba, nos voyageurs se rapprochant du bord de la mer, suivirent le Passer panguian , touchèrent à Calapa lima, lieu nommé ainsi des cinq cocotiers qui s'y trouvoient autrefois plantés, et arrivèrent enfin au joli village d'Osapa kitkil. Là, ils s'arrêtèrent un instant sous le toit
a Voy. I.cr vol. pûg. ij2.
b Ibid. pag. jjj et suiv.