‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 88 sur 115 · SECTION CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SECTION CINQUIÈME

Expérience d'une Bouteille envoyée à 2i44 pieds de profondeur.

Pour terminer cette partie curieuse de mes observations sur l'histoire physique de la mer, il me reste encore à parler d'un phénomène très-curieux et tout-à-fait nouveau, je pense, que j'eus occasion d'observer dans la dernière expérience que je fis au milieu des tropiques, à 2 i44 pieds de profondeur. A la même ligne de sonde qui supportoit mon thermomètre, je fis attacher une bouteille de verre noir, fortement bouchée avec du liège, scellée avec de la cire d'Espagne, le tout maintenu plus solidement encore par un morceau de grosse toile goudronnée. J'étois curieux de connoître quel seroit, à des profondeurs si grandes, l'effet de cette pression prodigieuse de l'eau. La bouteille fut retirée intacte, mais pleine d'eau; malgré les précautions dont je viens de parler, tous les bouchons avoient été repoussés en dedans, excepté la toile goudronnée , à travers laquelle l'eau paroissoit avoir passé comme par un crible. La température du fond se faisoit bien distinguer au seul toucher de cette bouteille : elle étoit d'une fraîcheur excessive, et, lorsque je l'eus essuyée, bientôt elle fut

couverte

couverte de gouttelettes d'eau, qui, suspendues ou dissoutes dans l'atmosphère, venoient rapidement se condenser contre ses parois glacées.

Mais voici le phénomène le plus remarquable à tous égards. L'eau qui remplissoit l'intérieur de la bouteille n'avoit ni la couleur ni Ta transparence ordinaires; elle étoit opaque et blanchâtre; enfin elle paroissoit fermenter comme du vin de Champagne mousseux. Surpris de ces circonstances singulières, je versai de cette eau dans un verre : après avoir pétillé quelques instans , elle reprit sa diaphanéité naturelle et sa couleur. Je voulus en goûter ; elle étoit fortement salée : j'en répandis sur le pont du vaisseau ; elle y produisit le même effet qu'un acide étendu d'eau versé sur quelque substance calcaire. Je bouchai le goulot de la bouteille ; j'agitai l'eau fortement ; à l'ouverture , elle s'élança violemment à deux ou trois pieds de distance , avec la même force qu'auroit pu faire la meilleure bière. Je répétai cette expérience une seconde fois; elle eut le même succès; seulement, la projection de l'eau fut moins forte et moins éloignée. Je dois observer ici que tout cela se passoit publiquement sur le pont de notre vaisseau, nonseulement en présence des membres de l'état-major, mais encore devant l'équipage. L'étonnement des spectateurs et le mien étoient extrêmes.

Cependant , à force de chercher à me rendre compte des circonstances de l'opération, je parvins bientôt à reconnoître la cause aussi simple que satisfaisante de toutes ces anomalies singulières. Je me dis : Ma bouteille, lorsque je la plongeai dans les abîmes de la mer, n'étoit pas effectivement vide; elle étoit remplie d'air atmosphérique contenu par le bouchon de liège que j'avois enfoncé avec force dans le goulot : or , n'est-il pas évident que cette pression verticale exercée par une colonne d'eau de 2 1 44 pieds , en enfonçant le bouchon , aura dû forcer l'air que la toile goudronnée retenoit encore à se combiner avec tome 11. Xx

l'eau , qui , s'y précipitant avec une force inappréciable , pour ainsi dire, devenoit elle-même un obstacle à la sortie de cet air atmosphérique. C'est le phénomène des eaux gazeuses artificielles qu'on fabrique maintenant avec la machine à compression. Ici l'art triomphe : il a prévenu par la théorie l'expérience elle-même et deviné la nature.

Telle est l'explication simple et facile d'un phénomène qui paroissoit d'abord tout-à-fait extraordinaire, et qui rentre cependant, ce me semble, dans les règles les plus ordinaires de la physique et de la chimie.

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