‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 90 sur 115 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Notice sur l'Habitation des Animaux marins a ; par MM. PÉRON et Lesueur.

Nùm rerum paretts natura animantes certâ quâdam disposition? ptr tcrrarum orbem distribuera '. Qttibus regionilus hujus illiusa-ue assignaverit ! An cuh'is generi singularem suam dederit patriam !

( ZlMMERMANN , Zool. geogr. Prflf. J)Jg. IX. )

A une époque où l'histoire naturelle n'avoit pas encore son langage propre et rigoureux , où les méthodes de cette science étoient encore incomplètes et défectueuses , les voyageurs et les naturalistes ayant confondu sous un même nom , pour ainsi dire à l'envi les uns des autres , des animaux essentiellement différens , il n'est aucune classe du règne animal qui , dans l'état actuel des choses, ne compte plusieurs espèces orbicoles , c'est-à-dire, plusieurs espèces qui sont indistinctement communes à toutes les parties du globe, quelles qu'en puissent être d'ailleurs la position géographique et la température. D'autres espèces, quoique restreintes à de certaines latitudes , passent cependant pour être communes à tous les climats , à toutes les mers comprises dans ces latitudes : l'existence

a BuFFON, ZlMMERMANN et M. DE rant plusieurs années , sur une grande partie LACEPÈDE ont posé les véritables principes de la surface du globe, nous nous proposons de cette partie de l'histoire des animaux; de traiter un jour, dans toute son étendue, mais entraînés, faute d'observations propres, l'importante question dont il s'agit : non-seupar l'autorité de ceux dont ils vouloient rec- lement alors nous espérons prouver l'exactifier les erreurs , ces hommes illustres ont titude des lois établies par BuFFON et consacré eux - mêmes dans leurs immortels ses honorables émules , mais nous démontreécrits une foule d'identités fausses ou dou- rons encore qu'elles sont applicables à toutes teuses: ils ne se sont occupés d'a'lleurs que les espèces d'animaux de terre ou de mer. des principales classes du règne animal , les Ici nous nous proposons seulement de prémammifères, les oiseaux et les poissons, senter quelques faits relatifs au grand pro-

Forts d'une longue suite de recherches et blême dont il s'agit, d'observations rigoureuses, poursuivies, du-

de ces derniers animaux est regardée comme indépendante des longitudes. Ainsi, pour nous restreindre à des espèces marines, on voit répéter chaque jour dans les ouvrages les plus estimables d'ailleurs, que la grande baleine [balœna mysticetus , Lin. y se retrouve également au milieu des frimas du Spitzberg et des glaces du Pôle antarctique ; que les loups marins, les veaux marins, les lions marins , &c. comptent également d'innombrables tribus dans les mers les plus reculées des deux, hémisphères ; que la tortue franche et le caret habitent indifféremment l'Océan Atlantique , la mer des Indes et le grand Océan Équinoxial.

Quand on ne consulteroit que la raison et l'analogie , de telles assertions pourroient paroître douteuses ; en recourant à l'expérience , elles se trouvent absolument fausses. Qu'on parcoure , en effet, tous les monumens sur lesquels reposent ces prétendues identités, on verra qu'elles n'existent réellement que dans les noms, et qu'il n'est pas un seul animal bien connu de l'hémisphère Boréal , qui ne soit spécifiquement différent de tout autre animal également bien connu de l'hémisphère opposé. Nous avons pris la peine d'établir cette comparaison difficile pour les cétacés, pour les phoques, &c. Nous avons consulté une foule d'auteurs a, réuni toutes les descriptions , toutes les figures des animaux dont il s'agit , et nous avons reconnu d'importantes différences entre les moins dissemblables de ces êtres supposés d'espèces identiques h.

Personne plus que nous , il est permis de le dire , n'a recueilli d'animaux de l'hémisphère Austral ; nous les avons tous observés f décrits et figurés sur les lieux : nous en avons rapporté plusieurs milliers d'espèces en Europe ; elles sont déposées dans le Muséum d'histoire naturelle de Paris. Que l'on compare ces nombreux animaux avec ceux de notre hémisphère , le problème sera bientôt résolu, non-seulement pour les espèces d'une organisation plus

* Voyez l'indication ci-jointe de ces auteurs ,pag.jj2.

h Voyez plus bas l'article relatif à l'habitation des Phoques.

parfaite , mais encore pour toutes celles qui sont beaucoup plus simples, et qui, sous ce rapport, sembleraient devoir être moins variées dans la nature. Qu'on examine, nous ne dirons pas les doris, les aplysies , les salpas , les néréides , les amphinomes , les amphitrites , et cette foule de mollusques et de vers plus composés qui se sont successivement offerts à notre observation ; qu'on descende jusqu'aux holothuries , aux achnies , aux béroës , aux méduses ; qu'on s'abaisse même , si l'on veut , jusqu'à ces éponges informes , que tout le monde s'accorde à regarder comme le dernier terme de la dégradation , ou plutôt de la simplicité de l'organisation animale ; parmi cette multitude, pour ainsi dire, effrayante , d'animaux antarctiques , on verra qu'il n'en est pas un seul qui se retrouve dans les mers Boréales ; et de cet examen bien réfléchi , de cette longue suite de comparaisons rigoureuses, on sera forcé de conclure, ainsi que nous avons dû nous-mêmes le faire, qu'il n'est pas une seule espèce d'animaux marins bien cotinue qui , véritable cosmopolite , soit indistnictement propre a toutes les parties du globe.

Il y a plus, et c'est en cela sur-tout que brille l'inépuisable variété de la nature, quelque imparfaits que des animaux puissent être, ils ont reçu chacun une patrie distincte ; c'est à certains parages qu'ils sont fixés ; c'est là qu'ils se trouvent plus nombreux, plus grands et plus beaux. A mesure qu'ils s'éloignent de ce point, les individus dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre. Prenons pour exemple cette énorme oreille de mer dont il est tant de fois parlé dans notre Voyage sous le nom d'baliotis gigantea : c'est à l'extrémité du globe, c'est sous le choc des flots polaires qu'elle se complaît ; c'est là qu'elle parvient à la longueur de 1 ^ à 20 centimètres [ 5 à 7 pouces ] ; c'est là qu'elle forme ces bancs précieux sur lesquels les habitans de la terre de Diémen viennent chercher une nourriture abondante A peine sommes -nous à l'île Maria, nous n'avons fait, pour ainsi dire, que traverser le canal Dentrecasteaux , et déjà ce grand coquillage a perdu de ses dimensions : à ï'iie King, il est plus petit

encore et plus rare ; sa dégradation devient de plus en plus sensible , à mesure qu'on remonte davantage vers l'île Decrès et vers les îles Joséphine. Dans les misérables avortons de cette espèce qui végètent sur les rochers de la terre de Nuyts , on a peine à reconnoître le plus grand coquillage de la terre de Diémen ; et au-delà du port du Roi-George , on en chercheroit en vain la trace.

Il en est de même de ces phasianejles , naguère si rares et si précieuses , et que nous avons rapportées en si grand nombre : l'île Maria est leur véritable patrie ; c'est là qu'il seroit possible d'en charger des navires. Comme Khaliotis gigantea du cap Sud, elles expirent au port du Roi-George, après avoir éprouvé, comme elle, une suite de dégradations presque insensibles, il est vrai, mais qui finissent pourtant par anéantir l'espèce.

Il seroit facile de multiplier les exemples de ce genre ; mais ce que nous venons de dire sur la plus grande et sur la plus belle coquille de cette partie du grand Océan Austral, suffit pour prouver que les animaux originaires des pays froids ne sauroient s'avancer impunément jusqu 'au milieu des zones, brûlantes.

D'un autre côté, les animaux de ces derniers climats ne paroissent pas plus destinés à vivre dans les pays froids , et notre propre expérience nous en fournit encore une preuve bien éclatante. De tous les pays que nous avons pu voir, il n'en est point qui soit comparable à Timor pour l'abondance des coquillages et pour leur variété ; la richesse de ces bords est véritablement, en ce genre, au-dessus de toute expression : plus de vingt mille coquilles appartenant à plusieurs centaines d'espèces y ont été réunies par nos soins. Eh bien ! de cette multitude prodigieuse de testacés , il n'en est pas un que nous ayons pu retrouver, soit à la terre de Diémen , soit dans les parties australes de la Nouvelle-Hollande ; c'est à la terre d'Endracht , et conséquemment aux approches des régions équatoriales, qu'on voit paraître quelques-unes des coquilles Timoriennes,

Ce n'est pas seulement pour les espèces que cette exclusion singulière a lieu ; on foberve aussi parmi les genres. Sans parler, en effet, de ces crassatelles, de ces houlettes, de ces trigonies sur-tout, qui paroissent être si rares à l'état de vie dans la nature, il est des genres dont les nombreuses espèces semblent avoir été presque exclusivement affectées à telle ou telle partie du globe : c'est ainsi , par exemple, que les pays équatoriaux réunissent une multitude de ces cônes , de ces olives , de ces cyprées , &c. que l'on connoît à peine sur les rivages plus froids de l'un et l'autre hémisphère. Ainsi, tandis que Timor et toutes les îles voisines fourmillent de ces brillans coquillages , deux ou trois espèces petites , obscures , osent à peine se montrer dans les parties australes de la Nouvelle-Hollande. C'est à la hauteur du port du Roi-George qu'on voitreparoître avec quelque éclat les testacés de ces genres pompeux ; ils succèdent, pour ainsi dire , aux phasianelles , aux haliotis , et continuent , en l'embellissant encore , cette admirable échelle géographique des productions de la nature. Envisagée sous ce point de vue, la science nous paroît offrir une carrière aussi utile que brillante à parcourir, et dont les belles divisions géographico-zoologiques de M. de LacepÈde, et le précieux travail hydrographico -zoologique de M. de Fleurieu , ont glorieusement marqué l'ouverture.

Page 1