Voyage de Kalm en Amérique
" Il est Tenu en ce pays/' écrivait Bigot au ministre, •' un académicien suédoisj nommé Pierre Kalm, muni des passeports du Roi de France, et de M. de Saumary, ambassadeur de la cour de Suède. Lorsqu'il arriva au fort Saint-Frédéric, venant de la Nouvelle- Angleterre, le commandant de ce fort en donna avis à M. le comte de la Galissonnière, qui lui ordonna de fournir au dit Sieur Kalm un canot armé, et tout ce qui lui serait nécessaire pour se rendre h Québec, oh il ne s'est occupé, suivant le Sieur Gautier, qu'à faire des observations sur Its minéraux, sur les végétaux et sur les animaux. Ce médecin nous a assuré que ces observations n'avaient d'autre objet que de les connidtre et d'en faire la description. Il a séjourné environ quarante jours, et M. de la Galissonnière dit que ce botaniste emporte avec lui beaucoup de graines de plantes et d'arbres.'* (1)
Le voyage du professeur Kalm dans l'Amérique Septentrionale a originairement été écrit en suédois et publié à Stockholm, de 1753 à 1761, en 3 volumes in-4, 80UB le titre " Mesa tiU Nona America. En 1764, les deux Murray, Suédois comme Kalm, et l'un d'eux
(1) FerlkDd Cours d'Ulitoiro du Cauida, t. Icr, p. 4'JG.
II PRÊPACB
élève du grand Linné, en donnèrent une version allemande (1). Le voyage fut ensuite traduit en anglais (2) par John Reinhold Forster, savant naturaliste allemand [3].
Cette traduction était à peine imprimée, qu'il en parut une autre en hollandais, publiée à Utrecht en 1772 [4] par J. V. Schoonhoven et G. V. de Brink. Cette dernière version est dédiée h Pierre Cramer, marchand d'Amsterdam, directeur de la Société des Lettres de Fiessingue. Cliose singulière: en Angleterre, c'était aussi un marchand, Collinson, qui déployait le plus de zèle pour les recherches botaniques dans l'Amérique Septentrionale. La version hollandaise est plus complète que celle de Forster, et noua y avons eu recours pour rétablir un passage entier omis dans l'édition anglaise et ajouter quel-
(1) GoUingue, 1754^4, 3 volumes granj iaS, avec figures.
(ï) Zondret, 1771, 3 parties in-8, uu 2e édition t77î, 2 vols, in-8,
(3) Forster était né à Uireohau, Prusse, en 1729 ; et s'était D.\è & Londres en 1766. En 1772, il accompagna, avec son fils George, alors âgé de 17 ans, TilluBtre foolt dans son second voyage autour du monde Ayant publié un récit de celte circumnavigation (Londres 1777, 2 vola.' 4oi, contrairement i l'engagement qu'il avait pris de ne faire imprimer aucune de ses observations, il encourut le déplaisir du gouvernement anglais, et dût s'en retourner dans son pays notai, où il mourut le 9 décembre 1798. Forster parlait et écrivail dii-sept langues mortes et vi vantes. Son nis George fut aussi un savant distingué ; il a laissé grand nombre d'ouvrages sur l'Histoire Naturelle et la Philosophie.
(*) 2 vols, in-4, avec figures. Nous en avons trouvé un esomplnire dans la bibliothCquo do M. l'abbé Verreau.
PRÉFACE in
quea notea. Le voyage de Kalm n'a jamaîa été traduit en français, croyous-nous (1).
Lorsque le troisième volume — celui qui contient le récit de son séjour en Canada — fut publié, la domination française avait cessé d'exister dans toute l'étendue de l'Amérique Septentrionale, et la narration du savant suédois ne pouvait qu'exciter de douloureux regrets dans notre ancienne mère-patrie. La Suéde et la Hollande, il est vrai, s'étaient vu enlever aussi, l'une la Nouvelle-Suède— dont le territoire de la Pensylvanie faisait partie, — et l'autre, les Nouveaux Pays Bas, qui comprenaient le territoire de l'état de New-York. Mais lorsque Kalm vint en Amérique, il s'était écoulé plus d'un demi-siècle depuis que la colonie suédoise avait été cédée à William Penn, et plus de quatre-vingts ans depuis que la Nouvelle-Amsterdam et le fort Orange avaient changé leurs noms pour ceux de New-York et d'Albany. La plaie faite à l'orgueil national de ces deux pays avait eu le temps de se cicatriser. Cela n'empêche pas Forster, dans la préfiice du second volume de sa traduction, écrite en 1771, d'accuser le voyageur suédois de partialité.
il) Nous voyons copendanl ilans BruneL, MaiiAel du Libraire, qa'une partie àa voyage de Kalm a él* traduite de rallomand en franjais par M. da Surgy, et publiée il Paris en ITG1, sons 1c litre iffli'loire Naturelle tt Poliiique de la Pensykanii.
" L'auteur de ce récit," dit-îl, " qui est un suédois, " a une manière de penser toute particulière à l'égard " des Anglais en général, et des premiers colons et " habitants de Philadelphie en particulier. Les Fran- " çais, ces ennemis naturels des Anglais, étant depuis " plus d'un siècle, les alliés des Suédois, on comprend " que ceux-ci ae sentent plus d'inclination pour eux " que pour les Anglais. D'ailleurs, notre auteur *' s'est complètement laissé fasciner par la politesse •* extérieure des habitants du Canada, qui Font cir- " convenu, et lui ont inspiré toutes sortes de préven- " tiens injustes contre les Anglais."
Si Kalm gardait rancune à la fière Albion, on voit que Forster n'était pas tendre à l'égard des Français, Au moins, il est difficile de ne pas le soupçonner, lui, un allemand, d'uvoir voulu faire un brin de cour au peuple anglais. Nous ne trouvons, dans la relation de Kalm, rien qui puisse justifier l'accusation de partialité portée contre lui. S'il a rendu hommage a-ix qualités des Français du Canada, il n'a pas non plus gardé le silence sur leurs défauts. Nos pères avaient aux yeux de Kalm l'avantage d'appartenir à une nation amie de la sienne depuis longtemps ; mais ils avaient en revanche, le tort bien grave de n'être pas protestants comme les habitants des colonies anglaises ; l'antipathie religieuse offrait un contrepoids suffisant aux sympathies politiques ou nationales.
pb£facb t
Kalm montrait-il beaucoup de préférence pour les Français lorsqu'il terminait sa relation en disant que la religion chez les Canadiens étnit toute de pratiques extérieures, et que la Ste. Vierge y recevait plus d'hommage que Dieu même î 11 est singulier que le passage oh. il s'exprime ainsi soit précisément celui dont nous avons signalé l'omission dans la version anglfûse.
Nous croyons, au contraire, que Kalm, bien qu'il se laisse influencer quelquefois par ses préjugés religieux« surtout quand il parle du clergé ^^tholique, des moines et des religieuses, — est ordinairement un témoin impartial et un narrateur fidèle. Ainsi, quand il dit que les gens de distinction en Canada avaient plus de goût en général pour l'Histoire Naturelle et les sciences que ceux des colonies anglaises, il a dit oe qu'il croyait honnêtement et sincèrement, et de plus il a dit vrai. En effet, il ne parle que des gens de distinction, des hauts fonctionnaires probablement, qui étaient, pour la plupart, des gentilshommes nés en France, et qai en avaient apporté l'amour des lettres, si vif alors chez la noblesse de ce pays. D'ailleurs, qui ne comprend de suite que Kalm faisait allusion surtout au comte de la Galissonuière, dont la science l'avait tellement émerveillé, " qu'il crut voir en lui un autre Linné.'