‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 32 sur 32 · ENTRE LES FORTS ANNE ET ST FREDERIC · texte numérisé non relu

ENTRE LES FORTS ANNE ET ST FREDERIC

quelconque ne nous vint pas un seul instant à l'esprit. Ces vestiges, ainsi que nous l'apprîmes des militaires français, n'étaient autres que les empreintes des pas des sauvages qui avaient campé pendant la nuit à l'endroit même où nous trouvâmes, cette avant-midi, des tisons encore fumants. Si, dans le but d'abréger leur course, ils n'eussent laissé le chemin qui conduit au Fort Anne, et qui est la route la plus ordinaire, pour suivre un sentier peu fréquenté, ils nous auraient rencontrés infailliblement, et nous prenant pour des Anglais, ils nous auraient attaqués à l'improviste, et peut-être tous massacrés, s'évitant ainsi la peine d'aller plus loin pour assouvir leur cruauté. La nouvelle du danger terrible que nous avions couru sans nous en douter nous causa une grande souleur."

Kalm passa la nuit en cet endroit avec les militaires français, qui lui conseillèrent fortement de ne pas se risquer plus loin, mais de les suivre jusqu'au premier établissement anglais, promettant de les escorter ensuite jusqu'au Fort St Frédéric. Mais il ne voulut pas se rendre à leurs avis, et résolut, comptant sur la protection du Tout-Puissant, de se remettre en route pour le Canada

Ils virent d'immenses volées de pigeons sauvages s'abattre sur les arbres de la forêt pour y faire leurs nids. Un Français en tua quelques-uns, et les apporta au professeur, qui, trouvant dans leurs fales une grande quantité de graines d'orme, admira la sollicitude de la Providence pour tous les êtres créés ; il se rappela sans doute cette parole que le Christ adressait à ses Apôtres : " Regardes les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers, et Votre Père

céleste les nourrit." En effet, dans le mois de Mai, les pigeons sauvages trouvent une subsistance abondante dans les graines de l'érable rouge, qui sont si mûres

150 juin 1749.

alors, qu'elles tombent d'elles-mêmes sur la terre ; en Juin, les graines de l'orme viennent à maturité, et ces oiseaux s'en nourrissent jusqu'à ce qu'une autre espèce d'arbre ou de plante soit prête à leur offrir ses semences. Presque toutes les nuits, Kalm entendait dans les bois — même par le temps le plus serein — des craquements sinistres, suivis d'un bruit sourd ; il savait alors qu'un arbre venait de se rompre, et de s'affaisser sur le soi comme un géant terrassé. Mais quant à la cause du phénomène, il avoue qu'il l'ignorait. Est-ce que la rosée relâcherait les racines des grands végétaux pendant la nuit ? Une disproportion excessive dans le nombre ou l'arrangement général des branches latérales peut-elle produire ces accidents ? Ne sont-ils pas plutôt l'œuvre des pigeons sauvages qui s'abattent sur les arbres en assez grande quantité pour causer leur chute immédiate ou prochaine en déplaçant leur centre de gravité (1).

Kalm, malgré ses préventions contre l'usage du thé, finit par admettre qu'il a ses avantages, surtout quand on voyage dans le désert, et qu'on a épuisé sa provision de vin et d'eau-de-vie. Cela ne l'empêche pas de dire " que si nous n'avions ni thé ni café, nous n'en serions pas plus mal, du côté de la bourse surtout."

La route par eau, étant impraticable à cause du grand nombre d'arbres que les Français avaient jetés en travers de la rivière pendant la guerre, Kalm laissa son canot d'écorce aux militaires, qui en avaient besoin pour le transport de leurs provisions, et ceux-ci, en retour, lui permirent de se servir de l'une de leurs embarcations, qu'ils avaient laissées à quelques milles de là. En conséquence, parti de bonne heure le 30 Juin, il fit, avec

(1) Ces craquements ne proviennent-ils pas d'arbres tordus par le vent, et dont les libres se relâchent, peu à peu, chaque jour, jusqu'à rupture plus ou moins complète du tronc ? (M.)

ENTRE LES FORTS ANNE ET ST FRÉDÉRIC. loi

ses gens, cette courte distance à pied, en marchant le long du rivage, et trouva les bateaux au lieu indiqué. Il en prit un, ainsi qu'il était convenu, et ses rameurs se mirent à nager vigoureusement.

En chemin, ils virent, à leur gauche, les ruines d'une ancienne fortification en pierres posées les unes sur les autres, mais personne ne put dire si elle avait été bâtie par les sauvages ou par les Européens.

Nos voyageurs se trompèrent de route, ou pour mieux dire, de rivière, et rirent un trajet inutile d'environ douze milles. Quand ils s'aperçurent de leur erreur, la journée était déjà très-avancée, et ils ne purent, même en forçant de rames, talonnés qu'ils étaient par l'appréhension de quelque rencontre fâcheuse, que regagner la moitié environ du chemin perdu.

Ils passèrent la nuit dans une île, mais ils ne goûtèrent aucun repos, à cause des moustiques qui les incommodèrent d'autant plus que la crainte d'être découverts par les Indiens, dont ils entendaient aboyer les chiens dans les bois, les empêcha de faire du feu.

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