‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 28 sur 43 · CL · texte numérisé non relu

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boine, montés en postillons sur les chevaux de volée, et grâce aux efforts réunis des autres qui poussèrent à la roue, nous surmontâmes avec succès nos difficultés.

Comme à l'ordinaire, avant d'être arrivés à Kdmonton, nous avions épuisé nos provisions. Il est vrai qu'il y avait des volailles sauvages et des œufs en si grande abondance que nous ne manquions jamais de nourriture. D'ailleurs, ni Baptiste ni la famille assiniboine n'étaient difficiles sur la qualité des œufs ; même, pour dire la vérité , ils préféraient ceux où les poulets avaient déjà pris un certain développement. Cette friandise qu'ils recherchaient, ils la tiraient de la co quille, et, la tenant par l'aile ou par la patte, ils la laissaient tomber dans leur bouche, à peu près comme nous mangeons les asperges.

Le 14 mai , nous étions en vue d'Edmonton i. C'est un fort agréablement situé sur la falaise élevée, qui domine au nord le cours de la Saskatchaouane septentrionale. La barque de la Compagnie ne tarda pas à venir nous prendre et nous reçûmes des logements dans le bâtiment, où le négociant en chef, M. Hardisty, déploya en notre faveur toute sa politesse et son hospitalité.

L'établissement d'Edmonton est le plus important du district de la Saskatchaouane; il y réside un facteur en chef, qui a la direction de tous les postes inférieurs. Edmonton possède un moulin à vent , une forge et un atelier de charpentiers. On y construit et on y répare les bateaux qui font annuellement le voyage de la factorerie d'York, dans la baie de Hudson; on y fabrique les charrettes, les traîneaux et les har-

I. On trouve dans le Tour du Monde (1860, I, p. 288; une vue du fort Edmonton, qui est très-bonne pour faire comprendre les descriptions qu'on a rencontrées précédemment de ces constructions élevées par la Compagnie de la Baie de Hudson. — J.-B.

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nais, ainsi que tous les objets quelconques dont le besoin se fait sentir pour le trafic de la Compagnie entre ses différents postes. Le blé y est magnifique, les pommes de terre et les racines y poussent aussi merveilleusement bien que dans la vallée de la Saskatchaouane. Le fort est habité par une trentaine de familles dont les membres sont engagés au service de la Compagnie, et un corps considérable de chasseurs est perpétuellement employé à fournir de la viande à l'établissement.

Près du lac Saint-Alban, à une quinzaine de kilomètres au nord d'Edmonton, se trouve une colonie d'hommes libres, c'est-à-dire de métis qui ont quitté le service de la Compagnie. Elle est dirigée par un prêtre catholique. Puis, à une soixantaine de kilomètres plus loin, dans l'ouest, est une colonie plus ancienne encore, celle du lac Sainte-Anne, ayant les mêmes caractères, mais des habitants plus nombreux.

Dès notre arrivée, M. Hardisty nous apprit que cinq ours gris avaient attaqué une bande de chevaux appartenant au prêtre qui réside à Saint-Alban, et avaient poursuivi deux cavaliers, dont l'un, fort mal monté, n'avait échappé au danger qu'en jetant derrière lui son bonnet et ses vêtements, que l'animal s'était amusé à déchirer en morceaux. Le prêtre avait résolu d'organiser une grande chasse pour le lendemain. Nous résolûmes d'être de la partie. En conséquence, après avoir mis en bon ordre nos fusils et nos revolvers, nous montâmes à cheval au point du jour du lendemain, et nous partîmes avec Baptiste pour Saint- Alban. Cette petite colonip consiste en une vingtaine de maisons bâties sur le penchant d'un coteau que baignent un petit lac et une rivière i. On passe celle-ci sur

I. Le lac Saint-Alban et la rivière de l'Esturgeon, entre lesquels est située la mission catholique. Cette rivière est un affluent de gauche de la Saskatchaouane septentrionale. — J.-B.

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un bon pont de bois, qui est le seul monument de son genre que nous ayons vu dans le territoire de la baie de Hudson. La maison du prêtre est un joli édifice blanc, entouré d'un jardin touchant à la chapelle, à l'école et au c mvent des nonnes. Le bon père, M. Lacome, se tenait debout en avant de sa demeure quand nous arrivâmes; nous lui fûmes immédiatement présentés et nous lui demandâmes où en était la chasse à l'ours projetée. Il nous reçut avec une politesse cordiale, nous dit que le jour de la chasse n'était pas encore fixé; mais que son intention était de prêcher le dimanche suivant une croisade contre les maraudeurs ; on arrêterait alors le jour où les métis se réuniraient pour cette expédition.

Le P. Lacome était un homme extrêmement intelligent, et dont la société nous parut fort agréable. Bien que Canadien français de naissance, il parlait l'anglais avec beaucoup de facilité, et les métis admettaient qu'il savait mieux qu'eux le langage des Cries. Il nous pria de descendre chez lui et d'y dîner, ce que nous acceptâmes avec plaisir. Nous le suivîmes donc dans sa maison, qui ne se composait que d'une chambre de réception au rez-de-chaussée avec une chambre à coucher au-dessus. L'ameublement consistait en une petite table, avec une paire de chaises grossières. Les murs étaient ornés de quelques gravures coloriées, parmi lesquelles se trouvaient les portraits de Sa Sainteté le Pape et de i'évêque de la Rivière Rouge; plus un tableau, où des anges à l'air matériel et stupide arrachaient de fort jolies saintes aux flammes du purgatoire. Après un excellent dîner, composé de soupe, de poissons, de viande sèche et de légumes délicieux, notre hôte nous mena visiter l'établissement. Il nous fit voir plusieurs fermes très-présentables, ayant de fertiles champs de blé, de grands troupeaux de chevaux et de gras bétail. S'étant voué à l'œuvre d'amé-

liorer l'état de ses ouailles, il avait fait venir, à grands frais pour lui, des charrues et d'autres instruments d'agriculture à leur usage, et maintenant il s'occupait à construire un moulin à blé qui serait mis en mouvement par des chevaux. Il avait bâti une chapelle et établi des écoles pour les enfants des métis. Le beau pont que nous avions traversé était dû à son esprit d'entreprise. En somme, cette petite colonie était l'établissement le plus florissant que nous eussions rencontré depuis notre départ de la Rivière Rouge. Il faut donc reconnaître que les prêtres catholiques l'emportent beaucoup sur leurs frères protestants par l'influence qu'ils exercent et par l'élan qu'ils donnent à leurs missions. Sans aucune crainte du danger ni \ des privations, ils ont fondé des établissements à La Crosse, à Saint-Alban, à Sainte-Anne, et à d'autres endroits isolés au fond des forêts. Ils y ont réuni près d'eux les métis et les Indiens, et leur ont enseigné, avec un incontestable succès, les éléments de la religion et de la civilisation. Les missionnaires protestants, au contraire, demeurent inactifs, se réconfortant dans les faciles jouissances de l'établissement de la Rivière Rouge, et croyant avoir comblé la mesure de leurs devoirs lorsqu'ils ont fait par hasard une visite à l'un des postes les plus voisins.

Il vint aussi à Edmonton une compagnie des mineurs qui avaient lavé de l'or au ruisseau de la Boue . Blanche {White Mud Creek), situé à quatre-vingts kilomètres environ, vers la source de la Saskatchaouane. Leur chef était un Kentuckien nommé Love. Il rapportait un petit sac de belle poudre d'or, et nous assura que chaque homme avait déjà, depuis le commencement de l'été, recueilli 2,25o fr.

M. Hardisty nous a conté un épisode de la vie de la frontière qui avait eu lieu près du fort Benton, poste de commerce établi par la compagnie américaine

des fourrures sur le Missouri, dans le pays des Pieds- Noirs. Un jour, un Crie aventureux et solitaire était arrivé à pied à Benton. Peu après lui, apparut une troupe de Pieds-Noirs à cheval. Ayant découvert la présence d'un de leurs ennemis, ceux-ci exigèrent hautement qu'on le leur livrât pour le torturer et pour le scalper. Le commerçant qui commandait le fort voulait sauver la vie du Crie ; mais il avait peur de refuser de le rendre, car les Pieds-Noirs étaient nombreux, bien armés, et avaient été admis dans l'intérieur de la palissade. Après avoir longtemps discuté, il réussit à faire accepter la convention suivante : l'homme blanc s'engageait à garder près de lui le Crie durant un mois, au bout duquel les Pieds-Noirs viendraient le réclamer au fort ; on lâcherait alors le prisonnier en lui donnant cent mètres d'avance sur ses ennemis, qui promettaient de ne le poursuivre qu'à la course et sans autres armes que leurs couteaux.

Les Pieds-Noirs étant partis, le Crie fut immédiatement soumis à un système d'entraînement. Pour augmenter ses forces , on le nourrissait de fraîche viande de bœuf, autant qu'il en voulait ; pour accroître sa vitesse, on lui faisait deux heures chaque jour parcourir à toutes j'ambes l'enclos du fort.

Quand le mois fut expiré, les Pieds-Noirs, fidèles à la convention, reparurent à Benton. On serra leurs chevaux à l'intérieur, ainsi que toutes leurs armes, excepté les couteaux. Puis la victime désignée, sous l'escorte de tout l'état-major de la place, qui était monté à cheval pour faire respecter les conditions acceptées, fut conduite à la distance voulue. Le Crie fut mis à cent mètres de ses sanguinaires ennemis, qui ressemblaient à des loups attendant une proie. Au signal donné, l'Indien partit; les Pieds-Noirs prirent lâchasse avec d'effroyables hurlements. D'abord leur meute gagnait rapidement. La terreur

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semblait avoir paralysé les membres du malheureux Crie, que tous croyaient perdu. Néanmoins, comme ses ennemis n'étaient plus qu'à quelques mètres de lui, sa présence d'esprit lui revint. Il se secoua. Le bon état de ses muscles et l'exercice auquel ils avaient été régulièrement soumis commencèrent à produire leur effet. Au grand étonnement et au désespoir des Pieds-Noirs, il les gagnait à chaque pas. Seize cents mètres plus loin, il avait pris tant d'avance, que, s'arrétant un instant, il leur montra triomphalement le poing, et, peu après, il finit par se dérober à leurs yeux. On apprit plus tard qu'il avait réussi à rejoindre en sûreté le campement de sa tribu.

Nous fûmes obligés de rester un peu plus longtemps à Edmonton, parce que la route que nous nous proposions de prendre à travers la forêt n'offrait que peu de pâturages. Il fallait donc attendre que nos chevaux se fussent complètement refaits et reposés avant d'entreprendre un pareil voyage. Cependant le temps était bien long; car la vie dans un fort de la baie de Hudson est aussi monotone qu'ennuyeuse. Nous errions de fenêtre en fenêtre ; nous faisions le tour du bâtiment, nous épiions l'arrivée de quelque Indien ou la vue d'un objet qui fût digne d'intérêt ou d'attention. A la tombée de la nuit, des vingtaines de chiens de traîneau commençaient leurs lugubres hurlements, dont ils nous troublaient encore au point du jour en nous tirant d'un sommeil que nous aurions voulu prolonger autant que possible afin de diminuer la durée de la journée. Cette coutume de hurler en chœur, au coucher et au lever du soleil, est un des points qui rapprochent les chiens indiens des loups, avec lesquels ils ont déjà tant de ressemblances extérieures. Un de la bande ouvre le chœur par de courts grognements, peu à peu les autres se joignent à lui, et bientôt tous ensemble hurlent de toutes leurs forces

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pendant cinq minutes. Puis ils se taisent les uns après les autres comme ils ont commencé, et tout rentre dans le silence.

C'est alors que nous fîmes la rencontre d'un monsieur O'B..., homme très-versé dans la connaissance des études classiques. Il se rendait dans la Colombie Britannique ; mais il n'y allait pas vite, car il était parti de la Rivière Rouge depuis douze mois. M. O'B... était un Irlandais, de quarante à cinquante ans, d'une taille moyenne et d'une constitution robuste. Il avait la figure longue et les traits larges ; une bouche en retraite et presque sans dents augmentait la valeur de son nez un peu long. Il portait un long vêtement d'alpaga^, de forme ecclésiastique, et un chapeau TPideawake noir, qui ne s'accordait guère avec la barbe longue d'une semaine qui recouvrait son menton, ni avec ses culottes de futaine et ses bottines attachées avec de la paille. Il tenait à la main un énorme bâton. Bref, toute sa personne annonçait un singulier mélange de l'homme d'Eglise et du paysan. L'accent de son île natale se faisait vivement sentir dans sa prononciation, et de nombreuses citations d'auteurs grecs et latins émaillaient son discours. Il se présenta en nous faisant un petit speech^ flatteur à la fois pour lui-même et pour nous, où il nous apprenait qu'il était petit-fils du célèbre évêque O'B..., et qu'il avait pris ses grades à l'université de Cambridge. Nous devions aisément comprendre combien un homme de sa naissance et de son éducation éprouvait de plaisir à faire la rencontre de deux membres de sa chère université, aussi distingués que nous. Il nous donnait ensuite l'avis qu'il était homme d'habitudes paisibles et studieuses, et qu'il avait horreur de cette existence vagabonde et dangereuse à laquelle il était maintenant condamné. Puis il nous surprit en nous disant, sur nous, nos parents, amis et connaissances.

presque autant que nous en savions nous-mêmes. Il n'ignorait ni leur personne, ni leur demeure, ni leur fortune ; familles, espérances, goûts, particularités : rien ne lui échappait, et il nous apprenait ce qu'il en pensait. Tout ce qu'il avançait était exact, et nous avions beau l'interroger le plus adroitement que nous pouvions, nous ne réussissions pas à le prendre en défaut. Enfin il voulut nous raconter l'histoire de sa vie aventureuse.

Au sortir de l'université, il s'était destiné au barreau et s'était mis à écrire dans les journaux. Ensuite il était parti pour l'Inde, et avait publié un journal à Lahore. Un an ou deux après, il était revenu en Angleterre. Trouvant difficile de s'y faire une position, il avait suivi le conseil d'un de ses vieux amis de collège, établi dans la Louisianne, et y était allé chercher fortune. Bientôt il y avait obtenu une place de secrétaire chez un riche planteur, et y avait quelque temps mené une vie pleine d'aisance et d'espoir. Mais les vicissitudes de sa carrière n'étaient qu'à leur début. La guerre civile entre les États du Nord et du Sud ayant éclaté, le paisible M. O'B... avait été tiré de ses réves'de repos et de sécurité par le bruit et la confusion des préparatifs militaires. Déjà fort alarmé par cette perspective des hostilités, il ne cessait pas d'espérer qu'on le considérerait comme exempté du service. Mais un jour son ami le planteur était venu à lui, plein de joie et d'émotion, et, lui donnant une cordiale poignée de main, lui avait tenu ce langage : (( Mon cher M. O'B..., permettez-moi de vous offrir mes félicitations de tout mon cœur sur l'honneur qu'on vient de vous faire : vous avez, à l'unanimité, été élu capitaine de la garde nationale. »

Le nouveau capitaine s'était senti frappé d'horreur. Son imagination n'apercevait plus que les baïonnettes effilées dirigées contre son abdomen, et que le

coupant des sabres jetant des éclairs en descendant sur son crâne ; ses oreilles effrayées entendaient déjà le sifflement des balles et les explosions des canons et des fusils ; il n'avait plus sous les yeux que les blessures, les spasmes de l'agonie , et la mort. Balbutiant quelques remercîments qui parurent au méridional assez froids pour la circonstance, il échappa à son ami désappointé et fit secrètement des préparatifs d'évasion. La nuit même, il prit le peu d'argent qu'il avait sous la main, et, abandonnant tout ce qu'il possédait d'ailleurs, il se mit à fuir l'honneur qu'on lui destinait. Il réussit à passer les frontières, et, parvenu dans les États du Nord, il y obtint une place de professeur classique dans un collège. Mais c'était une institution qui n'avait d'autres fonds que les souscriptions volontaires. Elle tomba sous la pression de la guerre; on en réduisit le nombre des professeurs, et la position de M. O'B... descendit à vau-l'eau. Il jeta l'ancre quelque temps près de Saint-Paul, dans le Minnesota, puis il se rendit au fort Garry, avec l'intention de fonder une école dans l'établissement de la Rivière Rouge. Or les métis, se souciant médiocrement du grec et du latin, n'apprécièrent pas, comme ils méritaient de l'être, les talents de M. O'B.... Celui-ci avait donc vu échouer son projet académique, et après être demeuré quelque temps dans la vallée de la Rivière Rouge sans occupation, il avait pu, grâce à la bonté du vétéran des missionnaires de cette région, de l'archidiacre Gockran, se procurer les moyens de tenter un voyage à travers les montagnes, et à la recherche, sur la côte du Pacifique, d'une société plus convenable à sa vocation.

Il était parti avec la bande des émigrants canadiens dont nous avons déjà parlé ; mais ceux-ci avaient apparemment reconnu qu'il était aussi exigeant qu'inutile, et l'avaient abandonné à Carlton. De là il avait

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été transporté par les bateaux de la Compagnie qui remontaient à Edmonton. Mais ses nouveaux hôtes l'ayant pris en grippe avaient refusé d'aller avec lui plus loin que le fort Pitt. Abandonné à cette place, il avait été plus tard conduit à Edmonton avec un convoi de charrettes. Déjà il y était depuis près d'une année quand nous l'avons rencontré. Il ne pouvait ni avancer ni reculer, et se trouvait dans un dénûment complet. Cependant les officiers du fort lui témoignaient toute espèce de bonté et l'entretenaient de vivres et de tabac.

Après avoir achevé son histoire, il exposa l'objet réel de sa visite. Il nous demandait la permission de nous accompagner jusque dans la Colombie Britannique. Son incapacité ne nous aurait pas fait hésiter à Tadmettre en notre société, si ce voyage n'avait pas été extraordinaire ou si nous avions eu à notre disposition tous les moyens de nous procurer un nombre suffisant d'hommes et de chevaux, avec des provisions en conséquence. Mais, la situation rendant fort peu désirable son addition à notre troupe, nous priâmes M. O'B... de nous laisser réfléchir quelque temps. Il avait passé l'hiver chez quelques mineurs qui s'étaient bâti une cabane à quatre cents mètres d'Edmonton. Leur départ au printemps l'ayant laissé ' dans l'isolement, il avait mené une vie pleine d'anxiétés, toujours redoutant les loups qui venaient chaque soir hurler dans son voisinage, et les ours gris qu'on savait n'être pas éloignés. Il nous assura que le soin de sa sécurité s'opposait à ce qu'il restât plus longtemps à cette cabane, qu'on avait construite près de quelques saules, fréquentés, disait-on, par ces dangereux animaux, et il établit son domicile sous une de nos charrettes.

Alors il se prétendit attaqué d'une ouïe de maladies qui réclamaient quotidiennement l'attention du

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docteur et qui lui servaient à renouveler sa proposition. Au bout de quelques journées, pendant lesquelles il avait subi toutes les conséquences d'une active médication, il finit par avouer que sa maladie était imaginaire, et qu'il Tavait inventée seulement pour avoir un prétexte d'entrevues particulières. Cheadle eut la malice de se venger en refusant de le croire ; et, lui affirmant qu'il était sérieusement atteint, il l'obligea d'absorber une f rrible dose de rhubarbe et de magnésie.

Après quelques jours de résistance, nous fûmes vaincus par ses importunités et nous l'acceptâmes dans notre société , malgré les remontrances presque insurgées de Baptiste et de l'Assiniboine. M. O'B... nous remercia, mais nous assura que nous avions de fait agi dans notre propre intérêt ; il nous félicita sur la sagesse de notre détermination , car il nous serait d'une grande utilité sans nous coûter aucun gage.

Cependant M. Hardisty et les autres officiers d'Edmonton s'efforçaient de nous faire renoncer au dessein de passer par le col de la Tête Jaune, affirmant que la saison n'était pas encore assez avancée et que les rivières, enflées par la fonte des neiges de montagnes, couleraient à pleins bords. Ils nous disaient que la plupart des cours d'eau étaient des torrents écumeux, remplis de roches, très-dangereux à franchir, excepté à l'automne quand les eaux sont bassesque la région à l'ouest des Montagnes Rocheuses était, autant qu'on le pouvait savoir, inhospitalière hérissée de rochers, couverte partout de forêts impénétrables ; que même, si nous descendions le Fraser au lieu d'essayer de gagner le Caribou, nous trouverions cette rivière pleine de rapides et de tourbillons où les canotiers les plus experts avaient souvent péri. Quant au passage connu sous les noms divers de col Leather, de Jasper House, du lac Cowdung, de

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la Cache de la Tête Jaune 1, il avait été jadis employé parles voyageurs de la Compagnie de la baie de Hudson comme un portage 2 de l'Athabasca au Fraser; mais il se trouvait aujourd'hui abandonné depuis longtemps, à cause des difficultés insurmontables que présentait la navigation du dernier fleuve. ,

Quant à la nature du pays situé à l'ouest des montagnes et quant à la route que les émigrants canadiens s'étaient proposé de suivre, l ^us ne pûmes pas apprendre grand'chose.

Cependant le métis français André Cardinal, qui leur avait servi de guide, nous informa qu'en arrivant à la Cache de la Tête Jaune, sur le Fraser, au versant occidental de la grande chaîne, la bande s'était divisée ; les uns avaient descendu le Fraser sur de grands radeaux, les autres avaient tourné au sud, en quête de la rivière Thompson. Cardinal les avait suivis jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la branche principale de la Thompson du nord, 011 les avait conduits un Indien chouchouap de la Cache; puis il ajouta que, comme les Israélites dans l'antiquité, ils avaient, du haut d'une éminence, aperçu la terre promise, les hauteurs du Caribou qui se dessinaient à l'horizon. Dans un nouvel interrogatoire, cependant, il ne nous fit que des réponses embarrassées et contradictoires. Il avoua, par exemple, que l'Indien ne connaissait que par ouï-dire l'existence du pays de l'or, et qu'il

1 . Voir la description du col de la Cache de la Télé Jaune dans le chapitre suivant. — J.-B.

2. On appelle portage l'endroit où, d'un golfe à l'autre, d'une rivière à l'autre, on porte les embarcations et les bagages, comme l'ont fait sur la terre gallo- française probablement les Phéniciens et certainement les Normands. On peut, dans le 7'oMr du Monde (1862, II, p. 187; mais surtout 1860, I, p. 278 et 281), voir les descriptions de ceux qu'il faut franchir pour passer du bassin de l'Océan Atlantique dans celui des mers Polaires, entre le lac Supérieur et le lac de la Pluie. — J.-B.

n'avait pasj visite la région désignée comme celle que cherchaient les émigrants. Enfin, il n'était pas sûr que ceux-ci eussent l'intention d'essayer d'arriver au Caribou en ligne directe, ou de s'y diriger par le fort Kamloups i sur la Thompson. Cependant il nous remit un tracé de la route jusqu'au point où il l'avait quittée; c'était assez exact, excepté pour les distances respectives.

Outre la grande bande qu'André Cardinal avait guidée à travers les montagnes, un autre parti de cinq aventuriers avait quitté Edmonton à la fin de l'automne de la même année 1862, avec l'intention de se procurer des canots à la Cache de la Tête Jaune, et de descendre le Fraser jusqu'au fort George 2.

Personne ne savait alors ce qu'ils étaient devenus.

A l'exception du col de la Rivière de la Paix, qui est fort loin vers le nord, toutes les autres routes à travers les Montagnes Rocheuses, du moins celles qu'on connaît jusqu'à ce jour, sont au sud du col de la Cache de la Tête Jaune, et communiquent avec la vallée supérieure de la Colombia et avec celle de son affluent, la Koutanie.

L'espoir d'être retiré des déserts de la Saskatchaouane, si contraires aux études classiques et aux habitudes paisibles , et celui d'être transporté au milieu des hommes plus civilisés qui habitaient la Colombie Britannique, rendaient M. O'B... parfaitement insensible aux craintes que devaient inspirer les difficultés de ce long voyage. Cependant, si les périls que pouvait présenter un pays inconnu ne lui causaient aucune frayeur , malgré le défaut d'une route et l'absence d'un guide , il sentait la

I. Au confluent des deux Thompsons, près du lac Kamloups; ce lieu est appelé fort Thompson dans la carte de la page 276 du Tour du Monde, 1860, I. — J.-B, '^ï. Au confluent de la rivière Stuart et du Fraser, — J.-B.

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paix de son esprit troublée par l'idée qu'au nombre de ses compagnons se trouverait un sauvage comme TAssiniboine. Il vint donc un jour, le visage allongé et l'air fort sérieux , nous demander une entrevue particulière sur des sujets de première importance. Nous nous retirâmes à l'écart, et il commença en ces termes : « Mylord et docteur Gheadle, j'ose croire que vous me saurez gré de vous faire une communication de nature à vous permettre d'éviter le plus grand danger. J'ai été informé, par des personnes dignes de foi, que cet Assiniboine, que vous avez pris à votre service, est un assassin, un scélérat de la pire espèce ; son curé l'a excommunié, et il est mis à l'écart par les plus braves des métis. » Pour le rassurer, nous lui apprîmes que nous savions déjà toutes les circonstances de l'événement auquel il faisait allusion ; que c'avait été un acte de colère commis sous l'effet de provocations insupportables, et que rien ne nous avait semblé là de nature à nous obliger à nous priver des services d'un homme si éminemment propre à l'entreprise que nous projetions.

« Quoi! s'écria M. O'B., vous ne voulez pas dire sans doute que vous entendez vous mettre à la discrétion d'un pareil bandit? » Nous lui affirmâmes que c'était là notre intention. « Alors, poursuivit-il, c'est au nom de vos familles que je veux protester solennellement contre la folie de pareils procédés; » et il nous déclara que, tout en continuant de rester en notre société, il avait la ferme conviction que nous péririons tous victimes de ce féroce Assiniboine.

De son côté, le guide éprouvait la plus forte répulsion à l'égard de M. O'B., car il avait appris, des hommes avec lesquels celui-ci avait voyagé depuis le fort Pitt, qu'il était aussi embarrassant qu'inutile. Il protesta donc, à son tour, longuement contre la permission que nous donnions à l'autre de se joindre à

notre expédition. Nous n'y fîmes aucune attention et nous continuâmes nos préparatifs qui, au commencement de juin, se trouvèrent achevés. Notre bande, assez mélangée, se composait de sept personnes : nous deux, M. O'B., Baptiste Supernat, l'Assiniboine, sa femme (ordinairement appelée M""® Assiniboine) et le jeune garçon. Nous avions douze chevaux, dont six portaient nos bagages. Nos approvisionnements consistaient en deux sacs de farine, pesant chacun quarante-cinq kilos ; quatre sacs de pemmican, de quarante-et-un kilos chacun; du thé, du sel et du tabac. Nous ne nous permettions pas d'autres friandises, car, réfléchissant que nous ne pouvions nous procurer ni provisions ni assistance avant d'être arrivés à quelque poste de la Colombie Britannique, c'està-dire avant d'avoir parcouru onze à douze cents kilomètres, nous avions préféré à tout la farine et le pemmican. La contrée qu'il nous fallait traverser ne devait, suivant toute apparence, nous fournir que peu de nourriture, et nous ne savions pas combien de temps durerait notre voyage. Nous l'avions estimé à une cinquantaine de jours au plus; on verra plus tard combien nous nous étions trompés i.

Ce ne fut pas sans quelque difficulté que nous réussîmes à réunir ce dont nous avions besoin, car nous n'étions pas riches; cependant, en trafiquant avec adresse, nous surmontâmes les difficultés; mais il faut avouer que, quand il fut question d'acquitter la note de nos dépenses, nous dûmes emprunter 4 fr. i5 qui dépassaient nos ressources! Par bonté de cœur, les habitants du fort fournirent à M. O'B. un cheval, une selle, et vingt-trois kilos de pemmican, avec un peu de thé et de tabac.

I. Partis d'Edmonton le 3 juin, les voyageurs sont arrivés en vue de Kamloups le 18 août, après quatre-vingt-six jours de marche. — J.-B.

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Les chevaux se trouvaient alors en excellent état ; nous prîmes donc la résolution de partir tout de suite, afin d'avoir assez de temps devant nous pour les délais imprévus, et même au risque de trouver les rivières débordées et les marais trop couverts d'eau.

Le 3 juin i863, nous partions d'Edmonton, accompagnés des bons souhaits des excellents amis que nous nous y étions faits. Mais, bien qu'ils appelassent de tout leur cœur l'aide de Dieu sur nous, l'opinion publique, à ce que nous dirent nos gens, considérait, dans le fort, notre expédition comme destinée à une fin désastreuse i. On la regardait comme insuffisante par le nombre et comme renfermant trop de personnes peu propres à lutter contre les difficultés que nous ne pouvions pas manquer de rencontrer. Nous ne tînmes pourtant pas grand compte de ces croassements, et, dans l'après-midi, nous nous dirigions sur Saint-Alban. Nous y fûmes rejoints par notre ami M. O'B., qui avait marché toute la nuit précédente pour voir le curé, et qui était en proie à la plus terrible anxiété, parce que nous n'étions pas arrivés avant la nuit. Le lendemain, nous demeurâmes à Saint-Alban, occupés à échanger des chevaux maigres contre de plus gras. Au moment où le jour finissait, M. O'B... vint nous prier de partir le soir même, attendu que le lendemain, 5 juin, serait l'anniversaire du jour où il avait quitté la Rivière Rouge pour accomplir la première étape de ce voyage vers la Colombie Britannique, qui avait si mal réussi ; et il redoutait cette coïncidence. Nous n'avions plus le temps de le satisfaire, et M. O'B. eut dans la suite mainte occasion de vérifier la justesse de ses pressentiments.

I. Nous avons appris par le docteur Rae, qui, Télé suivant, a passé par le même col que nous, que le bruit courait à Edmonton, qu'après nous avoir tous massacrés, l'Assiniboine était en train de revenir enrichi par la possession de nos chevaux et de nos dépouilles. — Ch,

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Durant quatre-vingts kilomètres environ, la route qui conduit au lac Sainte-Anne traverse un pays fertile et pareil à un parc; mais ici commence la profonde forêt qui se prolonge vers le nord et ne finit qu'aux montagnes à l'ouest. Il est vraisemblable que les rives de ce lac ont été choisies comme le site d'une colonie à cause de Timmense quantité des coregonus ou des poissons blancs qu'il fournit et qui forment le fond de la nourriture de leurs habitants; mais ce pays est mal disposé à l'agriculture, car la forêt n'y a encore été éclaircie que pour de petits champs où l'on cultive des grains et des pommes de terre. Les colons ont si bien reconnu cet inconvénient, que beaucoup d'entre eux se sont transportés à Saint-Alban, dont la situation est préférable. Le lac est une jolie pièce d'eau de plusieurs kilomètres de long et dont les rives occidentales sont égayées par une église et par une cinquantaine de maisons.

A notre départ du lac Sainte-Anne, le chemin nous conduisit immédiatement au cœur de la forêt, dans un terrain marécageux, pourri et profondément couvert d'arbres tombés de vieillesse. Les chevaux y enfonçaient jusqu'au poitrail et de distance en distance avaient à franchir les obstacles qui encombraient la voie.

M. O'B. commença à reconnaître les diflicultés qu'il rencontrait et il déclara que, bien qu'il eût visité beaucoup de pays, il avait ignoré jusqu'ici ce que signifiait le mot voyager. L'assistance qu'il nous donnait se bornait à ses bons conseils, car il avait peur d'approcher d'un cheval, et il était absent chaque fois qu'on avait besoin de lui pour charger les animaux. Si on le dépistait, on le trouvait ordinairement caché dans le taillis, fumant tranquillement sa pipe et enfoncé dans l'étude de l'unique débris de sa bibliothèque, du seul livre qu'il possédât : les Preuves du Christianisme, par Paley.

i54 DE l'atlantique au pacifique

Nous étions partis depuis deux jours du lac Sainte- Anne, quand la route parut s'améliorer : on trouvait quelques portions de pays ouvert, les arbres étaient moins élevés, et ils formaient des groupes sur les penchants de basses collines. A midi, nous étions près d'un grand lac^, que nous côtoyâmes tout le reste de la journée. Il paraissait bien peuplé de poisson et de volaille sauvage. Les poissons dans les eaux basses se reposaient au soleil, daignant à peine se déranger à l'approche de nos chevaux; mais les moustiques étaient fort désagréables.

Le 1 1 juin, nous étions près de la rivière Pembina. Elle a des eaux claires, peu profondes, coulant vers le nord-ouest, sur un lit de cailloux, entre des berges perpendiculaires qui ont bien vingt-cinq mètres de haut. Ces bords laissaient voir la section d'un magnifique gisement de charbon, ayant de cinq à six mètres de profondeur.

On a encore trouvé le charbon, au nord, sur les rivières Mac Leod, Athabasca, Fumeuse, de la Paix et Mackenzie; vers le sud, sur la Saskatchaouane et les rivières de la Bataille et du Cerf 2. A Edmonton, dans la falaise qui domine le bord de la rivière, on en voit un gisement qui est employé pour la forge. Ainsi on a observé les couches de houille en plusieurs endroits, dispersées dans un espace de plus de dix degrés de latitude, mais presque invariablement sous le même méridien.

Deux ou trois jours encore, le pays a présenté la

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