‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 43 sur 93 · MIE 4 À NE 14 ET · texte numérisé non relu

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l'état sauvage dans les Montagnes Rocheuses !, L’Assiniboine et Cheadle entrèrent en chasse et escaladèrent les pentes raides des montagnes qui alors fermaient complétement la vallée. Le reste de la bande suivit un chemin bien frayé et montant brusquement, pour éviter une falaise escarpée qui en cet endroit s'inclinait au-dessus de la rivière. Ce chemin s'élevait de plus en plus, longeant des saillies rocheuses ou escaladant des pentes abruptes, vertes et glissantes. Enfin il atteignait le terme de la végétation et n’était plus séparé que par un précipice, de la hauteur où se tenaient les neiges perpétuelles. Nos chevaux s'arrêtaient souvent ; ils cherchaient à se dérober à leur tâche ardue ; même le coursier de M. O’B., un éaion rouan, plein de force et en excellent état, se couchait résolûment à terre et refusait d'avancer. M. O'B. sehäta de mettre pied à terre en s'écriant : « La pauvre bête! je pèse trop pour lui! » Le cheval, profitant de cette circonstance, se imit à descendre, tandis que son propriétaire, se tenant coi, observait qu'on ne devait pas essayer de rattraper l'animal, attendu qu'il était trop épuisé de fatigue pour aller plus loin. Cependant Milton et le garçon l’eurent bientôt ramené près des autres. Peu de temps après, la cime était surmontée. Nous eûmes alors en plein la vue des Montagnes Rocheuses. Le paysage était si admirable que Mme Assiniboine et son fils se mirent, dans leur enthousiasme, à s'écrier: « Que c'est beau ! » De toutes parts, des pics aux formes les plus

1. Le bighorn est un animal qui ressemble au mouton ordinaire, mais avec une tête fort grosse et des cornes énormes en forme de boucle. Le mouton blanc rappelle le bouc commun, mais a le poil doux, blanc et plus pareil à la laine. Les Indiens de la Colombie Britannique tissent de belles couvertures avec ce poil. Le mouton blanc et le mouton gris fréquentent les rochers les plus élevés et ont la légèreté du chamois. — Cu,

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étranges s'élançaient dans les airs. A l'ouest, la Roche du Prêétre, pyramide de glace, s'élevait éclatante au-dessus d'une sombre montagne recouverte de sapins ; à l’est, la remarquable Roche à Miette ; en face et derrière, des montagnes coniques, crénelées, hérissées ; à des centaines de mètres au-dessous de nous, courait la tortueuse Athabasca. Sortant du cœur des montagnes à travers une gorge resserrée, elle pénètre dans une assez large vallée où elle s'étale en un lac de cinq à six kilomètres de long, puis elle se rétrécit de nouveau et se divise en plusieurs bras qui enveloppent des îles boisérs: après quoi, elle se développe encore dans un second lac plus petit que le premier. C'est là, entre ces deux lacs, sur la rive gauche de l’Athabasca, que gisait au fond de la vallée, comme une tache, le petit bâtiment de bois que nous avions si longtemps désiré d'atteindre. Avec quelle joie nous l'aperçûmes ! Il était 1à, sous nos yeux ! Jusqu’alors nous avions pu nous demander si, au lieu de la route de Jasper House, nous ne suivions pas en effet un sentier tracé dans les montagnes par les chasseurs.

Jasper House cst un petit bâtiment propret et blanchi, entouré d’une basse palissade et situé au milieu d’un vrai parterre de fleurs sauvages. Elles forment tout à l’entour un tapis aux couleurs variées et brillantes, dont la lisière est formée par les sapins au vert sombre qui étendent leur épaisseur jusqu’au pied des collines. Entre cette zone ténébreuse et les terrasses de rocs, dont les sommets étaient blancs de neige, brillait, par l'éclatant contraste, une zone de buissons au vert tendre et d'herbages qui conservaient encore leur fraîcheur printanière. Dans les environs de Jasper House, les fleurs étaient aussi belles que variées.

Tandis que Milton, M. O'B., Mme Assiniboine et son fils faisaient passer les montagnes au convoi des

chevaux, Cheadle et son compagnon gravissaient les rochers près de la Roche à Miette, sur la piste des moutons gris. Le long des corniches étroites d'un précipice de pierre calcaire, à une hauteur vertigineuse, nos chasseurs épuisaient leurs forces. Hors d'haleine, les jambes brisées par cet exercice de la montée qu'ils n'avaient pas pratiqué depuis si longtemps, ils allaient, sans apercevoir la queue d'un bighorn. Cependant, à deux cents ou deux cent cinquante mètres d'élévation, ils distinguèrent un bouc de montagne ou mouton blanc, qui, à une assez grande distance, paissait tranquillement avec son petit. Faisant alors un long détour, ils montèrent plus haut afin de dominer l'animal. Puis ils se glissèrent avec précaution vers le point où ils avaient d'abord aperçu le mouton blanc et, regardant par-dessus le haut d’une roche, ils virent à une vingtaine de mètres plus bas sa tête, qui regardait en haut. Le reste du corps était caché par une pierre qui avançait. Cheadle le tira au front. L'animal s’abattit, puis se releva, tout cffaré, et n'essayant pas de fuir. Il mettait alors son épaule en vue. L’Assiniboine y envoya une balle. Le bouc se traîna difficilement à quelque distance. On l'y suivit promptement et on le trouva à peu près mort. L’Assiniboine, qui n'avait plus de balle, tua le chevreau avec une charge de plomb. En examinant leur gibier, ils trouvèrent que le premier coup n'avait fait que frapper l'os frontal près de la racine de la corne et l'avait arrachée, maïs sans plus d’effet, si ce n'est d'empêcher la bête de fuir en l’étourdissant. Les chasseurs poussèrent le bouc et le chevreau dans le précipice et s'aidèrent des pieds et des mains pour descendre à la suite, Quand ils regardèrent d'en bas le chemin qu'ils avaient pris, il leur sembla qu'un bouc même n'aurait pas dû trouver à y poser le pied, et Cheadle s’étonnait d’avoir osé s'y aventurer. De

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plus, maintenant que l'entrainement de la chasse avait disparu, ils reconnurent que leurs moccasins étaient coupés en lambeaux et que, sans s'en apercevoir à l'instant, ils avaient marché à peu près nupieds sur les pointes des rochers. Lorsqu'ils eurent découpé les meilleurs morceaux de la viande, ils suspendirent le bouc et le chevreau à une perche dont chacun d'eux prit un bout et ils partirent ainsi pour regagner la compagnie. Il leur fallut gravir ce flanc de montagne, où le cheval de M. O'B. avait commencé à refuser ses services. Rude besogne pour des hommes aussi chargés. Bien souvent ils s'arrêétèrent avant d'avoir atteint le sommet. Là, comme il faisait déjà presque nuit, ils aperçurent tout en bas, à quatre eu cinq kilomètres plus loin, le feu de notre bivouac. Mais épuisés de fatigue et se trouvant incapables de porter leur. butin beaucoup plus loin, ils s’assirent, tirant plusieurs coups de feu pour qu'on leur amenât un cheval. Comme ils entendirent qu’on leur répondait, ils reprirent leur fardeau pour descendre, espérant qu'ils rencontreraient bientôt des aides. Mais cette descente leur parut plus pénible encore que ne l'avait été la montée ; car le gazon et, plus bas, l'arbousier, les faisaient continuellement glisser. Enfin, parvenus au pied, ils trouvèrent un ruisseau, L’Assiniboine, harassé, jeta là son fardeau et, pour se rafraîchir, se plongea la tête dans l’eau. Peu après, Milton et le jeune Assiniboine arrivaient avec un cheval et emportaient la viande. Nous eûmes donc, ce soir-là, le souper le plus délicieux que nous eussions fait depuis notre départ d'Edmonton. En effet, il y avait trois semaines que nous n’avions pas goûté à la viande fraîche, si ce n’est quelques perdrix des bois ; le chevreau rôti surtout nous parut excellent et, pour un instant, il fit oublier même à M. O'B. ses inquiétudes.

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