‹ Voyage de la haute Égypte; observations sur les arts égyptien et arabeChapitre 21 sur 24 · CONTE ARABE · texte numérisé non relu

CONTE ARABE

A l'heure où le soleil se couche, où la lune se lève, Khojisteh vient prendre congé de son perroquet et lui

dit : « Au moment d'aller voir mon amoureux, il me prend envie de mettre son intelligence à l'épreuve. Si je découvre qu'il est avisé, je redoublerai de faveur envers lui ; autrement j'exercerai sa patience, car le sage a dit : « Il y a trois choses dont il faut se défier : l'amitié avec les femmes, la familiarité avec les enfants, la fréquentation des imbéciles. »

Le perroquet répliqua : « Ma maîtresse, tout ce que vous dites est bien dit. Cette nuit vous conterez un conte à votre amoureux, et au sujet de ce conte vous lui ferez une question. Suivant sa réponse, vous jugerez s'il est ou non intelligent. « — Quelle est donc l'histoire sur laquelle je dois l'interroger, dit Khojisteh? — La voici, dit l'oiseau :

Un jour, le fils du roi de Babylone en entrant dans un temple y vit une jeune fille dont la beauté brillait comme un rayon de la lune dans la nuit obscure. Sa taille était droite comme la tige d'un cyprès, et sa démarche gracieuse comme celle d'un faisan. 11 fut si touché de ses charmes, qu'il se prosterna devant la principale idole du temple, et lui dit à voix basse : « Si je deviens le mari de cette jeune fille, je fais vœu de me couper la tête et de vous en faire ici le sacrifice. » Le jour même, le flls du roi de Babylone expédia un messager au père de la personne qu'il venait de voir, et que déjà il aimait, pour la lui demander en mariage. Le père ayant consenti, le mariage fut joyeusement célébré avec toutes les cérémonies convenables au rang respectif des deux époux.

Quelques jours après, le père delà mariée l'invita avec son mari à une fête qu'il voulait donner en leur honneur. Ils s'y rendirent, accompagnés d'un brahmine qui était l'intime ami du marié. Celui-ci, comme il passait devant la porte du temple où il avait vu sa femme pour la première fois, se rappela tout à coup le vœu qu'il avait fait à l'idole, et voulant l'accomplir, il entra dans le temple

et il se coupa la tête aux pieds de l'autel. Le brahmine, qui avait suivi de près son ami, fut saisi d'horreur en le voyant étendu mort, mais aussitôt lui vint cette pensée : « Si je reste ici, le peuple me soupçonnera d'être l'auteur du meurtre... » Puis dans le trouble et la terreur où il était, il imagina qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se couper la tête aux pieds de l'idole : c'est ce qu'il fit.

Une minute après, la jeune mariée entra dans le temple, et voyant ces deux cadavres décapités, elle demeura d'abord frappée de stupeur, ne pouvant en croire ses yeux et ne comprenant rien à une pareille tragédie. Cependant, saisie de désespoir, elle résolut de se couper la tête comme son mari et de l'aller ainsi rejoindre dans l'autre monde.

Mais au moment où elle prenait le cimeterre sanglant, elle entendit une voix qui sortait des profondeurs du temple et qui lui dit : « 0 femme! replace les têtes coupées sur leurs troncs respectifs, et les décapités ressusciteront. » Transportée de joie, elle se hâta de replacer les têtes, mais dans sa précipitation, elle mit la tête de son mari sur les épaules du brahmine et la tête du brahmine sur les épaules de son mari. A l'instant même, les deux corps se levèrent rendus à la vie. Mais alors une dispute s'éleva entre les ressuscites, chacun réclamant la femme pour lui.

Quand le perroquet en fut là de son histoire, il dit à Khojisteh : « Si vous voulez éprouver l'intelligence de votre amoureux, demandez lui à qui appartenait de droit la femme que se disputaient les deux personnages rendus à la vie. » — Mais je voudrais moi-même, dit-elle, savoir quelle doit être la meilleure réponse. — Eh bien, reprit le perroquet, le légitime propriétaire de la femme est celui qui a la tête du mari, parce que la tête est le siège de la sagesse, et qu'elle préside à tous les actes du corps, u A ces mots, Khojisteh se leva pour aller voir son

amoureux; mais à l'instant même, on entendit chanter le coq, on vit poindre le jour, et elle différa son départ

Ismaïlia est une ville de création récente; la première pierre en fut posée le 27 avril 1862. Elle est bâtie sur le bord du lac Timsah, à égale distance de Suez et de Port-Saïd. A la place de ces deux villes, il n'y avait que des marais et un désert. Pour s'y établir, il fallait tout y apporter, et d'abord la terre et l'eau douce. L'eau ! elle coûtait plus cher que le vin à Paris ! Elle était si précieuse et si rare que pour abreuver vingt mille ouvriers employés alors au canal, la dépense était de 8,000 fr. par jour, soit 40 centimes par tête. La terre ! elle était fournie par les déblais provenant de l'excavation du canal. Or, avec de la terre et de l'eau, il est facile en Egypte d'avoir une végétation splendide, parce que le troisième élément, la chaleur, s'obtient gratuitement. Le soleil y est pour rien. A Ismaïlia, il ne fallut que de l'eau. Voilà donc une ville de trois ou quatre mille habitants — elle en compte, aujourd'hui, peut-être dix mille — qui s'est construite en quelques années, là où était une profonde solitude. A chaque maison a été annexé un petit enclos qui est devenu un jardin.

Au moment où nous arrivâmes à Ismaïlia, la

population s'y élevait momentanément à quelque trente mille personnes, logées sous des milliers de tentes que l'on avait dressées sur le rivage. Dans le nombre de ces tentes, il y en avait de magnifiques. Les grands seigneurs musulmans ne voyagent jamais sans emporter avec eux leurs tapis, leurs armes, leur vaisselle. Avec ces tapis d'une merveilleuse beauté, on avait sans peine improvisé sur la grève des palais transportables. Simples et graves au milieu des pompes de leur habitation momentanée , ces personnages nous regardent avec bienveillance , mais sans curiosité aucune. Quelques-uns nous voyant passer devant leur entrée, nous envoient leur interprète pour nous inviter à prendre le café et cette boisson délicieuse que font les Arabes avec du sucre, des limons et de l'eau de rose. Le café nous est servi dans ces petites tasses minces qu'on ne pourrait pas tenir à la main quand le café est brûlant, si elles n'étaient portées dans des espèces de coquetiers en porcelaine réticulée ou en or travaillé à jour.

Guillaume (le statuaire) et moi nous sommes entrés dans la tente d'un de ces grands chefs, Hag- Mahamed il Chavarbi, dont le père avait combattu dans l'armée française à la tête d'une troupe d'alliés arabes, sous les ordres du général Bonaparte,

qui l'avait fait fusiller, par parenthèse, comme suspect de trahison. C'est du moins ce que je crus comprendre dans les explications que nous donna l'interprète, dont le français, il faut le dire, manquait un peu de clarté. Pour nous témoigner sa sympathie, le chef arabe nous offrit le spectacle des derviches tourneurs. Nous vîmes donc venir, à un signal donné, des moines, jeunes et vieux, qui, au son d'un petit tambourin frappé en cadence, se trémoussaient de gauche à droite et de droite à gauche, de manière à se procurer, par ces mouvements rhythmés, une sorte d'extase que favorise une musique religieuse et monotone.

Le lendemain, je fus invité avec quelques amis à un dîner arabe, où il nous fallut, faute de fourchettes et de couteaux, dépecer les viandes avec nos doigts, sauf à nous laver les mains à chaque instant avec de l'eau qu'on nous versait, d'une aiguière en émail cloisonné, dans un bassin d'or.

Ah ! c'était un panorama imposant, amusant, imprévu et curieux au possible que celui de cette ville d'Ismaïha, dont la plus grande partie n'avait d'autres murailles que les plus belles tapisseries du monde ou des toiles blanches, le tout inondé de soleil. Pendant que des cavaliers arabes exécutaient des fantasias en tirant des coups de fusil et

en poussant des cris aigus, des tribus rassemblées dans de petits campements assistaient à des danses populaires et se pressaient devant le théâtre des marionnettes oîi le polichinelle égyptien, le fameux Qara-Gouch et le Guignol du cru se disputent et se battent, comme chez nous, avec l'éternel commissaire. Dans les faubourgs de la ville temporaire, on voyait fumer des cuisines énormes, des cuisines gargantuesques et pantagruéliques, où l'on faisait rôtir des troupeaux de moutons qui, arrivés le matin, devaient être mangés le soir par des milliers de personnes, à nourrir, trois jours durant, aux frais du vice-roi. Çà et là, des tables de cinq cents couverts étaient dressées en plein air, mais à l'ombre, et servies par un personnel innombrable. Un navire parti de Bordeaux avait apporté toute une cargaison d'excellents vins. Le sable du rivage était couvert de bouteilles vides. On eût dit des noces de Gamache sur une échelle immense.

Le reste de la ville présentait un spectacle qu'il est impossible d'oublier. C'était une macédoine de populations jaunes, noires ou cuivrées, une cohue de chameaux, d'ânes, de cavahers et de voitures, une foire de Saint-Cloud multipliée par trente mille Arabes et transportée sous le ciel de l'Egypte. A travers la foule des Africains et des Asiatiques, pas-

3bO VOYAGE DE LA HAUTE É(ÎYPTE.

saient des toilettes européennes, des figures suspectes, des marchands de parfums et de foulards, des aventuriers qui, à la faveur du désordre, venaient de se régaler aux tables du khédive ; des prêtres venus de la Perse; des Turcs majestueux au pas lent, à la mine grave, et des gamins du Caire courant comme des fous, les pieds nus, et criant à tue-tête. Tout cela formait une manière de rêve agité mais agréable, et je me promenais comme un somnambule sur la plage quand je rencontrai des amis, Gaston Braun, d'Almeida et Mouilleron, qui m'offrirent une cabine sur une dahabieh qu'ils étaient parvenus, je ne sais comnpient, à occuper. Cependant le lac Timsah se couvre de bateauxmouches. On attend l'arrivée des grands vaisseaux de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et des Pays-Bas. Une salve de coups de canon annonce leur entrée dans le lac. J'arrive sur le rivage au moment oti l'empereur d'Autriche, monté sur le tambour d'un brick à vapeur, salue avec grâce la foule qui applaudit en poussant des hurrahs ! Un instant après, trois vaisseaux venant de l'Inde entrent dans le lac par le côté opposé. Alors redoublent les cris de triomphe : l'union des deux mers est accomplie. Le port d'Ismaïlia est bientôt sillonné en tous sens par cinquante navires.

Je ne sais ce qui s'est passé en ce moment dans le cœurdeM.de Lesseps. Mais nous étions tous trèsémus et, pour mon compte, j'éprouvais un sentiment de fierté à voir comment le génie de l'homme avait su remanier notre planète, retoucher l'œuvre de la création, donner des ordres à l'Océan et s'en faire obéir.

Le soir de cette grande journée, un bal fut donné par le vice-roi dans un palais improvisé et décoré à l'orientale. Une lune éclatante et une illumination extraordinaire rendaient la nuit aussi claire que le jour ; le bal eut cela de particulier qu'on y entendait parler toutes les langues, et qu'on y voyait des personnages de tous les pays et des costumes de toutes les nations. A travers l'encombrement des invités, passaient, élégantes et radieuses, quelques-unes de ces femmes qui donnent le ton partout. Abdel-Kader parut. Ses grands yeux noirs, étincelants, étaient voilés de douceur. Un souper fut servi à quinze cents personnes. Comme je me retirais, préférant au souper un peu de repos, je rencontrai M. Duruy qui causait avec Nubar pacha, l'un ébloui comme moi, d'une fête aussi imprévue, l'autre, calme dans sa haute distinction, et reportant au khédive nos étonnements et nos comphments.

Le lendemain, partis, au nombre de quarante

environ, sur un petit vapeur qui devait nous conduire à Suez, nous arrivâmes, le soir même, à la lueur des feux du Bengale, dans la mer Rouge où mouillaient trois vaisseaux des messageries, service de rindo-Chine, dont l'un, V Impératrice , commandant Delfour, nous reçut avec la cordialité la plus française. Beaucoup des nôtres, fatigués de voir, voulurent rester à bord ; maisTournemine et moi nous sautâmes dans une barque pour aller rejoindre un bâtiment qui nous porta jusqu'à Suez. Là nous trouvâmes MM. Jamin, de Quatrefages, Wurlz et Miller, membres de l'Institut, et avec eux nous fîmes le tour de la ville, achetant dans les bazars de quoi prouver que nous y étions venus.

La ville de Suez, située à mi-chemin de Paris à Bombay, est une ville moitié européenne, moitié indienne, une ville hybride, d'un médiocre intérêt pour ceux qui ont vu le Caire. La seule attraction de ces parages, c'est la fontaine de Moïse et la proximité du Sinaï. La fontaine de Moïse est une oasis qui ombrage une source d'eau saumâtre. Nous l'avons regardée de loin comme il regarda lui-même la terre promise. Nous avions cependant formé le projet de nous y rendre ; mais une certaine affiche qui nous fut montrée par les officiers du bord, jeta du froid dans notre résolution. Cette affiche en

quatre langues disait : « une récompense de 50 liv. sterling sera remise à la personne qui donnera des renseignements sur M. Wilson, parti depuis trois jours avec deux Grecs pour \isiter la fontaine de Moïse, et qui n'a point reparu. »

Une nous restait plus qu'à retourner au Caire, et de là en France, par la route qu'il nous plairait de choisir, les uns par Brindisi, les autres par Naples et Rome, les autres par Marseille. Nos retours étaient payés par le vice-roi, avec cette générosité dont il nous avait donné tant de marques, générosité qui certainement n'avait pas eu d'exemple et qui probablement n'aura point d'imitateurs.

Nous voilà donc revenus au Caire pour reprendre le chemin de fer d'Alexandrie, repasser la mer et revoir bientôt la France. Le temps est encore splendide; mais les heures s'écoulent, le jour baisse ; les Pyramides, que j'aperçois du haut d'une terrasse, oti je suis monté avec M. Faye, l'éminent astronome, les Pyramides s'effacent à l'horizon et vont bientôt disparaître. Notre voyage touche à son terme. Il faut quitter cette terre, linquenda tellus^ cette terre traversée par les miracles de l'histoire, et qui fut le point de départ de la civilisation antique. En la quittant, nous nous,

3o4 VOYAGE DE LA HAUTE EGYPTE.

disions : Que serait donc devenue dans l'esprit des hommes l'Egypte, tant de fois envahie, tant de fois conquise, et qui viendrait la visiter maintenant si elle n'avait tracé elle-même ses annales sur des monuments impérissables? En parlant de l'écriture hiéroglyphique, des savants illustres l'ont comparée aux rébus dont on enveloppe les bonbons ; mais il leur a échappé que cette écriture était à elle seule un dessin, un art. En dehors des ca-» ractères épistolographiques et cursifs, qui ne sont guère qu'un griffonnement individuel, quiconque en Egypte apprenait à écrire, apprenait par cela même à dessiner. Il se familiarisait avec toutes les formes de la nature. Il s'exerçait à figurer une plante , une fleur , un sycomore , un lion , un bœuf, un épervier, un lièvre en fuite, une barque en mouvement, enfin des figures humaines dans les attitudes et les actions les plus diverses. De cette manière, l'Égyptien recevait dès l'enfance cet enseignement, si nécessaire à toutes les professions, qui donne de la rectitude aux pensées en précisant les images qui les représentent. Il savait lire dans le livre éternellement ouvert de la Création. Le dessin et la couleur sont, en effet, les deux seuls termes du silencieux langage qu'elle nous parle. Ses idées, elle les exprime par le dessin, et ses

sentiments par la couleur. Celui qui ne sait rien de ces deux grandes expressions de l'univers, ressemble à un voyageur qui parcourt un pays dont la langue lui est inconnue. L'un écoute sans entendre ; l'autre regarde sans voir.

Voilà comment cette écriture, qiii a été l'objet de railleries inconsidérées, a produit tant de belles choses en produisant des artistes capables de les dessiner : des monuments superbes, des décorations imposantes, des ornements pleins de caractère, des vases pleins de grâce et d'invention, des meubles élégants, des bijoux exquis, incomparables. Voilà comment l'Egypte a été le berceau de la civilisation, voilà comment elle a inspiré à tous les grands esprits le désir de connaître son histoire, jusqu'au jour où un Français a su la lire. Il est assez clair aujourd'hui que l'art des Égyptiens a engendré celui des Hellènes. La Grèce est à l'Egypte ce que le beau est au sublime. En effet, c'est dans la manifestation du beau que l'imitateur, plus jeune et plus libre, a surpassé son modèle. Il a substitué à des dimensions colossales des proportions plus humaines, à des flatteries hyperboliques une vérité noble, à la grandeur d'un style convenu, laconique et solennel, les images épurées d'une nature choisie, à la dignité des

formes hiératiques la beauté des formes vraies. Cependant, il ne faut pas croire que le disciple ait tué son maître. Tous les fils d'Égyptus ne furent pas égorgés dans cette nuit tragique dont la légende semble symboliser le mariage du génie égyptien avec le génie grec. Mais la Grèce est restée la fille, toujours jeune et toujours belle, d'une mère sublime et à jamais vénérable.

APPENDICE

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