‹ Voyage de la haute Égypte; observations sur les arts égyptien et arabeChapitre 20 sur 24 · FETES DE L'INAUGURATION · texte numérisé non relu

FETES DE L'INAUGURATION

L'humanité a maintenant une \itesse acquise qui s'accroît chaque jour dans une proportion géométrique. Toutes les sciences s'avançant à la fois se prêtent un mutuel secours et mutuellement elles accélèrent leur marche. Il fallait \ivre dans notre temps pour qu'un homme, après avoir conçu le gigantesque projet de percer l'isthme de Suez, vît ce projet se réaliser pleinement, pût assister au mariage de deux mers séparées durant tant de siècles, et naviguer lui-même sur des lacs étonnés de se voir traverser par des navires partis des ports de l'Europe pour aller aux Indes. Qui sait si mon ami, M. Thomé, qui a conçu l'idée d'un tunnel sous-marin pour faire à pied sec le trajet de Calais à Douvres, n'aura pas, lui aussi, l'indicible joie de monter un jour dans le premier train qui nous fera traverser la mer sous la mer, et sans mal de mer (1)!

(1) Depuis que ces lignes sont écrites, nous avons eu la douleur d'apprendre la mort de M. Thomé.

Écrire en bonne forme l'histoire de l'isthme de Suez n'est pas notre affaire : cette histoire existe. D'après ce que nous en connaissons, l'on peut regarder comme certain ou à peu près, qu'à l'époque de la septième dynastie des Pharaons, trentecinq siècles avant notre ère, l'isthme ne contenait ni le lac Menzaleh au nord, ni les lacs Amers au sud. En d'autres termes, du côté de la Méditerranée, la mer était contenue par des digues et refoulée par les eaux du Nil. Elle n'avait pas encore pénétré, sous forme de marais, dans l'intérieur de l'isthme, à une distance de ses rivages qui est aujourd'hui de 40 kilomètres environ, et qui comprend le lac Menzaleh et le lac Ballah , tandis que du côté de la mer Erythrée (la mer Rouge), les lacs Amers, auxquels leur salure a fait donner ce nom, se confondaient avec les eaux du golfe Héroopolite, de sorte que la mer arrivant jusqu'au seuil du Sérapeum (heu ainsi nommé parce qu'on y voit les restes d'un temple de Sérapis) , faisait dans l'isthme une pointe de 50 kilomètres environ, qui le rétrécissait d'autant.

Durant les vingt et un siècles qui s'écoulèrent depuis la septième dynastie égyptienne jusqu'au pharaon Ménephtah II, contemporain de Moïse et roi de la dix-neuvième dynastie, les lacs Amers

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avaient été séparés de la mer Rouge par des atterrissements qui s'étaient formés peu à peu à l'endroit qu'on appelle le seuil de Chalouf. Lorsque les Israélites quittèrent l'Egypte sous la conduite de Moïse, et s'enfuirent par le sud de l'isthme, ils choisirent le moment de la marée basse pour passer à gué le barrage naturel que la mer abandonnait à ces heures-là, et le pharaon Ménephtah, fils de Ramsès II, qui les avait imprudemment poursuivis, se trouva pris par la marée montante et fut submergé avec son armée. C'est là tout le miracle (I).

Pour en revenir à l'isthme, le roi Séti I", d'illustre mémoire, qui régnait en Egypte au quinzième siècle avant Jésus-Christ, imagina de creuser un canal entre la mer Rouge et le Nil. Ce projet n'eut sans doute qu'un commencement d'exécution, car, huit cents ans plus tard, le pharaon Nécos, fils de Psammétique, essaya de rouvrir le canal, mais il échoua dans son entreprise oîi périrent, suivant Hérodote, cent vingt mille hommes.

(1) La tombe de Ménephtah est une de celles que l'on voit encore dans la vallée de Biban-el-Molouk, d'où l'on peut conclure que ce Pharaon ne périt point dans la mer Rouge, ou bien que son corps fut retiré des eaux et rapporté à Thèbes.

Peut-être y renonça-t-il dans la crainte d'attirer chez lui les barbares.

Discontinués sous Nécos, les travaux furent repris par le roi de Perse, Darius, fils d'Hyslaspe, devenu maître de l'Egypte. Cependant, faute de connaître le régime des écluses, même rudimentaires , on laissa incomplète la communication entre les eaux du Nil et les eaux du golfe, dont les niveaux étaient différents, et un transbordement fut nécessaire pour achever le transit des marchandises du Nil à la mer Rouge et de la mer Rouge au Nil.

Au temps des Ptolémées, le canal de Nécos et de Darius s'était obstrué. Philadelphe, fils de Lagus, fit recreuser et élargir ce canal et rétablir la communication au moyen d'une sorte d'écluse, alors inventée, qui consistait en poutres superposées et mobiles, rachetant la différence de niveau entre le Nil et la mer Rouge. Le canal dePtolémée alla donc rejoindre la mer à l'endroit où fut bâtie la ville d'Arsinoë, à très-peu de distance de la ville actuelle de Suez. Les marchandises de l'Orient, pour aller dans la Méditerranée, passaient donc par le canal de Ptolémée, qui les introduisait dans les lacs Amers, puis dans le canal de Nécos, puis dans le Nil.

Cependant, au bout de deux siècles et demi, la communication restaurée par Philadelphe entre le golfe et la mer Erythrée, autrement dit entre les lacs Amers et Suez, s'était obstruée de nouveau, si bien que la flotte de Cléopâtre qui, après la bataille d'Actium, voulait sauver ses vaisseaux en les faisant passer dans la mer Rouge, ne trouva pas assez d'eau dans les lacs Amers et ne put aller plus loin.

Quoi qu'il en soit, il est certain que le commerce de l'extrême Orient, n'ayant plus de passage par l'isthme, adopta une route de terre que le même Ptolémée Philadelphe lui avait ménagée dans la haute Egypte (sans doute comme un en-cas)^ de Bérénice à Coptos, d'oii le transit continuait par le Nil jusqu'à la Méditerranée.

Lorsque Amrou, lieutenant d'Omar, eut achevé de conquérir l'Egypte en l'an 640, il ordonna un grand curage des canaux abandonnés, et une communication par eau fut rétablie, mais seulement pour de simples barques, chargées d'approvisionnements. Cent ans après, le calife Abou-Giaffar-el- Mansour fit détruire le canal, tant pour empêcher le ravitaillement de ses ennemis, affamés dans Médine, que pour fermer l'Egypte de ce côté à ses envahisseurs.

Tel était l'état des choses lorsque le général Bonaparte et son armée débarquèrent en Egypte. La commission de savants qui l'accompagnait dut examiner le projet de la réunion des deux mers, et le général faillit périr, surpris par la marée montante, en explorant les vestiges de l'ancien canal. Là fut commise une erreur capitale, celle qui consistait à dire, ce que les anciens avaient déjà cru, que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée. Toutefois, le rapporteur de la commission, Lepère, concluait timidement à la création d'un canal maritime, avec écluses joignant directement les deux mers.

Durant un demi-siècle, le projet de ce canal fut plusieurs fois étudié, par M. Linant (Linant-Bey), M. Paulin Talabot, les frères Barrault, et ce furent les chefs du saint-simonisme, Enfantin et ses amis, qui eurent l'honneur d'aplanir une très-grosse difficulté en constatant, par des opérations mieux faites et d'une précision absolue, l'égahté de niveau des deux mers. Cependant, pour passer des théories à la pratique, il y avait un monde d'obstacles à vaincre, et pour triompher de ces obstacles, il fallait un homme qui eût tout ensemble une foi robuste, un caractère énergique, une réputation pure, et une grande connaissance de

l'Orient et de ses habitudes, de ses mœurs, de ses préjugés, de ses défiances. Toutes ces conditions, par fortune, se trouvèrent réunies dans la personne de M. Ferdinand de Lesseps, qui avait été consul de France au Caire de 1831 à 1838, ensuite consul à Barcelone, où il s'était distingué par une conduite pleine de vigueur, d'adresse et d'humanité, lors du bombardement de cette ville en 1842. M. de Lesseps avait connu au Caire Mohammed- Saïd, dont il était devenu l'ami, au point que ce prince étant appelé, parla mort d'Abbas-Pacha, à la vice-royauté de l'Egypte, s'empressa d'inviter M. de Lesseps à venir auprès de lui.

Saïd-Pacha était au camp de Maréa, dans le désert Libyque, et là il se préparait à faire son entrée de souverain au Caire. Un mur de terre entourait sa tente et celle des officiers de sa maison. M. de Lesseps s'étant présenté : « Que veux-tu que je te donne? dit le vice-roi — la concession du canal de Suez. — Eh bien, dit Saïd-Pacha, j'attends ce soir du Caire tous les vieux amis de mon père, le grand Méhémet-Ah. Nous leur soumettrons ton projet, et je ferai ce qu'ils me conseilleront de faire. Les conseillers venus, on les consulte et ils demandent à voir les plans de l'ancien consul français, dont la personne ne leur était pas in-

Ménephtah, fils de Ramsès II.

Princesse Nebto, âUe de Ramsès II.

connue. Les plans étaient dans la demeure de M. de Lesseps. Sans rien répondre, il saute sur un cheval, l'enlève, lui fait franchir d'un bond le mur d'enceinte, traverse tout le camp sans toucher terre et revient un quart d'heure après, par un nouveau bond de bas en haut, devant la tente du vice-roi. Le plus âgé des amis de Méhémet-Ali dit alors à Saïd-Pacha : « Cet homme est protégé de Dieu : tu peux lui accorder les yeux fermés ce qu'il te demande : il portera bonheur à ton règne. » Ainsi fut obtenue la concession, dont le fîrman est daté du 30 novembre 1854.

Le premier coup de pioche dans l'isthme de Suez ne fut donné que le 26 avril 1859. Avant de commencer, il avait fallu cinq ans d'études préhminaires, d'explorations minutieuses, de sondages et de nivellements, sans parler des peines infinies, des démarches, des négociations, des voyages, rendus nécessaires par les difficultés sans nombre que faisaient naître, chaque jour et à chaque pas, la jalousie des nations, les vues politiques, la défiance vraie ou simulée, les intrigues de cabinet, les objections de la science, les hésitations, bien naturelles d'ailleurs, de l'opinion pubhque. Ce fut une vérible odyssée que la vie du concessionnaire pendant les cinq années qui précédèrent les premiers ira-

vaux (1). Il fallut obtenir les ratifications de la Sublime-Porte, amadouer les Anglais, se concilier les savants, répondre à toutes les objections, convaincre tous les esprits, et s'en aller de pays en pays, de ville en ville, prêcher cette pacifique croisade qui devait aboutir à un rapprochement merveilleux entre l'Orient et l'Occident.

Voilà, en résumé, ce que l'on nous racontait en Egypte, de l'homme qui, en dix ans, avait voulu et su creuser un port de 171 hectares de superficie, faire construire des phares par le gouvernement égyptien, bâtir la ville et le port d'ismaïha, extraire 75 millions de mètres cubes de sable ou de terre, dont 58 milhons devaient être enlevés sous l'eau avec des dragues énormes, fournir de l'eau douce et des vivres, en plein désert, à vingt-cinq mille travailleurs, enfin livrer aux grands navires du monde entier, à point nommé, à jour fixe, un canal de 150 kilomètres, ayant 100 mètres de largeur à la hgne d'eau, 22 mètres de largeur au plafond, et 8 mètres de profondeur partout.

Il faut le dire, tout cela eût été impossible sans le concours bienveillant et la haute intelligence de Saïd-Pacha et de son successeur le khédive Is-

(1) Voir la très-intéressante Histoire de l'isthme de Suez, par M. Olivier Ritt. Paris, Hachette, 1869.

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maïl V% lequel eut la loyauté et la délicatesse de s'en rapporter à l'arbitrage du souverain de la France, dans ses démêlés avec le concessionnaire français. Que serait-il arrivé si, au lieu d'un prince aussi éclairé, le promoteur du canal de Suez eût rencontré sur le trône d'Egypte un pharaon entêté", un roi sans lumières !... Le 18 mars 1869, dans une fête solennelle présidée par le vice-roi, fut inauguré le pertuis-déversoir destiné au remplissage des lacs Amers par la Méditerranée. On vit se précipiter et l'on entendit mugir les torrents d'eau couverts de flocons de sel qui venaient remplir le bassin des lacs Amers. Emerveillé d'un spectacle aussi émouvant, le khédive adressa le télégramme suivant à Nubar- Pacha :

« Je viens de visiter le parcours du canal. J'ai (( assisté à l'entrée des eaux de la Méditerranée « dans les lacs Amers. Je rentre au Caire plein (( d'admiration pour ce grand œuvre et de confiance <( dans son prompt achèvement. — Ismaïl. »

Notre voyage dans la haute Egypte était terminé, mais il nous restait à voir l'inauguration du canal, et de nouveaux voyageurs arrivaient en foule, sur l'invitation du khédive, assister à cette fête. Ceux-ci étaient au nombre de neuf cents, ce

qui portait à mille environ le total des invités, je dis des invités européens, car le vice-roi avait convié à ses fêtes tous les grands personnages de l'Islam, tous les princes musulmans de l'Asie et de l'Afrique, lien était venu de l'Inde, du Kaboul, de la Perse, duTurkestan, de l'Arménie, de la Caramanie, de l'Asie Mineure, de l'État de Tripoli, de la régence de Tunis, de la Nubie, de l'Abyssinie. Il en était venu de toutes les villes fameuses, de Dehli, de Lahore, de Bagdad, d'Erzeroum, de Trébizonde; il en était venu de Tanger, de Méquinez , d'Alger, de Bengazi , de Sennaar, de toutes les contrées où l'on fabrique des bijoux, des chibouques, des armes, et où l'on dit des prières sur un tapis. La caravane dont je faisais partie devait se rendre du Caire à Alexandrie, et d'Alexandrie à Port-Saïd, où allait être inaugurée l'entrée solennelle des navires européens dans le canal de Suez. Il fallait donc faire dix-huit heures de mer, d'une mauvaise mer, et cette perspective ne laissait pas de m'effrayer. Heureusement que les ordonnateurs de la cérémonie ayant un peu perdu la tête, assiégés qu'ils étaient par tant de voyageurs, il ne se trouva pas de place pour tout le monde. Ravi de ne pouvoir être casé, je m'en retournai avec quelques-uns de mes compagnons, Fromentin,

Berchère, Tournemine, d'Almeida, Lambert delà Croix, de Laleu, Pharaon. Nous allâmes par le chemin de fer d'Alexandrie à Ismaïlia, situé au centre de l'isthme, pour y attendre les navires et y devancer la fête qui devait y être célébrée.

Le voyage se fît lentement, le train partant lorsqu'il plaisait au chef de partir, et avec des intermittences de repos que le fatahsme oriental peut seul expliquer. Durant ces longues heures, mes compagnons et moi nous mangions sur une malle quelques provisions sauvées de la bagarre. Trois peintres étaient là qui regardaient la nature avec délices. L'Egypte se peignait dans leurs regards. En sa quahté d'Égyptien , Pharaon nous disait des histoires arabes : Voici ce qui m'en est resté dans la mémoire.

Le poëte Hamdinn était le poëte aimé de Bagdad. Il florissait sous le règne d'Aroun-er-Rachid; il s'en allait parles carrefours, sous les portiques, chantant la langue mélodieuse, consolant le peuple de sa misère, exaltant la vertu et disant aux grands qu'ils n'étaient que les usufruitiers des biens d'Allah.

Un jour il y eut une conférence poétique (ce qu'on appelait chez nous, au moyen âge, une cour d'amour) sous les portiques de la mosquée de Nasser- ed-Dinn. Le Kalife assistait à la séance, entouré de ses officiers et de ses cent-gardes nègres, vêtus de rouge. La joute fut ouverte par une poétesse du nom d'IIossni qui prit pour

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sujet l'égalité de l'homme et de la femme. Elle termina son poëme en disant : « Pourquoi n'aurions-nous pas autant d'époux que vous avez d'épouses ? que celui qui n'a pas senti la femme frémir dans ses bras le dise. » Hamdinn répondit à Hossni par un petit poëme improvisé et demeuré fameux, qui commençait ainsi : Vit-on jamais deux épées dans le même fourreau! Puis il chanta sa maîtresse, énuméra ses charmes, lui sacrifia tous les biens de la terre, depuis le palais du Kalife jusqu'au diamant qui brillait à l'annulaire d'x\roun, et il s'emporta jusqu'à dire que le Kalife lui-même serait l'indigne serviteur d'une beauté aussi accomplie. Misérable, s'écria le Kalife, ne sais-tu pas « qu'il y a aux enfers une roue qui broie la tête des poètes? » Hamdinn répondit : « C'est le sang des tyrans qui la fait tourner. »> Aroun lui jeta une bourse de mille dinars, et de ce jour il n'assista plus aux conférences des poètes.

Hamdinn mourut pauvre et célèbre. Ses triades sont restées dans la mémoire du peuple, celles-ci par exemple :

« Trois hommes se reconnaissent dans trois circonstances : le brave à la bataille, le sage dans la colère, et l'ami dans le malheur.

« 11 y a trois choses auxquelles l'homme ne doit pas se fier : le temps, la mer et la parole des rois, — trois choses qu'il doit faire en secret : l'amour, le bien et les ablutions, — trois choses dont il ne doit jamais être fier : sa richesse, sa vertu et sa beauté.

Un de nous répliqua en récitant un des contes dits du perroquet, et dont voici la substance :

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