CHAPITRE XIX
NINDEMANN ET NOROS
Les instructions du capilaine. — Marches forcées vers le sud, — Manqué un renne, — Saule arctique et semelles de bottes. — Campé dans la neige, — Plus d'alcool. — Une hutte, — Lulle contre le vent. — Les bras du fleuve. — Une autre cabane, — Rencontre d'un naturel. — Un campement d'indigènes, — Voyage au sud, — Kou-Mark-Sourka. — Rouloun. — Un télégramme, — Réapparition de Melville,
Les notes écrites chaque soir par le capitaine De Long après que les marins du premier cotre eurent touché les côtes de la Sibérie sont brèves et très réservées : le lecteur pourrait bien ne pas se faire une juste image des souffrances épouvantables qu'ils eurent à supporter, des épreuves de tout genre qui vinrent fondre sur eux. Ce terrible voyage en bateau avait tellement épuisé leurs forces, qu’en se rendant « à gué » sur la plage, il leur était impossible de relever les jambes pour briser la glace mince; se poussant misérablement au travers, ils abordèrent enfin sur un vaste marécage, qui, à chaque instant, se dérobait sous leurs pas. Si le temps se faisait plus doux, la surface devenait aussitôt spongieuse et trempée; si le froid saisissait le sol ou que la neige tombât, la marche était également mauvaise; ils glissaient à toute minute, chaque mille doublé pour eux par ces pénibles efforts,
L'incertitude sur la route à suivre ne fut pas une de leurs moindres difficultés. Aucun t'vé n'existe de cette région désolée : on n’en saurait faire qui ne fût aussitôt rendu inutile par les changements qu’apportent les crues de la nouvelle saison, La carte la plus détaillée de la Léna ne donnait au delta que huit branches : or ceux qui ont parcouru les côtes
de Sibérie pour les recherches nécessilées par le sort funeste de l'expédition, en ont compté deux cent dix. À chaque débacle, les flots gonflés du fleuve s'ouvrent en tous sens de nouvelles voies vers la mer; les terres basses se recouvrent de glace et d'eau; jamais, deux années de suite, les courants ne suivent la même roule; ce lacis de rivières désoriente le voyugeur; c’est ainsi que le capilaine De Long el ses camarades marchèérent toujours plus vers l’est et s'égarèrent dans ce lugubre désert.
Le malin du dimanche 9 octobre, en donnant à Nindemann et à Noros l’ordre de marcher vers le sud et d'aller chercher du secours à Kou-Mark-Sourka, le capilaine remit au premier la copie de sa carte el lui indiqua l'ile Tit-Ary comme le lieu où il se croyait alors. Il montrait à ses gens que le fleuve seul leur restait à traverser; il leur répélait que la station éta à douze milles tout au plus de distance, à trois ou quatre de marche, En réalité Tit-Ary est près du lieu où, de maines plus tard, les deux marins rencontrèrent des indigènes, après cent vingt milles de route (222 kilomètres) ; Kou-Mark- Sourka est encore à trente-trois milles (61 kilomètres) au delà. L'insuffisance de la carte emportée par M. De Long, la plus récente qu'il fût possible de se procurer au moment où il quitta San Francisco, ressort de toute évidence de sa comparaison avec le tracé fait depuis que le della a été parcouru par les diverses missions. Celte nouvelle carte montre que le premier cotre prit terre sur un point très rapproché d’une station de naturels, station sur laquelle l’ancienne élait muette comme la tombe, et alors ignorée du gouvernement russe lui-même.
Le capitaine De Long se contenta de donner à Nindemann des instructions verbales; il lui recommanda de s’en tenir à la côte ouest du fleuve : de l’absence de bois flotté sur l’autre rive, On pouvait conclure à celle des naturels; il lui conseilla de faire des détours, plutôt que d'essayer de passer à gué. Les deux hommes n’emportaient autre chose qu'une carabine, quarante cartouches, deux onces d'alcool. À scpt heures du matin, ils serrèrent les mains à lous leurs camarades; on poussa trois acclamations, et ils s’acheminèrent bravement pour cette ten- {alive presque désespérée.
Ils suivirent la berge du courant qui leur barrait la roule,
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idemann n tenir à r l’autre conseilla gué. Les ine, qualu matin, assa trois ‘ette ten-
la roule,
NINDEMANN ET NOROS, 597 jusqu’à la découverte d'un lieu de traversée, La glace récente du bord ne pouvait soutenir leur poids; ils durent placer des rondins pour gagner la nappe plus épaisse; à l’autre rive, la croûte se brisa sous eux; par bonheur, l’eau était peu profonde, Au bout de 200 mètres, ils atteignirent le fleuve qu'ils devaient côloyer; la glace en était toute disloquée, et roulait vers le nord, entrainée par le courant. À midi, ils virent un plarmigan au repos sur quelque chose qu’ils prenaient pour un gros madrier : Nindemann fit feu; les plumes de la queue
W.F, GC Nindemann.
volèrent en l'air; l'oiseau s’esquiva; le madrier était un kayak tourné quille en haut; ils l’arrachèrent à la neige et, ne trouvant rien dessous, continutrent leur route.
Is firent halte une demi-heure après; quelques morceaux de bois leur donnèrent du feu. Huit ou dix perdrix des neiges se posent à 50 mètres : Nindemann prend la carabine, se glisse à moitié de la distance, et, lorsque trois ou quatre sont en ligne devant son arme, il lire : une seule tombe, et, cuite tellement quellement, compose leur diner; le plarmigan est gros comme un pigeon, mais n'a que lrès peu de chair.
La rivière passe au pied d’un promontoire assez bas qu'iis essayèrent de gravir; la neige profonde les en empêcha. De temps à autre, sur le bord mème du fleuve, la marche devenait moins difficile; plus souvent, la berge, très abrupte, ne leur laissait pas de place pour passer. Vers trois heures, ils durent redescendre d’un mille au nord pour traverser un courant arrivant de l’ouest et regagner le fleuve, Ils y trouvèrent un grand bateau échoué sur la plage, mais en si mauvais élal qu’il ne pouvait être d'aucun secours {le chalan à grains sur lequel on placa le cadavre d’Alexey).
Au crépuscule, ils aperçurent quelque chose qu’ils prirent d’abord pour des huttes; lesdites hulles se mirent en mouvement : c'élaient bien des rennes; Nindemann s’en approche avec les plus grandes précautions; les uns se reposaient, les autres paissaient; sur ses mains et ses genoux, il se coule à moins de 300 mètres : malheureusement, le vent leur arrivail de son côté : ils détalent à toute vitesse; Nindemann tire trois ou quatre coups, puis reste à les considérer jusqu’à ce qu'ils aient disparu dans la nuit.
I revint à son camarade, et, tout désappointés, ils se remirent en route. Le vent soufflait grand frais: ils s’arrêlèrent au confluent de plusieurs branches, sous une pointe de terre qui ferme une vaste baie ouverte à l’ouest, C'est là qu’une semaine plus tard, Je capitaine De Long et les siens établireni leur dernier campement. Les deux marins ramassèrent du bois allumérent le feu, se firent du thé de saule, et, trempant dans l’eau bouillante une semelle de botte, ils la plactrent sur les braises et soupèrent de leur mieux. Puis chacun se roula dans sa couverture et se blottit devant le feu. Quand le froid piquait trop, l’un ou l’autre remetlait du bois, puis se recouchait,
Le malin du lundi 10, ils déjeunent de thé de saule et d’une autre semelle, et suivent la berge, d'abord à l’ouest, ensuite a sud-ouest; ils font tous leurs efforts pour se diriger vers le sud, se marquant pour point de repère quelque hauteur qu'ils essayent d'attendre, loujours sur la rive ouest, au milieu du marécage. Mais le vent souffle en tempête; la neige épaissit les airs; parfois tout est caché à moins de 50 mètres. À chaque embellie. ils Lâchent de retrouver leur signal, traversent de pelits cou-
s qu'ils ha. De evenait ne leur durent ant arn grand qu’il ne quel on
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etits cou-
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rants, l’eau leur montant aux genoux, et des flèches de sable de l’autre côté desquelles se montrent de nouveaux bras. Ils continuent ainsi, souvent obligés de marcher à l’ouest, au nordouest même. Le vent est encore si fort, quand ils font halte pour la nuit, qu'il leur est impossible d'allumer je feu; ils gagnent alors un endroit de la plage où beaucoup de neige s’élait amassée, et s’y creusent une tanière sans autre outil que leurs couteaux. À minuit seulement la tâche est terminée, ils S'insèrent dans ce trou, dont ils bouchent de leur mieux l’entrée pour que les bourrasques n’y entassent pas d’aulre neige, s’enveloppent de leurs couvertures el passent la nuit, mouillés jusqu’à la ceinture et n’entretenant la circulalion qu'à force de se taper les pieds. Si l’un s’endormait cinq minutes, l’autre le réveillait fraternellement, et l'on continua à se piéliner d’importance pour ne pas être gelés raide.
Au malin, ce fut avec la plus grande difficulté qu'ils réussirent à s’extraire de leur alvéole, la neige ayant été poussée par les rafales contre l’ouverture. Une fois remis sur leurs pieds, ils trouvèrent la bise moins froide, l'atmosphère moins épaisse. C'était le 11 octobre; ils recommencent la marche vers le sud; à midi, ils allument le feu, comptant se faire un grog de l’alcool que Noros emportait dans sa poche : quand il veut prendre son flacon, celui-ci est cassé, l'alcool parti! Il faut avoir recours au thé de sarie, à une semelle de botte, Le soir, ils apercçoivent quelque chose qui ressemble à une hutte, et, après avoir encore traversé une couple de courants, ils trouvent enfin un abri où ils pourront se reposer de ces trente-six terribies heures. Ils ramassent du bois, font du feu, cherchent partout dans la cabane el ne découvrent que des os de renne, qu'ils mettent sur les braises pour essayer de les manger avec leur thé de saule; puis ils sèchent leurs hardes el se couchent. Le lendemain la tempête est affreuse ; Les Lourbillons de neige sauvage sifflent dans les airs : ils passent tout le jour dans leur asile, sans autre nourriture que leur tisane et les débris charbonnés des os.
Le jeudi matin, le temps semble un peu moins mauvais; Nindemann et Noros repartent; mais les bourrasques conlinuent, et iis ne sont pas sûrs de leur route. Ils croient être dans une ile entre deux courants; celui de l'ouest parait venir
du sud-ouest; l’autre, du sud, où dans le lointain se dressent trois collines; le vent debout rend la marche horriblement pénible et les oblige parfois à s'asseoir. C’est le jour où le capilaine écrivait ces lignes : « De Nindemann, pas de nouvelles! nous sommes entre les mains de Dieu : s’Il ne se montre, nous sommes perdus!! Marcher n’est pas possible en face de ce vent. » Nindemann, à ce moment, contournait le promontoire où il devait plus tard ensevelir son capitaine.
Dans l'après-midi, ils distinguent une hutte sur la rive ouest du fleuve; ils en avaient vu une autre le matin, mais sans réussir à traverser. Celle-ci est séparée d'eux par une croûle de glace excessivement fragile; ils essayent d'y arriver par un crochet; la lame se br'se encore. Impossible d'avancer de ce côté; il faut reprendre l’ancienne nappe, qui se déchire de nouveau; ils enfoncent jusqu’à la ceinture, mais persistent bravement et finissent par gagner un passage meilleur. Le vent resle debout, la réverbéralion est atroce; ils ne savent plus où et comment ils marchent, pourtant ils se trouvent bientôt sur des glaces renforcées par des couches inférieures, et gagnent l’autre bord à un endroit où deux croix de bois sont plantées au-dessous d’une berge haute de 15 mètres.
La hulle qu’ils avaient prise pour but n’est qu’une ruine bourrée de neige; pendant que Noros s’affaire à y pratiquer un trou, Nindemann apercoit un objet noirâtre un peu plus loin vers le sud. C’est une petite cabane pointue et sans porte, juste assez vaste pour contenir deux hommes. Devant la hutte, des copeaux : en arrière, sur le talus, deux caisses étroites. Nindemann y grimpe : elles sont vicilles et à moitié pourries; il enlève la partie supérieure de l’une d'elles; dans l'intérieur se trouve une autre caisse, qu’il ouvre à son tour. Un cadavre y est étendu. Il la referme précipitamment. Sans doute les croix de la rive furent élevées en mémoire des deux hommes qu’on avait déposés plus haut, à l'abri des crues du fleuve,
Nindermann retourne vers Noros, E raconte ses découvertes,
1. Par une erreur de transcription, quelques copies du journal de De Long portent ces mots: s'll ne s'apaise: ce n'est pas ainsi qu'il comprenait l'Esprit divin. Pour lui, Dieu n'étail pas un tyran vindicatif et dur, Les pages précédentes
témoignent assez de sa foi profonde et inébranlable en un Père veillant sur ses enfants, (Ed.)
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NINDEMANN ET NOROS. 601
lui dit qu’ils auront un meilleur logis dans la petite hutte. En ramassant du bois pour le feu, Nindemann trouve cinq ou six planches réunies en faisceau et gelées contre le sol; il les en détache à coups de bâton, les laisse là pour les brûler en leur temps et va chercher d'autre combustible. Noros, en les remuant plus tard, voit qu’elles’ recouvrent un trou où l’on a caché une caisse, à moitié pleine de terre qui a glissé dedans: elle contient deux poissons entiers; plus quelques débris. 11 appelle Nindemann, qui, de.son côté, vient de capturer un lemming sortant de son gite. Ils allument du feu, préparent leur infusion de saule. Inutile d’échauder ct dresser le minuscule « rat à collier » ; on l’embroche sur la baguelte du fusil, et le lemming rôli est partagé en deux. Le poisson est pourri et s’'émiette sous les doigts : on le cuit sur deux pierres plates. Le festin terminé, on ferme l’entrée de la hutte avec une couple de planches, et les deux amis s’élendent devant le feu pour sécher leurs habits et dormir jusqu'au matin.
Ils repartent de bonne heure, mais les bourrasques du sud continuent : impossible de faire route contre elles; impossible de rien voir au travers des tourbillons de neige. Ils retournent à la hutte et y restent vingt-quatre heures, ramassant tous les débris oubliés dans les coins, économisant de leur mieux le peu de bois qu’ils ont encore.
Le samedi malin, quand ils rouvrent leur porte, la tempête souffle encore du sud-est, mais il ne neige plus, Ils se dirigent vers le sud-est à la recherche du courant principal, et franchissent une ile, sur laquelle ils trouvent des vestiges d’un récent passage des naturels. Ils gagnent ensuiie la glace du fleuve et s’éverluent à grand labeur, marchant contre le vent qui augmente de force. Vers cinq heures de l'après-midi, ils aperçoivent une excavalion sur la rive et veulent y faire halle, car ils sont presque à bout, mais les rafales les en délogent et ils suivent la berge, cherchant quelque abri meilleur. Rien ne se présente et ils reviennent.à leur première lrouvaille, C’est une sorte «2 fissure de la falaise, se continuant jusqu’en haut; ils ramassent assez de bois pour la nuit : l’un s’introduit dans lu fente, l’autre lui passe les morceaux.
Nulle autre provision que des feuilles de saule cueillies pendant la marche; Nindemann, qui porte un pantalon de peau
de phoque, en coupe un fragment; on le ramollit dans l’eau, on le grille à le carboniser. Ce fut lout leur repas; le feu ronflait dans la crevasse, ct cependant ils grelottaient sous la bise, qui s’engouffrait à travers leur caverne-cheminée. Ils essayèrent bien d’en aveugler l'entrée avec une de leurs couvertures: celle-ci n’élait pas assez longue. Au-dessous du feu, il n’y avait place que pour un : tour à tour ils se chauffaient, se glissant près du foyer, couchés à plat ventre pour éviter la fumée qui envahissait le couloir; au bout de quelques minutes, asphyxié à moitié, on changeait avec le camarade. Ainsi fut de leur nuit, presque sans sommeil, presque sans chaleur... peutêtre est-ce la fumée de ce feu que le capitaine De Long vit de son campement.
Le dimanche matin 16, un peu avant l'aube, le vent se modère; la neige fouette les airs en tourbilions moins épais. Impatients de s'échapper de ce misérable asile, ils déjeunent de thé de saule, d’un lambeau de pantalon, et marchent vers le sud-est, en quête du fleuve qu’ils pensent baigner la base d’une ligne de hauteurs orientées dans cetle direction, Ils traversent le bras près duquel ils ont passé la nuit et lombent sur des flèches de sable encombrées de débris de glace. Les bourrasques soufflent de nouveau; ils essayent de labri de ces blocs: mais la bise, plus aigre que jamais, s’insinue sous leurs maigres hardes; ils repartent et finissent par alleindre une vaste plage sableuse; les collines qui leur servent de but sont encore à trois milles; n’apercevant pas le fleuve et commençant à croire qu'ils l'ont déjà franchi, ils se décident à continuer jusqu’au pied des hauteurs, puis, s'ils ne trouvent rien, à se diriger sur l’ouest,
En suivant le banc de sable, ils arrivent pourtant au courant en question : ils avaient recu l’ordre de se tenir sur la rive occidentale, mais ce n'était plus qu'une succession de flèches arénacées où certainement on ne verrait pas de gibier : un corbeau venait de voler sur l’autre bord et cinglait vers les collines. Cet oiseau, dans les régions polaires, ne s'éloigne guère des lieux habités. Nindemanu se résout à prendre la même roule, espérant qu'elle les mènera à quelque campement de naturels ou dans le voisinage d’une harde de rennes. Il leur fallut passer avec de grandes précautions, de larges ou-
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NINDEMANN ET NOROS. 603 verlures s’élant produiles dans la glace, A mi-chemin Noros se trouva très souffrant : il cracha le sang par deux fois. Nindemann, qui marchait plus vite, prit les devants, se dirigeant toujours sur les hauteurs. Arrivés à la berge, les voyageurs ne sont pas plus heureux : les collines plongent dans Île fleuve; il faut reprendre la glace, et ainsi l’on chemine, tantôt sur les batlures, Lanlôt sur le lerrain, sans voir naturels ou gibier.
Ils s'arrêtent le soir dans un ravin qui coupe la base de la
amd. M PS
Louis P. Noros.
chaine; ils ramassent du bois; on n'a même pas trouvé de saule : ils souperont d’eau chaude et de lanières de culotte. D'abri, nulle part; ils creusent un trou dans la neige, en empilent des blocs pour se garantir un peu de la bise, et se blottissent dans leurs couvertures. Ils ne peuvent dormir, et auraient continué leur roule si la nuit n'eût pas été si noire.
A l'aube, le lundi, ils redescendent le ravin, et remontent le fleuve, marchant très lentement, tant la voie est ardue : à la halte du matin ils font du feu, boivent de l’eau chaude et mächent des bribes de peau de phoque, puis ils passent une heure à ravauder la semelle de leurs chaussures, terriblement
usée. Un mille plus loin, ils abandonnent la rive est pour retraverser le courant. Le vent fait rage et la neige poudroie: tout le reste du jour ils luttent bravement pour atteindre des collines basses, amas de sable et de neige; ils essayent de s”, pratiquer une tanière, mais rencontrent la glace dure. La vue de bois d’épave leur donne l'espoir qu’ils vont trouver quelque gros tronc, à l’abri duquel ils passeront la nuit; mais rien ne se présente : il faut continuer à croiser et à recroiser cours d’eau et flèches de sable; à minuit seulement, ils arrivent près d’une haute berge; le bois ne manque point, mais les rafales empêchent d'allumer le feu; comme la veille, ils doivent se creuser un gile, et le masquer de leur mieux par un remblai de blocs de neige.
Ils ne peuvent dormir et, dès les premiers rayons du jour, longent la rive ouest du fleuve, forcés de temps à autre de prendre par la glace qui le recouvre. Ils essayent de grimper la haute berge pour examiner la contrée environnante : à chaque pas ils enfoncent jusqu’aux genoux dans la mousse et la neige. A dix heures, on fait halte; on allume le feu, on déjeune de thé de saule et d’un autre morceau du précieux pantalon. Le soir, à six heures, ils escaladent de nouveau le talus, et distinguent une hutle, à un mille dans les terres. Ils s’y rendent sur-lechamp : c’est une cabane pointue, sans porte, presque remplie de neige; ils en enlèvent assez pour se faire un peu de place; quelques traineaux sont empilés à une centaine de mètres : faute de bois flotté, ils s’en saisissent pour leur feu, et, après s'être restaurés de thé de saule et de peau de phoque, ils se couchent enfin. Pour la première fois, depuis le vendredi soir, ils ont chaleur et abri ; ce confort inusité leur procure un long sommeil.
Ils ne se réveillent qu'au grand jour (mercredi 19), et, après avoir bu leurinfusion de saule, ils repartent pour le sud, faibles et chancelants. Ils se trainent courageusement jusqu’à trois heures du soir, où ils se trouvent devant une haute falaise audessus de laquelle vole un hibou. Ils s'arrêtent, dans l'espoir que l’oiseau va se poser et que Nindemann pourra le descendre : il continue à tracer dans les airs des cercles de plus en plus éloignés, pour disparaître au-dessus de la roche. Leur fatigue est maintenant lelle, qu'ils n’avancent plus que par petits
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NINDEMANXN ET NOROS. €05
intervalles, se donnant un peu de repos toutes les cinq minutes ; ils regrettent la hutte, où du moins ils étaient à l'abri; mais, persistant encore dans leur marche de plus en plus trébuchante, ils traversent, à quatre heures, un étroit courant d’eau qui barrait leur route. À peine sont-ils à l’autre bord, que Noros, tournant la têle, aperçoit quelques cabanes sur la rive qu’ils viennent de quitter. C’est le lieu marqué Boulcour sur les cartes faites depuis. Ils reviennent donc sur leurs pas : la première des huttes renferme un kayak, des filets de pèche, quelques autres objets; tout près, dans un débris de canot, une chose couverte de moisissure bleue; Noros la porte à sa bouche; cela a le goût de sciure de bois; Nindemann ne le trouve pas meilieur, pourtant, c’est du poisson! ils s’en emparent incontinent, ramassent du bois, et essayent de souper de cette chair pourrie ; puis ils s’endorment devant leur feu.
Le lendemain malin, ils se croient assez forts pour repartir, mais ne se rendent compte de leur impuissance que quand ils se mettent à recueillir d'autre combustible; il faut passer la journée dans la hutte. Ils ont la dysenterie; la faiblesse les gagne de plus en plus.
Le vendredi 21, ils veulent meltre à exécution le projet de reprendre leur route, mais se trouvent si exténués qu'ils se recouchent, après un soigneux inventaire de leurs ressources : le poisson gâté, mesuré dans les tasses de fer-blanc, leur durera dix jours, à deux tasses par jour; ils ont, de plus, deux bonnets en peau de phoque; deux paires de guêtres dito. On y fourre le poisson; on les coud; ils les porteront en sautoir.
Le samedi 22, Nindemann parle de repartir : « Oui, répond Noros; mais nous sommes si faibles, et il fait si froid! Si nous altendions encore! Du reste, ajoute Nindemann dans son récit, en ce moment la dysenterie nous tenait en plein et aurait rendu une marche chose presque :": nossible; nous aurions gelé en route! » Donc, on garda le logis, s'occupant entre temps à raccommoder les bottes.
A midi, assis près de leur feu, préparant leur triste repas, ils entendent un bruit comme d’un vol d’oies sauvages. Nindemann regarde par une fente : il croit voir remuer un renne. Prenant et chargeant son fusil, il s’avance vers la porte ; celle-ci s'ouvre, un homme parait! Voyant Nindemann armé, il tombe à
genoux, tendani ies mains, se répandant en supplications. Nindemann jette 5: carabine dans un coin et accueille le visiteur avec enthousiasme : celui-ci, d’abord tout ahuri, s’amadoue peu à peu: les autres, pour lui montrer qu’on ne lui veut pas de mal, lui offrent de leur poisson. L'homme branle la tête et répond par signes que ce n’est pas bon du tout. Il était arrivé dans un traineau attelé de rennes. Noros et Nindemann sortent avec lui, espérant qu'il va leur céder quelques vivres. Il n’y a rien sur le véhicule qu’une vaste touloupe de peau de renne dont Nindemann s'empare et qu’il emporte dans la hutte, offrant par gestes de la troquer contre une chemise de flanelle. L'indigène refuse; Nindemann lui montre ses bottes; il relourne au traineau et en revient avec unc paire en cuir de renne.
Les deux marins s’évertuent vainement à lui faire comprendre par une pantomime éperdue que leur capitaine et ses compagnons sont là-bas en détresse ; il répond qu’il veut repartir : il lui faut son surtout, parce qu’il a froid. Pourtant il leur fait cadeau d’une peau de renne et lève trois ou quatre doigts, donnant à entendre qu'il reviendra dans trois ou quatre heures? trois ou quatre jours? Comment le savoir? Il accepte la chemise offerte par Nindemann, remonte en lraîneau et s'éloigne dans l’ouest, le long du fleuve.
Nindemann et Noros se regardent : ont-ils bien fait de le laisser partir? — Nindemann craint de l'avoir effarouché avec sa carabine; Noros, au contraire, pense que « c’est un bon chrétien », affirme qu’il reviendra. On se décide à attendre quatre jours, puis, si l’indigène ne reparait plus, à continuer le pèlerinage vers le sud : ils élaient, à n’en pouvoir douter, trop faibles pour repartir; impossible même de descendre sur la plage pour recueillir le bois d’épave ; ils se contentent des débris de traîneaux, des lits de camp, des planches qui trainaient dans les hutles.
A six heures du soir, tandis que mijotait dans leur gamelle une ration de poisson pourri, la porte se rouvre; le visiteur du tantôt rentre accompagné de deux hommes. Après nombre d'efforts malheureux pour se faire mutuellement comprendre, un des indigènes retourne au traineau et revient avec un poisson gelé qu’il dépouille et découpe en tranches. Pendant que
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Nir onlet comp de Nil main:
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les marins dévorent, — la première nourriture réelle qui depuis bien des jours ait touché leurs lèvres, — les autres leur font signe qu'ils vont les emmener. Ils leur tendent des bottes et des touloupes de peau de renne, rassemblent leur mince bagage, les font monter dans les véhicules et partent grand trot pour l’ouest : ils gagnent les montagnes, puis, à l'entrée d’un ravin, s’arrêlent devant une couple de tentes en peau; des feux y sont allumés ; on avait fait environ quinze milles.
Nindemann estconduit dans une tente; Noros dans uneautre; on leur sertde la venaison bouillie. Sept hommes et trois femmes composent le campement ; une de celles-ci, voyant le triste état de Nindemann, lui apporte de l'eau pour se débarbouiller : ses mains sont toutes percluses, les doigts ankylosés à angle droit; il ne peut s’en servir pour se nettoyer la figure : la femme prend pitié, et, charitablement, la lui lave elle-même; on présente d'autre viande aux marins, qui à leur tour essayent de raconter leur histoire, de remplir leur pressante mission. D'abord, les indigènes semblent leur prêter quelque attention : Nindemann croit comprendre qu’ils s'inquiètent de savoir si les étrangers ont de l’argent et répond par signes qu’il y en avait beaucoup dans le navire; le navire a coulé, mais on leur en donnera à pleines mains s'ils veulent aller chercher les autres... En entendaient-ils un mot?
On se coucha très tard : le matin, quand Nindemann se réveilla, le déjeuner se préparait. Il tâcha de nouveau de leur expliquer son message ; après le repas, landis qu’on attrapail les rennes, il s’adressa à l’homme qui paraissait le chef de la troupe, traça sur la neige la carte des endroits qu’ils avaient parcourus; se livrant aux gestes les plus énergiques, pensant parfois qu'il comprenait enfin, puis retombant dans son impuissant désespoir. Bientôt plus de cent rennes furent attelés à vingt-septtraineaux chargés de poissons, de chair et de peaux, le convoi s’ébranla et, par les montagnes, prit la route du sud.
A midi, lorsqu'on s'arrêta pour laisser souffler les bètes, le chef conduisit Nindemann sur une éminence d’où l’on pouvait distinguer un promontoire dans le della, promontoire que Noros et lui avaient eu devant les yeux pendantune bonne parlie de la marche. Elait-ce là, demanda-t-il par signes, qu'ils avaient laissé leurs amis? Nindemann expliqua de son mieux
que le capilaine et ses gens devaient être à quinze ou vingt milles au nord de ce point. Il regardait anxieusement l’indigène : allait-il enfin consentir? mais le Yakoute branla la tête comme pour exprimer un regret, el ramena Nindemann aux traineaux : on repartit dans la direction du sud.
Il en fut ainsi du lendemain : à la montée des côtes, tous descendaient pour alléger les véhicules ; Nindemann et Noros étaient encore si faibles qu’ils se trainaient avec peine : on devait les attendre longtemps. A cinq heures du soir, ils arrivèrent à une poignée de huttes, Kou-Mark-Sourka, ce lieu oi le capitaine avait espéré qu'ils seraient dans trois ou quatre jours! Nombre de naturels entourèrent les voyageurs : les deux marins furent l’objet d’une vive curiosité : on les contemplait avec ébahissement ; on leur parlait; ils étaient le sujet de tous les discours, Nindemann lâchant en vain de se faire comprendre : chaque hutte élait en liesse, et il fut impossible de rien expliquer.
« Le 25 au matin, dit Nindemann, aussitôt après le déjeuner, je renouvelai signes et pantomime ; il me sembla enfin que l’un d’eux avait quelque idée de ce que je voulais dire : il donna un ordre à un enfant, qui sortit de la tente et rapporla un modèle de baleau venant de Yakoutlsk. Tous firent cercle autour de nous : on paraissait me demander si le nôtre ressemblait à celui-là. Marmant de quelques bûchettes, je leur montrai qu’il avait trois mâts, des broches plus petites me servirent de vergues. Cela les surprit beaucoup; pris jy plantai une cheminée, et, après leur avoir indiqué du doigt le feu et la fumée, je plaçai à l'arrière, à l'endroit de l’hélice, une autre büchette, que je faisais tourner pour leur en donner une idée. Je taillai ensuite des simulacres de canots en nombre pareil aux nôlres ; je demandai deux morceaux de glace et leur fis voir comment notre navire avait été brisé; j'indique le nord pour dire : c’est en marchant de ce côté que le grand bateau s'est perdu : je mets à part trois canots, plaçant dans chacun d’eux autant de tronçons de brindilles qu’ils avaient eu d’occupants. Un chien entra dans la tente : un homme le montra, pour demander si nous en avions aussi ; j'en comptai quarante sur mes doigts, el leur expliquai par gestes que nous en avions dû tuer une partie et laisser les autres sur la glace.
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NINDEMANN ET NOROS, 609
Je leur fis voir la carte de l’Océan et de la ligne de côtes, soufflai pour imiter la bourrasque qui avait séparé les bateaux, en emportant deux nous ne savions où. Je leur montrai à quelque distance de la rive l’endroit où le nôtre s'était arrêté, et, avec des marques au crayon, leur fis entendre que nous l’avions quitté pour gagner à gué la terre; je figurai nos marches le long du fleuve, les huttes où nous nous étions arrêtés, le lieu où Ericksen était mort; mes signes leur expliquèrent comment nous l’avions enseveli sous les eaux. Tous hochèrent la tête comme pour dire qu'ils en avaient du chagrin. De là je passai à notre séparation d’avec le capitaine, et, posant la tête et fermant les yeux un certain nombre de fois, tâchai de leur faire compter les jours écoulés depuis lors. Ils semblèrent assez émus, mais absolument décidés à ne nous prêter aucune assistance; parfois ils paraissaient avoir compris à merveille; le plus souvent ils faisaient comme s’ils n’en entendaient pas un mot. Jusqu’à minuit, peut-être, je me suis efforcé d’exciter leur commisération, jamais ils n’ont manifesté la moindre idée de céder à mes prières et d’aller à la recherche du capitaine. »
Une autre journée se passa en tentatives aussi inutiles qu’incessantes. Le matin du 27 octobre, Nindemann, assis sur sa couche de peaux de renne et songeant à ses malheureux camarades, à la terrible impossibilité où il se trouvait de rien faire pour leur salut, ne put se retenir davantage et éclata en sanglots. Une des femmes, émue de pitié, courut à l’un des indigèues, lui parla avec animation; celui-ci vint à Nindemann, lui dit une phrase où il dislingua le mot de « commandant ». Nindeman. :,ait déjà ramassé quelques bribes de leur langage; il supplia cet homme de le mener à Bouloun, car il désespérait maintenant de rien obtenir à Kou-Mark-Sourka. L'homme répéta le mot « commandant » et leva cinq ou six doigts, puis fit comprendre à Nindemann qu'ils partiraient le lendemain pour Bouloun.
Le soir, on entra les prévenir que le « commandant » arrivait : un Russe de haute taille se présenta, que Nindemann prit pour le fonctionnaire en question et se hâta d’accoster en anglais. Le Russe, un exilé du nom de Kousmah, ne comprenait point : pourtant deux mots constamment répétés, Jeannette, Americansk, montraient bien qu’il savait quelque chose de
610 VOYAGE DE LA JEANNETTE, l'affaire. Nindemann pense aussitôt que c'est un officier chargé par son gouvernement de recherches à leur sujet : il passe à l'allemand ; l'autre branle la tête : il produit la pelite carte remise par le capitaine, et lui montre leur trajet : le visiteur semble Éd Any aura. se demander à quoi peut servir ce papier :
tynatchaln :
eur tout ce que Nindemann réussit à extraire de ses discours, c’est encore deux mots : Saint-Pétersbourg, télégramme, « S'il faut attendre une dépêche de Saint-Pétersbourg, se dit Nindemann lout à fait déses- \ : péré, ils sont perdus!
pri pi HAT j impossible d'arriver à | temps pour sauver le
capitaine ! »
Pendant cette « conversalion », Noros écrivait une note, dont les termes étaient convenus entre les deux amis; le Russe s'en empara sans cérémonie et la mit dans sa poche; il refuw la | reudre et les
th!
[| Æañle stelaigé 1»
| P/) pet qi s minuit. [| ro RAS JR DE re au matin et Fac-similé d’une carte du capitaine De Long. fil comprendre. qu'il repartait pour Souloun, où sous peu ils auraient à le suivre. On leur avait déjà remis des habits de peau de renne et des bottes; la maitresse de la hutte où était Nindemann lui donna du poisson fumé pour provision de route.
Les deux marins montèrent dans un traineau conduit par
encore aint-Pé-
t-Pélers-
Nindeit désesperdus!
rriver à auver le
e « conros écridont les convenus amis; le para Sans mit dans refu | re et les DELTA nuit. 1! DE LA LÉNA
in et
LE Vers , A qu il re D'après le rapport de Melville uloun, où 17 oct. 1882 remis des