‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 124 sur 148 · LES CAMPAGNES DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LES CAMPAGNES DU PRINTEMPS

strument, je vois une bouilloire à thé sortant à demi de la neige : je la montre à homme qui m'accompagne; en ailant la ramasser, je trébuche presque sur quelque chose qui fait saillie dans le blane talus : une main se dresse au bout d’un bras qui, le coude plié, est en entier dégagé de la neige. Ce sont eux! les voici! Voici le capitaine, voici le docteur, voici le cuisinier Ah-Sam! De Long et Ambler sont étendus côle à côte, la tête au nord, le visage tourné vers l’ouest; Ah-Sam est couché en équerre avec les deux autres cadavres, la tête à toucher le milieu du corps du docteur, les pieds dans le feu, je veux dire dans l'endroit où avait été le feu, la fourche même d’un gros tronc: Ja bouilloire était là, pleine de fragments de glace et de feuilles de saule polaire.…, quantité de bois d’épaves, des troncs énormes partout.

« Se disant sans doule que s'ils mouraient sur la grève même du fleuve, où tourbillonne l'eau sauvage des crucs du printemps, lout souvenir d'eux serait bientôt balayé sous les flots de la mer, ils avaient voulu porter papiers ct livres sur le sommet de Ja berge : du moins y trouvâämes-nous la boîle aux cartes; Ja faligue de l'ascension dut les empêcher d'y charrier le reste,

« Je recueillis les objets semés autour de ces morts. Le carnel tenu depuis notre départ du navire gisait à 3 ou 4 picds en arrière de M. De Long. I semble qu’il l'aura jeté par-dessus son épaule après s'être couché pour le sommeil suprême. J'en lus les dernières pages : le premier qui suivit Ericksen ful Alexey, le chasseur indien; son corps était resté quelques heures sur le bateau plat. Ce chalan est à 500 mètres en aval; le détachement tout entier repose donc sur la plage qui nous en sépare. Un des indigènes avait couru chercher Nindemann : lui et moi recouvrons les trois cadavres d’une vieille toile de tente. Les naïurels continuent à creuser autour des piquets: ils arrivent au sol : rien encore. Je leur donne l’ordre d'élargir la tranchée; juste avant nuit close apparaissent les pieds d’un homme, la tête d'un autre. Épouvantés, mes gens s'élancent en dehors; je leur dis de reprendre leurs pioches, que les livres doivent être là : en effel, ils nous tendent bientôt une cassette pleine de papiers et exposent les épaules d’une troisième victime, La neige tombe, la brise fraichit. Nous sommes loin de

Mat-Vaï, une vingtaine de verstes (21k,540) à vol d'oiseau, sur

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LES CAMPAGNES DU PRINTEMPS. 639 la glace de la baie. Les travailleurs plantent un piquet dans la fosse, on place sur les traineaux les objets déjà recueillis, et nous retournons au dépôt. »

Le lendemain, M. Melville, ayant fait revenir Bartlett, l’envoie avec Nindemann et tous les indigènes de la station sur cette grève funèbre : ils auront à apporter à Mal-Vaï tout ce qu’on pourra découvrir. M. Melville reste à la hutte avec l’interprète et prépare lettres ct dépêches pour son gouvernement et pour les autorités russes. Deux jours après, le corps d’Alexey était le seul qui n’eût pas élé retrouvé : à cela rien d’élonnant, puisque le capitaine l'avait déposé sur la glace du fleuve. M. Melville promit une récompense aux naturels s'ils le découvraient jamais.

Où mettre en terre ces dix morts? « Le vaste parcours de tous ces courants, dit M. Melville, ct la pointe sur laquelle De Long et Ambler avaient rendu le dernier soupir, se recouvrent parfois de 4 à 5 mètres d’eau : à certaines saisons, cette partie du delta disparait sous la glace et sous la neige; puis neige et glace sont balayées à leur tour par les crues, mascaret gigantesque qui emporte tout à la mer. Pour trouver un fond solide, il faut aller jusqu’au pied des collines, contrefort des montagnes qui bordent ie cours de la Léna proprement dite. À 10 verstes de Mat-Vai (11 kil.) au sud, nous avions remarqué une roche en dos de baleine et s’élevant à 100 ou 120 mètres. J'y conduis les naturels pour creuser un trou où l’on püt planter la croix qu’à Mat-Vaiï on fabriquail d'un espar en épicéa, flolté dans le voisinage. » De leur côté, Nindemann et Bartlett choisirent les meilleurs bordages du bateau, et en menuistrent un vaste cercueil.

Le 23 mars, M. Melville avait découvert les premiers cadavres; le 7 avril on les transportait tous sur la colline solitaire. Chaque objet trouvé sur les morts fut gardé religieusement ‘pour être remis aux familles, sauf un petit crucifix de bronze qu'on laissa sur la poitrine de M. Collins. Les corps furent placés dans le cercueil ; on vissa solidement le couvercle; on dressa par-dessus un tertre de bois et de pierres, et la croix avec son inscription profondément gravée en creux. Nindemann avait enfin trouvé la hutte lant cherchée; il en rapporta le fusil et la note laissés par M. De Long, et l’épilaphe d’Erick-

sen. Tout élait fini pour les marins qui avaient débarqué sur celte lugubre plage; restait à faire des recherches sur le sort du second cotre, commandé par le lieutenant Chipp.

On se rappelle que les trois embarcations avaient été séparées avant la tempête du 12 septembre, au large de la côte de Sibérie. Nous connaissons le sort du premier cotre et celui de la baleinière. Personne n'ayant jamais rien appris de l’autre bateau, on ne doutait guère plus qu’il n’eñt sombré sous la bourrasque, destinée à laquelle ses deux conserves avaient échappé de si près! Mais M. Melville et ses deux compagnons ne voulurent pas quitter le della avant de s'être livrés à toutes les investigations possibles.

M. Melville réunit sa troupe à Kas-Karta, dont il voulait faire la base de ses opérations. Il se munit de conducteurs de chiens et de guides, bien au fait des côtes est et nord du della, établit des dépôls de vivres en différents points et partagea ses forces en trois escouades, Nindemann et Bartlett, avec quatre traineaux, durent suivre le courant principal jusqu’à Barkin, où Bartlett prendrait la route du sud, la plage Est du della, visiicrait tous les promontoires el remonterait toutes les rivières, jusqu’à ce que l’épuisement de ses vivres le ramenät à Gecomovialocke. Nindemann longerait la côle nord du della et en explorerait toutes les branches jusqu’à la rivière Osoktok pour retourner à Kas-Karta, où il attendrait M. Melville.

Quant à lui, il se dirigea vers le nord-ouest, en inspecla les rives de la même façon, et rentra le 21 avril à Kas-Karta. Pour faire comprendre le peu de rapports existant entre les diverses stations des quasi-nomades du della, il suffira de dire que, pendant son voyage, M. Melville vit des Yakoules qui n'avaient jamais entend: parler du débarquement des Américains, ou des courses effectuées en tous sens pour les retrouver.

” Nindemann était déjà de retour à Kas-Karta. Ils se rendirent

ensemble à Geeomovialocke, où les allendait Bartlett. Dans.

cetle dernière campagne, ils avaient exploré les embouchures de toutes les branches et communiqué partout avec les naturels : l'absence totale de renseignements sur Chipp et ses compagnons ne leur laissait plus de doute sur leur sort.

Dès le lendemain de leur arrivée, ils apprirent que deux Américains se trouvaient depuis quelques jours dans un vil-

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