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GLAVÉS DANS LA BANQUISE. 125 sonne ne se croie mal nourri, j’augmenterai les plats... Cela dit, je reviens, et comme toujours, à « notre » terre. Si seulement il faisait beau, peut-être la verrions-nous de plus près!
7. — Pendant la nuit, les crevasses se sont refermées sous une pression qui a dû être épouvantable, car ce matin, à l'aube, les glaces sont dressées en pyramides immenses sur la lisière de notre champ. L'isbrède arrivait du sud-est, car la ligne de rupture s'étend du nord-nord-est au sud-sud-ouest. Le choc aura été terrible; notre banc l’a bravement soutenu. Son adversaire en a emporté les abords, puis, poussé par la violence de son élan, à franchi de son avancée le mur qu’il ne pouvait renverser el est retombé en débris croulants. La mesure directe 4 L1 auteur de ses parois nous donne 2",25, dontles 13 centimelres supérieurs sont encore à l’élat de neige. Quelques-uns de ces fragments offrent de belles teintes vert d’eau; d’autres sont bleu clair; certains ont une des faces sale et boueuse, comme s'ils avaient échoué sur un haut-fond ou sur une plage.
Ne sachant guère ce qui en allait advenir, je surveillais cette chaine d'éboulis avec un intérêt facile à comprendre. Depuis minuit le vent du sud-ouest s’apaisait peu à peu; à dix heures du malin, il s’éteignit tout à fait. À onze, et à notre grande surprise, le banc assaillant s'éloigne, laissantentre lui et le nôtre une allée de 10-mèlres de large à travers laquelle, comme par un détroit, toute la « blocaille » s’achemine vers le nord-ouest avec une vilesse de près d'un demi-mille à l'heure. Les petits fragments passent sans difficulté, mais les bultes et buttons, les plaques brisée, poussés par les masses qui les suivent, frappent contre uotre champ, qui gémit et s’agite, et craque sous nos pieds, Bientôt c'est toute une île de débris flottant lourdement et pai eaols ? une cinquantaine de mètres du navire, alors orienté est-nord-est; elle crie, elle grince; notre pauvre slaçon palpite sous ses coups. À chaque seconde je m’attends à le voir se fendre dans toutes les directions, et le navire et nous, emportés dans ce vaste bouleversement. Dieu merei, à quatre heures, la banquise reprend son immobilité. La Jeannette n'a pas bougé d'un pouce. Cinq traineaux étaient rangés sur l’arrière, chorgés de 40 jours de rations pour ies hommes et les Chiens. Mas à quoi nous auraient-ils servi? Qui aurait pu tirer ces pesau!s véhicules sur celle glace désorganisée? Aussi,
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126 VOYAGE DE LA JEANNETTE, toute affaire cessante, on se met à en construire deux assez grands pour transporter les youyous.
Notre champ doit avoir voyagé, lui aussi, car le sondage ne nous donne plus que 23 brasses. Les ouvertures des glaces ont exposé à l'air froid assez d’eau de surface pour qu'un brouillard épais nous enveloppe tout le jour. Thermomètre : plus haut, — 16°; plus bas, —23°.
8. — Journée paisible et qui nous repose des alarmes de la veille. Cependant je suis plus ou moins soucieux, La ligne de débris est trop 1 ‘* navire pour que je ne redoute pas les prochaines bourru :, Tout le tumulte d'hier a eu lieu pendant le calme de l’aliiosphère ou par de légères brises : on ne peut le croire lié aux mouvements de la marée, car il ne s'est manifesté qu’une fois dans les vingt-quatre heures, et non à des intervalles réguliers. Quelqu? banc résistant a dû céder toul d’un coup, et cette terrible poussée °n aura été le résultat. Ki une tempèle en avait accéléré l'élan, où serions-nous aujourd’hui? Dériver avec le champ lui-même peut avoir ses avantages, mais dériver sur un navire qui n’a repris ni son équilibre, ni la liberté de ses mouvements, enchaîné qu’il est sur son piédestal de glace, et voir ces masses tonnantes s’avancer en désordre pour le culbuter et peut-être l’anéantir!!! Si quelque rafale survient avant que les bancs du voisinage soient cimentés de nouveau, elle les soulèvera de plus belle, le nôtre sera mis en pièces, et alors commenceront nos véritables épreuves. Mais toutes ces réflexions ne changent rien aux circonstances : quand on est au milieu de la banquise, c’est de là-haut seulement qu’il faut attendre le secours.
A onze heures du matin, une côle très élevée a paru au sudsud-ouest, mais trop indistincle pour que nous disions au juste si c’est notre vieille connaissance.
10, — Une vaste flaque d’eau à l’est-sud-est émet des nuées de vapeur à son contact avec l'air plus froid. Le sondage de midi nous donne 17 brasses 1/2, Nous revoyons la terre signalée le 29 octobre et dans la même orientation. A trois heures du soir, les grincements etla pression de reparaître, le banc de craquer et de se fendre à une centaine de pieds par le travers de tribord, De huit heures du soir à minuit, belle aurore boréale, commençant au nord-est par des lueurs tournoyant en spirale,
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CLAVÉS DANS LA BANQUISE. 127 et finissant par des bandes rayonnant d'un point central vers le nord, le nord-est et le nord-ouest.
11. — Terrible journée! À six heures dix, je suis réveillé par les trépidations et les crépitements du navire; l’homme de quart accourt : les glaces se remettent en marche. Enfilant mes habits à la hâte, je descends au plus vite. La course a recommencé, dirigée vers l’ouest, et plus bruyante et plus désordonnée que jamais. D’immenses blocs se rencontrent, “'écrasent, ou, lancés sur notre champ, y font de larges cassures; la glace se brise et se soulève à une vingtaine de mètres de nous. À chaque charge de l’assaillant, le navire sémit, il craque dans loute sa membrure; à tout instant je crois le voir arraché de son berceau. La pression est énorme, le vacarme assourdissant. Je ne connais, dans le vaste monde, aucun autre bruit qui en approche. Les roulements et les éclats lu tonnerre, des cris stridents, des plaintes, des rugissements; les craquements d’une maison qui s'effondre, combinez le tout, et vous aurez quelque idée de la commotion atmosphérique produite par ces convulsions de la banquise. Des blocs giganiesques, de 7 à 8 mètres de hauteur, soulevés sens dessus dessous, se heurtent lourdement, et entre eux et autour d’eux s'amassent ou s’écroulent des masses énormes de débris tabulaires : on dirait une immense marbrerie floltante. Parfois loul s'arrèle; quelque dalle épaisse se sera achoppée sur notre champ ou en dessous; d’autres la pressent, la poussent; nouveaux crépitements, nouvelles clameurs : le plan des glaces “élire, s’'allonge, se gonfle en dômes çà et là. Crac! il cède lout d'un coup; ses abords sont emportés; les dômes se fendent, la détente se fait et le défilé reprend avec ses rugissements, ses éclats, ses cris.
Celle fois, la scène ne dure qu'une demi-heure. Le calme revenu, j'ai la douleur de constater qu’une rupture s’est produile sous le navire, juste en travers des bossoirs, et courant vers le sud-ouest; un énorme débris, introduit comme un coin dans une entamure du champ, s’y ouvre peu à peu une voie pour rejoindre le courant principal... Nous serons alors au “entre d’un minuscule îlot de glace, qui, s’émieltant peu à peu, nous abandonnera au milieu de la mêlée.A quatre heures \ingl, nouveau bouleversement et qui continue jusqu’à huit
heures passées, Jamais nous ne nous sommes crus si près d'êlre remis à flot. Je fais démonter prestement l'observaloire provisoire élabli près du navire : bien d’autres soucis nous occupent que les recherches météorologiques! toutes les choses portables sont rentrées ; on rassemble les chiens à grand'peine et on les ramène sur le pont, mesure si peu de leur goût qu'ils franchissent les plats-bords et sautent sur la glace, où il faut les capturer de nouveau; cette fois, on élève les barrières par des planches, et ils se consolent en se houspillant à oulrance.
Ces promenades des glaces me feraient croire à une action des marées; pourtant le flot ne se dirige que du seul côté de l'ouest. Dans la crainte d’un nouvel assaut celte nuit, je donne l’ordre de se tenir prêts pour toute éventualité soudaine, et je me couche sans me dévêlir, mon havresac sous la main, Comme d'habitude, nous avons eu de légères ondées de névé,
12. — À quatre heures un quart, M. Newcomb, qui n'avait pas encore gagné son cadre, vient m'appeler à la hâte : les glaces recommencent à bruire. Nous courons sur le pont. La pression est terrible. Les blocs s’entrechoquant tout près de nous ne sont pas ce qui m'inquiète : quoique notre champ se gonfle et crépite, s’étoile et se fende dans plusieurs directions, la floitille de débris défile sans trop d’encombre; mais la crevasse ouverte sous les bossoirs excite mes plus vives craintes. Abandonnant la voir diagonale qu'ils suivaient hier pour atteindre le courant, les amoncellements de blocaille se dirigent sur nous, avec une vitesse comparable à celle d’un homme en marche. À chaque heurt contre le champ de celte masse sans cesse accrue, d'autres blocs s’empilent sur ses avancées ct le navire frissonne comme un roseau. De mon poste sur la loiture, le spectacle est aussi terrifiant que superbe. Je m'attendais à voir la Jeannette balayée par cette tonnante avalanche, et quand, après de nouveaux soubresauts, les glaces précipitèrent encore leur course, je saisis machinalement l'élai du grand mât pour m'y cramponner à l'instant de la catastrophe. Tous étaient sur le pont, prêts... L’ennemi arrive; il est à moins de 6 mètres de l’élrave! Soudain la pression se relâche, le silence se fait, A sept heures, les premières lueurs de l’aube, nous montrent notre champ si uni naguère,
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CLAVÉS DANS LA BANQUISE. 129 transformé en une masse confuse d'éboulis. Les chiens, que l'on avait emmenés de force à bord, sautent sur la glace avec l'entrain d'enfants libérés de l’école.
A neuf heures, nous revoyons, dans la même direction que le 29 octobre, la côte que je crois être la Terre de Wrangell, Nous nous altendions, pour la marée de l'après-midi, à des convulsions nouvelles et à l'achèvement probable de l’œuvre commencée le matin. Mais tout est resté dans le calme. Je ne me déshabille pas ce soir, afin d’être prêt à la première alerte. Thermomètre : plus haut, —24°; plus bas, — 31°. Sondages de midi, 18 brasses sur vase bleue.
13. — À deux heures, réveillé en sursaut par un craquement qui provenait de dessous le navire. Collins, descendu sur les glaces en toute hâte, dit qu’il ne voit pas matière à s'inquiéter, sauf que de petites fissures se sont ouvertes sous les bossoirs, ct que la fente partant de l’étrave s’est élargie d’un pouce. C'était, à mon avis, le début d’un nouvel acte du drame; la nuit, par bonheur, puis le matin, puis l’après-midi se passent à merveille, et, dans l’espérance de quelques journées de paix, nous rélablissons nos appareils météorologiques sur un monlicule provisoire élevé près du navire.
À onze heures du soir, je descends sur la glace pour enregistrer les températures et visiter l’anémomètre; debout sur le tertre de neige, j'admire longuement une belle aurore boréale qui se déploie du sud-est au nord-ouest, le sommet de son are atteignant 70° d'altitude et orienté vers le nord. Enlendant de légers pétillements, comme d’un chien marchant sur le givre, je reporte les yeux autour de moi pour voir lequel de mes amis à quatre pattes venait me retrouver, et je distingue deux hommes franchissant les passavants et courant à corps perdu vers l’étrave. Je me hâte de les rejoindre : toute la glace de bäbord se détache et flotte vers le nord. En vingt minutes il s'en déblaye un espace large de plus de 50 mètres et parlant en droite ligne de dessous la quille, comme si celle-ci l'eût fendue de son tranchant; mais le navire reste solidement lé sur tribord ; pas une fissure dans sa muraille de neige, landis que du côté opposé tout un quartier du banc, le rempart compris, glisse et s'éloigne sans bruit, sans agitation. Qualre de nos chiens, qui y étaient endormis, ne se réveillent
130 VOYAGE DE LA JEANNETTE, qu’à 30 mètres plus loin. Nous avons autre chose à faire que de procéder à leur sauvetage.
A la minute, les instruments météorologiques sont rapportés sur le pont; le restant de nos chiens rassemblés et enfermés sur le gaillard d’arrière; les deux youyous placés sur la toiture: le cotre à vapeur est arraché à sa couche de neige et hissé à côté d’eux; le trépied de l’anémomètre enlevé, les deux autres embarcations sont prêles à être amenées; on relève le sabord du faux pont, pour qu’on puisse y faire passer nos effets, elc., etc. A minuit, on avait réintégré à bord tous les objets appartenant au navire.
Vents du sud-ouest jusqu’à neuf heures. Le baromètre monte de 725 à 735 millimètres. Température : plus haute, — 23°; plus basse, — 26°, Sondages de midi, 20 brasses sur vase bleue.
Tous restent habillés; je les envoie se reposer après qu'on à servi café chaud à l'avant, thé chaud à l'arrière.
14. — La nuit s’est achevée tranquille, mais on n'a guère dormi. Plaise à Dieu que nous ne renouvelions pas la périlleuse aventure du Tegetthof, et sa longue dérive avec la banquise. Celte préoccupation incessante est affreuse. Ne pas être sûr de la minute prochaine et ne pouvoir rien faire, rien! le malin, se trouver heureux que la catastrophe ne soit pas arrivée, et le soir, de compler une journée de plus! C’est attendre, sur le toit d’une poudrière, une explosion inévitable. Les nuits commencent à être très longues; l'aube, par un temps clair, paraît à sepl heures; le crépuscule s'éteint à cinq: restent quatorze heures d’obscurité noire. Le soleil, aujourd’hui, s’est
levé à dix heures et demie pour se coucher à une heure et demie ; bientôt il nous fera ses adieux pour des mois. Ce malin, l'aurore nous a montré notre glace de bàâbord, toujours surmontée du rempart de neige, à 500 mètres au nord; elle a ensuite dérivé vers l’est, puis vers l’ouest, et est revenue s'arrêter en face de son ancienne position. Une lame de glace, épaisse de 10 centimètres, s’est formée cette nuit dans le puisard. Le sole'i nous a permis de revoir le nord de « notre» Terre de Wrangell (relèvements, S.40°0. et S.6°0.) et Pile
Herald, la vieille amie du bord, au S.49E,
15. — Jour de complet repos, du moins en ce qui regarde les glaces. L'espace libre, à bäbord, s’est regelé suffisamment
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pour qu’on puisse y marcher : j’en profite pour expédier Alexey à la recherche de notre ami Tom et de ses acolytes; il ramène les trois absents (je m'étais trompé sur le chiffre), à notre rande satisfaction et à la leur : ils semblent enchantés de revenir aux barils de poissons secs. Non qu'ils aient trop pâti pendant leur exil: Alexey les a trouvés près d’un potit tas d'os qu'ils avaient sans doute caché dans la neige en des temps meilleurs. Les chiens restés avec nous ont fait mauvais accueil à leurs camarades; si l’on n’y avait mis bon ordre, leur retour aurait été célébré par une bataille en règle; ils ont l’air de croire que celte séparation forcée est quelque nouvelle rubrique pour esquiver le tirage et le harnais. Tous les « sacs de nuit » ont élé terminés aujourd’hui.
Dimanche 16 novembre. — Inspeclion à onze heures : pas d'humidité à l’intérieur du navire. Service divin à une heure. Le vent du sud-est, qui dure depuis hier, a donné cette nuit en rafales terribles. Quand je l’ai mesuré à l’anémomètre, la vélocité n’en dépassait guère dix-sept milles à l'heure, mais par moments elle a dù s'élever à cinquante; à partir de minuit, je suis resté dans l’atlente de quelque fâcheux résultat, Il nous parait que la partie de la coque qui avoisine le mât de misaine repose sur un berceau de glace que le départ du champ de bâbord n'aura pas même ébranlé, car le navire demeure immobile malgré les bourrasques furieuses qui soufflent contre le bossoir de tribord, le point par lequel elies pourraient plus facilement le déplacer. Mais quand de lourds radeaux de glace viendront le heurter à bâbord, aura-t-il la force de résister plus longtemps? Cest ce côté surtout qu’il nous faudra surveiller,
À deux heures ei demie de l’après-midi, la glace nouvelle commence à se fendre et les blocs à marcher sur nous. Grimpant sur la toiture, je contemple celle procession avec une cerlaine anxiété. Mais un éperon de notre champ de tribord se projelle en avant ct écarte les masses flottantes; le vent se met de la partie et les emporte; cette fois encore, elles ne nous ont pas touchés. A l'arrière, une échancrure s’est ouverte où la glace de dérive s’amasse lentement et sans bruit; les espaces libres se remplissent; à trois heures, toute agitation a cessé.
Le soleil nous a quittés ce soir, autant dire hier; à peine si
132 VOYAGE DE LA JEANNETTE, vers midi sa lumière a pu transparaitre les nuages. Nous lui disons adieu pour soixante et onze jours.