‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 33 sur 148 · AU CŒUR DE L'HIVER · texte numérisé non relu

AU CŒUR DE L'HIVER

(Décembre 1879 — 96 janvier 1880)

Aurores boréales, — Promenades quotidiennes. — L'eau de dislillation. — Les ténèbres, — Monotonie et déboires d'un hiver polaire. — Le jour le plus court, — Noël, — Aclion des marées, — Le Jour de l'an à bord. — Inquiétudes au sujet de Danenhower. — Une « vague » de froid. — La voie d'eau. — Les pompes. — Le retour du soleil,

Lundi 1% décembre. — Le temps clair et beau d'hier se maintient aujourd’hui; le baromètre monte de 771 à 776 millimètres, circonstance inaccoutumée et digne d'attention quant à ses résultats. Ces aires de pressions diverses se suivent comme des vagues ct, très haules ou très basses, amènent généralement des troubles dans la température. L’atmosphère est d'une pureté remarquable; les bruits produits sur la glace se transmettent à une grande distance et semblent se réverbérer comme des sons émis sous une vaste coupole. La voix humaine a toute la sonorité qu’elle acquiert dans une salle vide ou dans une caverne. Thermomètre : plus haut, — 15",6; plus bas, — 20°, Un halo entoure la lune. Au sud, le mirage d’un vaste espace libre se dessine nettement dans le ciel.

Sondages, 30 brasses et demie, vase bleue. Glace au repos, navire toujours immobile.

Le docteur s’affaire aujourd’hui à l'examen général des ofliciers et des hommes. Je remarquerai le résultat avec grand intérêt. Je ne me suis aperçu d'aucune altération dans la santé le mes compagnons. Mais comme nous avons éprouvé des inconvénients certains par suile de l’usage d’eau saumâtre, et que ces inconvénients peuvent se reproduire jusqu'à ce qu’il

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survienne de bonnes ondées de neige, — notre distillation laissant beaucoup à désirer, — je veux dès demain nous

mettre tous à la ration quotidienne de 20 grammes de jus de citron.

2, — Journée tranquille. L’atmosphère, d’une pureté admirable, nous a permis ce soir d’être témoins de superbes phénomènes météorologiques. A dix heures, un arc-en-ciel lunaire, faiblement irisé; à onze, un halo aux couleurs magnifiques; puis une aurore boréale s’est allumée soudain, du nord au nord-est, sa couronne s’élevant à 34 degrés environ; immédiatement, et comme par magie, elle a absorbé le halo ou l’a fail disparaître sous ses vagues de lumière. L’arc-en-ciel lunaire s’est montré de nouveau, déployant son écharpe à côté de la courbe de l'aurore. Celle-ci s'est bientôt transformée en un rideau immense, agilant ses plis de flammes ondoyantes qui retombaient jusque sur l'horizon. Pas un bruit ne troublait le silence. Le navire, illuminé par un brillant clair de lune, se profilait sur l'arrière-plan bleu foncé, ses vergues, ses cordages hérissés de cristaux élincelants; les champs élalaient au loin leurs bordures de mornes aux fantastiques contours. Ces merveilleuses manifestations me paraissent les avant-coureurs du froid, el je vais surveiller avec intérêt ce qui va résulter de ce très haut baromètre et de ces phénomènes atmosphériques. Le calme qui règne au loin endort nos inquiétudes, et ce soir je me déshabille avant de me coucher, chose que je n’ai faite qu’une fois depuis le 13 novembre.

Le jus de citron est placé sur la table des officiers en même temps que du sucre et de l'eau; nous en avalons consciencicusement notre dose : quant à l'équipage, Sweetman verse à chacun sa part, plus une once de sucre; on le boit par bordée, avant le diner.

3. — Le rapport du chirurgien est des plus satisfaisants : ia santé de six officiers sur huit est déclarée excellente; deux (lui et moi) bonne, et pour les vingt-trois hommes, vingt excellente, trois bonne.

Admirable journée. Les grondements sourds qu’on entend dans le lointain montrent que les glaces ne sommeillent pas; mais autour de nous rien ne vient troubler la quiétude.

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AU COŒUR DE L'HIVER. 113 prendrions racine à bord : mais de onze heures à une heure lout le monde, sans exception, doit être en bas sur la glace. Les officiers se promènent; les hommes jouent au ballon ou vont à la chasse avec un succès des moins encourageants. À quelque distance s'étend une surface plane, unie, longue de quelque 200 mètres : c’est notre mail, où nos meilleurs marcheurs arrivent à faire leurs six milles pendant la « récréalion ». Une sorte de crépuscule nous éclaire alors, triste représentant du jour ; de deux heures du soir à dix heures du matin, nuit complètement noire, sauf clair de lune ou d'étoiles. Danenhower a commencé pour l'équipage un cours de navigation élémenlaire.

6. — Voici le froid, mais, en vérité, il s’est écoulé trop de temps depuis l'aurore boréale du 2 pour que j'ose soutenir qu'il y ait quelque liaison entre ces phénomènes. Thermomètre : plus haut, — 24°; plus bas, —31° (avec vents du nord-ouest, le soir). Sous cette température excessive, les ferrures du navire se contractent et font éclater le bois; jusqu'à minuit, nous n'entendons pas autre chose que des pétillements. Déjà nous avions remarqué sur le banc force mèches de poils des chiens, qui, collés à la glace pendant leur sommeil, les arrachaient en se dégageant ; ce soir,un de nos malheureux tireurs y était si bien pris qu'il a fallu l'en retirer avec une pelle : un joli petit temps!

Dimanche 7 décembre. — La froidure continue; le thermomètre varie entre —29° et — 31°. A l'inspection je suis péniblement surpris de trouver beaucoup d'humidité aux deux extrémités du faux pont : le poêle suffit à assainir le milieu. La claire-voie d'avant donne dans le spardeck, et le spardeck est ventilé par une ouverture pratiquée dans la tente qui le recouvre, Gelle d’arrière communique avec l'ancienne cuisine, par des porles percées de trous, comme on sait. L'air lu° arrivant de la maison, où l’on entretient une tempéralure moyenne de 7°, ce côlé de la pièce devrait êlre en meilleure condition que le premier : l’un et l’autre se valent. Cette humidité provient sans doute des deux claires-voies que l’on arde loujours ouvertes ; de plus, pour une des extrémités de la chambre, le spardeck sert de plafond, et, refroidi par la température extérieure, il aide à condenser l'air plus chaud du

144 VOYAGE DE LA JEANNETTE, dessous. M. Melville adapte sur l'une des claires-voies une feuille de tôle traversée par un tuyau : nous verrons si l’humidité s’y rassemble en cristaux de givre comme dans l’expérience de Sir John Ross ; on tapisse de toile et de feutre le ciel des cadres de l'avant et de l'arrière du faux pont. D'autres désagréments arrivent à la file. La distillation est une affaire manquée, l’eau qui en résulte se trouvant encore beaucoup trop saumâtre. Cela lient à deux causes : d’abord, la chaudière est alimentée par une citerne où l’on verse, par le haut du baraquement, l’eau de mer provenant d'un trou praliqué dans la glace : si l’on ne procède pas avec les plus grandes précautions — et quelles précautions attendre d’un malelot, par un froid de — 32°! — elle rejaillit sur le serpentin placé aussi sur le toit, et tombe goutlle à goutte dans le baril. Une très pelite quantité suffit pour altérer le produit d’une demi-journée de travail; or, comme il est impossible d'en distiller plus que pour nos besoins quotidiens (182 litres, le minimum indispensable), ce n’est pas une plaisanterie. Nous avons élé longtemps à découvrir la chose, et maintenant on installe là-haut une grande casserole qui recueillera les gouttières. Secondement : la chaudière est très peu profonde, et quand on commence à pomper pour la remplir, si l’on va trop vile, la pression diminue subitement dans l’espace à vapeur; l’eau salée bouillonne et remonte à travers le serpentin, puis coule dans le récipient, Même inconvénient quand on introduit trop de vapeur dans le serpen!"*. Si, au contraire, la quantité n’en est pas suffisante, il gèle , se fend, accident qui nous est arrivé plusieurs fois. Impossible de le placer dans l’intérieur de notre maison de planches, la température y élant trop élevée pour condenser toute l’eau nécessaire à notre consommation. Les champs d’alentour ont été déjà dépouillés de leur neige, qu’on fait fondre pour le blanchissage, mais elle est très saumätre et donne des dérangements d’entrailles à ceux qui essayent d'en boire. Melville se met à l’œuvre pour perfectionner l’alambic : il est rare de le voir échorer dans ses entreprises.

Les ténèbres aussi commencent à nous peser. La lune, en ce moment, nous fausse compagnie, et quatre heures d’une ombre de jour sont tout ce qui nous reste. La santé générale

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{AU COŒUR DE L'HIVER, 145 n'en souffre pas encore; l'appétit se mainlient, l'heure du repas est toujours la bienvenue, les convives ne sont pas moins gais que d'ordinaire. Mais être constamment « les uns sur les autres » vous gêne plus ou moins. La cabine est chaude et confortable; pourtant on préférerait faire un tour quelque part, n'importe où, excepté sur la glace, dans le froid et l'obscurité : les deux heures d'exercice obligé où l'on se promène en rond sont déjà suffisamment longues. On lit, et on fume, et on se plaint du poële qui ne donne pas assez de chaleur ou de la porte qui donne trop de froid. L'incertitude où nous sommes sur la durée de notre trêve avec l’isbrède empêche de reconstruire les observatoires : plus de recherches astronomiques ou magnétiques ; seulement, toutes les heures, on note l’état de l'atmosphère. Notre défiance des glaces semble s'être communiquée aux chiens; tous les soirs ils reviennent coucher à bord; d’aucuns même, quand la récréalion est finie, franchissent la planche à débarquer en même temps que nous. Il en reste assez dehors pour nous forcer à leur courir après, quan les glaces, menaçant de se rompre, nous replacent de nouveau sur l’escabeau de torture.

Nombre de traces de renards partout; mais, les renards mêmes, nous ne les voyons pas. De temps à autre les chasseurs trouvent des traces de sang où un ours aura dévoré quelque phoque; on suit les pas jusqu’à ce que le crépuscule s'éleigne, puis il faut rentrer au navire. De dix heures à minuit, superbe aurore boréale en forme d’anneaux allongés.

8. — Je crains bien que nous ne soyons à la veille d’une nouvelle agilation de la banquise : plusieurs fois la glace s’est tbranlée à un demi-mille du navire, avec son orchestre habiluel de clameurs et de gémissements,

9. — Vents violents du sud-est. Rien ne bouge autour de nous,

Quel serait le moyen d'introduire un peu de variété dans la singulière {monotonie de celle existence, où nous sommes continuellement sur le qui-vive, attentifs à épier l’ennemi, les havresacs sous la main, les traîneaux arrimés et leurs équipes désignées d'avance, les embarcations prêtes, avec pharmacie elinstruments, armes et munitions, ei toujours dans la même incerlilude, et toujours dans le même souci! Il nous semble

vivre sur le bord d’un cratère. Que faire? sinon veiller! heureux, le malin, de ne pas trouver la position pire que la journée précédente, inquiets de celle qui se prépare. Si nous étions paisiblement mouillés dans un port, sûrs dene pas bouger jusqu’à la belle saison, nos travaux et nos distractions nous per: mettraient de passer gaiement l'hiver; mais en dérive dans la banquise, qu’essayer ? sinon de prendre patience !

Les balayures et rebuts de toutes sortes, amoncelés près de nous, ne contribuent guère à l'agrément de ce séjour. Quelques bonnes ondées de neige les cacheraient à tous les yeux, mais je commence à croire qu'il n’en tombe jamais ici, Encore dois-je m’estimer heureux que le navire lui-même soit si propre et si bien tenu!

Melville a parfaitement réussi son alambic : nous avons de l'eau pure. Mais chaque cinq litres nous dévore près d’un kilogramme de charbon, dépense absolument ruineuse. Nous appelons la neige à grands cris.

Le capuchon de tôle placé sur la claire-voie de l’avant condense bien une prtie de l'humidité du faux pont, mais celui-ci n’en semble guère plus sec; il faudra encore plus de feutres,

M. Newcomb enrichit notre collection d'un squelette de poisson, une morue, je pense. Le maitre d'hôtel l’a ramassée pendant sa promenade hygiénique, à trois milles du navire, au milieu d’ossements analogues, sans doute le relief des pêches d’un ours ou d’un renard. Pour avoir une idée de la diminution d'intensité lumineuse, nous faisons quelques expériences au moyen des lettres Snellen. A midi, le type D=9, que dans les circonstances ordinaires on distingue de 10 mètres, n’est plus lisible que de 6,50; nous aurions par conséquent les 20/30 ou les 2/3 de la lumière du jour dans les régions tempérées.

Une série de thermomètres placés dans l’intérieur du navire établira la température des pièces qui nous servent de de-

meure, des réservoirs par lesquels l’air nous arrive, etc., elc. A dix heures, nous relevons, dans le faux pont, + 20°; dans la vieille cuisine, 7°; le baraquement, 9,5; au porche de la cabine, — 10°; dans la cabine elle-même, +10°,5; et dehors, — 13°,90.

Le 11 décembre nous rend à nos préoccupations : aux premières clartés de l’aube on aperçoit une fissure dans la glace à

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AU COŒUR DE L'HIVER, 147 l'avant et par le travers du navire, dans l'orientation du sudouest au nord-est, Elle s'est produite avec si peu d'app: :reil, que l'homme de quart n'a entendu qu'un léger craquement vers huit heures quarante. À onze heures, elle à déjà 2 mètres de large et nous permet de mesurer la croissance directe de la ulace depuis le 5 novembre, jour où nous fûmes poussés au milieu de ce qui était alors de l’eau libre. Aujourd'hui, l'épaisseur en est de 50 centimètres ; elle ne fait pas mine de se délacher du navire et, par le travers de tribord, on y voit à peine quelques fêlures. À onze heures, la lutle recommence. Notre champ s'achemine vers le nord; son avancée, heurtant des ulaces plus compactes, est labourée, rompue et notre mail diminué d’une quarantaine de mètres : puis il reste à peu près stationnaire. Celui de bäbord appareille à son tour et glisse avec lenteur, défilant sous nos yeux comme un panorama, pour s’arrèler à 200 mètres environ du navire; près de nous, la crevasse de 2 mètres de large se contracte; puis tout redevient calme, sauf de temps à autre, quand des plaintes élouffées trahissent encore quelque pression çà et 1à. Cette fois la Jeannette n’a pas été effleurée. En cherchant la cause de cette agitation, nous voyons les nuées marcher rapidement; des giboulées surviennent, indice sûr de bourrasques du sud-ouest. Le baromètre élait tombé à 749 millimètres, et jusqu'à onze heures du matin nous avions eu des brises du sud-sud-est et du sud ne dépassant pas huit milles à l’heure. Soudain le vent saute au sud-ouest : débutant à hui milles, il atteint, à huit heures du soir, une vélocité de vingt-cinq milles et demi, et s’entrecoupe de rafales terribles , , auraient certainement mesuré quarante; puis il passe à l'ouest (vingt et un milles). Le baromèlre s'élève avec les bourrasques du sud-ouest; il est, à minuit, à 757 millimètres. La température, en une heure, tombe de —9° à — 13°; — 29° à minuit.

A onze heures du soir, très belle aurore boréale, Une large vague lumineuse traversail le ciel de l’est à l’ouest en passant par le zénith; elle ondulait sur toute son étendue comme une longue banderole agitée par la brise. Il est extrémement diflicile de décrire ces apparitions merveilleuses, encore plus de les reproduire par le dessin et la peinture. Comment rendre les pulsations, les vibrations, les frémissements de cette im-

mense traînée de lueurs transparentes! Jusqu'à cette heure je n'ai pu relier la présence des aurores polaires à aucun autre phénomène méléorologique ou à quelque circonstance exceplionnelle.

En dépit des efforts que nous faisons régulièrement pour délerminer notre position, nous en sommes empêchés par la persistance obslinée des brumes qui rendent impossible toute réflexion sur le mercure de lhorizon artificiel. Si la lune est absente, il faut se contenter des éloiles; mais nous ne pouvons obtenir notre lalilude par la Polaire, vu sa grande altitude : l'angle à mesurer dans l'horizon artificiel est trop oblus pour notre sextant.

Dünancie ? décrubre. — Varialions continuelles des vents et de l'atmosphère. À mon inspection accoutumée, je trouve chaque partie du navire en aussi bon état que possible, lorsqu'en fait de nettoyage il faut se contenter de racler le verglas où de l'enlever avec de l’eau chaude et des prélarts. La cabine et le vestiaire sont secs et confortables, et si la maison est humide et son plancher souvent mouillé, c’est qu’on y distille notre provision d'eau, el qu'en montant de dehors on emporte aux chaussures de la glace pâleuse qui fond à la chaleur de la chaudière. Le faux pont, je l’ai déjà dit, ne laisse à désirer qu'aux deux extrémités, et pour les assainir nous n'épargnons

ni les toiles, ni les feutres : il faudrait que le baraquement s'élendit sur le pont tout entier. Certes, jusqu’à présent, nous avons eu moins à nous plaindre de lhumidité que d’autres explorateurs, mais nous n’en sommes point encore aux froids extrêmes dont ils ont souffert. Toutes les ablutions, tous les lavages se font là-haut; les équipes y travaillent, on y garde les fourrures et les havresacs de l'équipage; le faux pont ne sert que de réfectoire et de dortoir; on n’y entre jamais dir tement et l'air froid n’y fait pas irruption du dehors. Le statations d'acide carbonique ne sont pas trop défavorable somme, tout y marche à souhait, sauf les gouttières, dou faut bien prendre son parti.

Si les voyages au delà du cercle polaire étaient chose parfaitement agréable, le monde entier emboîterait le pas après nous. Soyons heureux de ne pas souffrir davantage. Tous mes gens sont en boune santé de corps et d'esprit. Peut-être, en écou-

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