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CHAPITRE IX

(Juin-août 1880)

Où vont les glaces ? — Est-ce un cas de folie? — La pluie. — Danenhower, — Course pénible. — Les moustiques, — Flaques el Jlaquets, — La première punition. — La voie d'eau diminue, — La Jeannette dans son île de glaces. — Encore les chiens. — Alexey est blessé, — La mi-noût, — Profond découragement, — Les brumes ct leurs effets sur la glace. — Encore la salure de l’eau. — l'ace à face avec un ours. — On visite l'hélice. — La neige rouge. — Tristes perspectives,

Mardi 1e juin. — Journée sombre et bien terne pour le début de notre élé; brumes épaisses agréablement variées par des ondées de fine neige. Sondages, 33 brasses 1/2, fond vaseux: la ligne est poussée vers le nord-nord-ouest ; nous immergeons la drague, qui remonte quelques coquilles et des crevettes.

2. — Continuation de la même et aimable température : rafales, lourmentes de neige. Si les glaces amortissent la force du vent, celui-ci doit avoir été terrible sur la lisière de la banquise. La neige, quoique projetée en tourbillons presque horizonlaux, était cependant molle, floconneuse et fondait presque en tombant ; elle ne nous sera d'aucune utilité comme boisson.

La surface du champ devient pourrie et pâleuse ; elle s’enlame évidemment, la tranchée est pleine d’eau, ct, malgré cela, notre libération ne semble guère plus prochaine, Le puisard mesure 1",22 de hauteur, el le corps du navire est encore solidement scellé dans une glace dure qui ne parait guère disposée à fondre sous la couche d’eau surjacente. Mais, un peu plus loin, les cendres et balayures s’enfoncent dans le banc; nombre d'objets ensevelis depuis des mois reparaissent au jour, à

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la grande joie des chiens, qui y retrouvent des reliefs autrefois cachés par eux et se gobergent tout leur content,

8. — A force de s'époumonner, les rafales ont épuisé leur souffle et le temps devient plus maniable, Depuis le 31 mai, nous avons fait neuf milles vers le N.27°E., environ trois par jour. Évidemment, la banquise qui nous barre le nord ne veut pas nous livrer passage el nous pousse vers l’est, Peulêtre aurons-nous la bonne fortune de résoudre le très intéressant problème de l'orientation générale de ce fleuve de glace, et du débouché qu’il se cherche. Ce n’est pas le sud et l'océan Pacifique, puisque notre dérive a élé surtout dirigée vers le nord-ouest et que, dans la mer de Béring, on voit relalivement peu de glaces à la première saison, pas du tout en été, La chaleur solaire ne suffisant point à les dissoudre, il faut bien qu’elles se trouvent quelque déversoir, sans quoi leur accumulation, croissant de siècle en siècle, aurait depuis longtemps comblé le détroit. Au nord? le doute est permis : plus loin que le 85° parallèle, la banquise ne s’entr'ouvre probablement jamais assez pour le passage d'un navire. A l’est? la chose serait en conformité avec la rotalion du globe et la théorie, et avec le fait que la Resolute ful poussée de ce côté, dans le détroit de Davis, par celui de Barrow. L'orientation vers l’ouest scrait contraire aux hypothèses basées sur le mouvement de la planèle, et sur la direction supposée des courants équaloriaux ; pourtant, c'est vers le nord-ouest que nous avons dérivé sous l’action prolongée des vents du sudest. Ils peuvent donc dominer l'attraction de la ratation, et, dans cette mer, pousser les glaces assez loin ve . l'occident pour que, sous l'influence du courant polaire, elles arrivent dans les parages du Spitzberg el s’acheminent vers l’Atlantique. Si ma théorie est justifiée, peut-être allons-nous passer de la région des vents du sud-est à celle des vents du nordouest, où ceux-ci déterminent au contraire la migration des glaces vers l'orient. Encouragées, pour ainsi dire, par le mouvement de la terre, ct accélérées par lui, elles se dirigent sur les archipels nord-américains et atteignent ainsi le courant polaire qui descend à l’Atlantique par les détroits de Smith et de Davis. Quant au fleuve d’eau tiède qu’on assure gagner une très haute latitude, certes je n’y crois guère; nous ne l'avons

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L'HIVER EN ÉTÉ. 277 jamais vu, et je partagerais, là-dessus, l'opinion du lieutenant Weyprecht : « Le Gulf-stream ne délermine point les limites de la banquise; c'est la banquise, mise en mouvement par les vents, qui règle les limites de l'eau plus chaude de ce courant, et le dépouille des derniers degrés de calorique qu’il peut encore contenir, » Celte porte thermométrique ouver!e sr ïe Pôle me parait un piège et une illusion. Si quelque courant chaud traversait ie détroit de Béring, ce ne pourrait être que le Kouro-Sivo; or, les températures prises par nous n’élablissent rien de semblable.

1, — Le docteur m'a fait aujourd’hui une très désagréable communicalion : Nelse Iversen, un des souliers, lui semble sur le point de perdre le sens : j'en suis aussi affligé que surpris. Jusqu'à présent cet homme avait paru gai, en train, laborieux, attentif à ses devoirs. Depuis une couple de jours, il élait en traitement pour paresse d’eutruilles, et, dans ses conversalions avec M. Ambler, trahissait beaucoup plus d’anxiété, d'excitation nerveuse que celie indisposition n’en amène d’ordinaire, Ce matin, à la visite de neuf heures, il s’est montré lout à fait inquiet, alarmé, puis a conté au docteur, le plus sérieusement du monde, que ses ennemis l’épiaient, que l’équipage était prêt à se mutiner, qu'on l'avait pressenti à ce sujet, lui demandant de quel côté il voulait se mettre... C’est surtout Sharvell, son camarade soutier, qu’il accuse de prêcher la révolte. Or ce Sharvell est un tout jeune homme, presque un enfant, que ni moi ni personne à bord ne songerions jamais à soupconner de si noirs desseins. Sur les questions du médecin, le pauvre malade a fondu en larmes, est devenu de plus en plus incohérent et a fini par dire toute espèce de folies. Le cas est grave : peut-être le temps y portera-t-il quelque remède ; mais, pour nous, Iversen est «un homme à la mer »; impossible, désormais, de lui imposer la moindre responsabilité, Un officier aveugle, un matelot détraqué, nous voici bien parés! Quel surcroit de soucis, s’il survient une catastrophe! Pour couronner le tout, les observations d'aujourd'hui montrent que nous reculons : trois milles de dérive vers le S.34E. Relourner sur nos pas n’était point dans le programme!

Toute la journée, l'équipage s'occupe à ranger contre les cloisons les planches et charpentes du baraquement, à replacer

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sur le pont les caisses qu’on en avait enlevées, à décharger les traineaux et à emmagasiner dans le cotre à vapeur les provisions pour hommes et bêtes que ceux-ci contenaient. Déménagement et emménagement sur toute la ligne. Peu à peu la Jeannette se refait belle; tout sera prêt pour marcher nordest ou nord-ouest, partout où le vent, les glaces voudront bien nous donner licence. Hélas! le charbon a trop diminué pour nous permettre d'employer la vapeur autrement que dans les cas les plus graves.

Le thermomètre, commençant à —3°,9, monte à +2°,8 vers six heures du soir, et s’arrête à —1°,1 : température des plus agréables et par laquelle nous ne regreltons pas les poêles.

5, — Continuation de la marche fâcheuse d’hier. Dérive, quatre milles et demi vers le S.1/20. La brise, qui souffle du

nord, est ici seule en cause. On tâche de se consoler à l’idée que ces changements de route à toute variation de l'anémomètre indiquent une détente des glaces plus grande que nous n'osions espérer. Jour après jour, j'attends une délivrance qui n'arrive pas, quoique de tous côtés se montrent des reflets d’eau.

Chipp n'a pas un instant à lui, mais sa besogne avance à souhait; les ponts seront bientôt en ordre; chaque chose, dans le navire, aura trouvé son coin; il ne restera plus qu’à meltre en place le gouvernail pour appareiller dès que la moindre chance se présentera de marcher vers le nord.

Dimanche 6 juin. — Cet hiver, dans mes beaux rêves, j'assignais au mois de mai la débâcle de la banquise et notre libération. La cinquième partie de juin est déjà passée, et nous sommes toujours au milieu du désert de glaces. Enfin, nil desperandum!

A dix heures du matin, au moment où j'allais passer la revue, survient une averse de vraie pluie! Quel plaisir de la voir tomber! Quelle jouissance de l'entendre battre le pont au-dessus de nos têtes ! Par malheur, ça été bien court : rien comme de bonnes ondées pour amincir la surface des bancs!

A l'inspection, je trouve le navire admirableinent tenu. Le spardeck est tout à fait débarrassé en vue des manœuvres fulures; reste à savoir quand la Jeannette sera remise à flot, si son tirant d’eau sur l'arrière lui permettra de bien évoluer sous voiles.

Je lis les articles de guerre, puis, dans la cabine, le service

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divin. La consommation du charbon va redescendre à son chiffre minimum; cette semaine on en a brûlé 650 kilogrammes.

7. — Les observations d'aujourd'hui ne sont pas encourageantes : latitude 74°4’37"N., longitude 177°27'E. Par ces brises du nord-ouest, je m'attendais bien à voir le navire quelque peu poussé vers le sud-est; mais avec quel chagrin me faut-il constater que, depuis hier, nous avons perdu sept milles trois quarts sur cette avance si lentement et si péniblement gagnée! Encore si nous allions vers l’est! il y a sans doute des découvertes à faire dans cette direction; mais à l’ouest! autant vaudrait essayer de passer au travers d'une muraille de pierre! Des ciels d’eau, de tous côtés, nous narguent par la vue de l'impossible. Le vent s’obstine à souffler du nord-ouest; demain nous aurons reculé un peu plus; espérons que ce sera vers le sud-est, sinon, nous pourrons nous considérer en roule pour la côte de Sibérie, sans honneur ni profit pour notre entreprise. Mais nous ne perdons pas encore courage !

Nos hommes raclent les bordages pour les repeindre ensuite à neuf, En dépit de notre morne entourage, nous voulons que la Jeannette ait bonne mine. Chipp s’est multiplié; le navire sera prêt à partir aussitôt que sonnera l'heure tant désirée. Sweetman fixe les palins aux embarcations; Nindemann vernit les habitacles, et leur fabrique de jolies petites « pantalettes ».

Les feux de la cabine et du faux pont sont définitivement éleints; notre précieux combustible ne sert plus que pour la cuisine et pour l’alambic. Les premiers jours, le froid nous incommodera quelque peu, mais l’idée d'utiliser nos économies aux découvertes de l’été et au chauffage de l'hiver prochain nous en consolera, j'espère. L'eau pour le thé du soir bout maintenant à la vapeur, au moyen d’un tube adapté par Melville à la chaudière Baxter.

8. — Toujours vers le sud-est et sans doute jusqu'à ce qu'un ouragan, soufflant de ce côté, nous renvoie sur l’ancienne route.

9. — Un mille au S.12E., depuis hier. Mais il ne vaut guère la peine d'en parler, car, à six heures du matin, s’est levée une brise sud-est qui fraichit de plus en plus, atteint à minuit une vélocité de dix-huit milles et nous promet encore mieux pour demain, Le thermomètre, qui était à —7°,10, monte

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