‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 54 sur 148 · LPS RARE ER QE TALENTS · texte numérisé non relu

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En mai, quand la glace nous portait vers le nord-ouest, nous nous sentions presque aussi heureux que si notre navire eût fendu librement les vagues de quelque vaste chenal, car nous avancions vers le but. Mais, à partir du 4 courant, nous ne faisons plus que perdre la distance gagnée; le navire se retrouve aujourd’hui sous la inême latitude qu’il y a trente jours, et à quinze milles seulement plus à l’ouest. Voilà ce qui pourrait s'appeler « reculer en arrière ». C’est un mois de flambé, ou pire encore, car nous sommes dans une mer moins profonde, où la houle aura peu d'action pour provoquer la débâcle. Les reflets d’eau indiquent cà et là des ouvertures que l’on voit changer d'un moment à l’autre; il ne s’en est probablement pas produit de bien considérables. Près du navire, &:ns les endroits où l’eau rejelée par les pompes s’est gelée sur la vieille glace, il se forme de petites mares qui rendent la marche difficile et incertaine, la mince couche se brise, et nous voilà barbotant jusqu’au genou. Sous les cendres et les débris de couleur foncée, la glace se troue rapidement; l’eau coule dans la tranchée au moyen de rigoles qu'ont creusées le docteur, Melvilic et Dunbar, et, sous sa température, les couches inférieures vont s’éroder et se réduire. Le navire se dégage un peu tous les jours : « berceau et tout », il semble s'être relevé de 10 centimètres, indiqués par la baisse de l'eau sur le doublage.

M. Dunbar et les chasseurs battent les alentours, et de Lemps à autre tuent quelque veau marin que les chiens remorquent à nos quarliers; mais les ours brillent par leur absence : il y a beau jour qu’on n’en voit plus les traces. Ils ont évidemment émigré au continent, où la « saison des nids » leur promet une nourriture plus variée que les phoques égarés sur notre radeau.

19. — Sept milles S.47E, depuis hier. Il est surprenant que la dérive soit si faible, car, pendant les dernières vingt-quatre heures, des vents nord-ouest ont donné, dont la vitesse variail de seize à vingt-quatre milles; la banquise peut avoir échoué, et quoique la sonde indique jusqu’à 23 brasses 1/2, il serait possible que notre marche fût influencée par un arrêt des glaces. Des grains, des rafales, de légères neigées, voilà une journée de juin sous ces latitudes,

Dimanche 20 juin. — Une autre semaine est défunte, ct nous,

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L'HIVER EN ÉTÉ, 283 loujours cloués en place! Au lieu de me plaindre de ne pas avancer, je devrais rendre grâce à Dieu de ce que le navire nous reste encore, mais l’humaine faiblesse reprend de temps à autre ses droits.

Inspection à dix heures. Le navire semble tout battant neuf sous son revêtement de peinture. Newcomb, tout triomphant, nous apporte une douzaine de moustiques trouvés sur la neige, sans mouvement, à demi morts, comme si le vent les eût amenés de bien loin.

21, — Le jour est venu, le jour s’en est allé, et sauf que c’est le plus long de l’année dans certaines parties du globe, — ici le soleil nous reste les vingt-quatre heures lout entières, — je n'ai pas grand'chose à en dire. Dérive, depuis le 19, onze milles 3/10 S. 68 E. C’est très décourageant. Ma devise : « Espoir toujours et quand même! » est sans doute excellente ailleurs, dans le monde « naturel »; mais, au milieu de la banquise, elle fait meilleure figure en théorie qu’en pratique. Impossible d'imaginer rien de plus énervant que notre vie acluelle, rien qui use plus vite la patience et l'entendement! L'absolue monotonie, le cercle invariable des heures, le jour qui s'ouvre sur les mêmes choses et dans les mêmes circonslances où la veille au soir on avait fermé les yeux; les mêmes figures, les mêmes chiens, la même glace; la certitude que demain sera tout à fait semblable à aujourd’hui, sinon encore plus fastidieux ; l'impuissance de faire quoi que ce soit, d'aller n'importe où, de changer un iota à la situation présente; revenir sans cesse à l’idée que nous consommons des vivres et brûlons du charbon sans autre résultat que d'entretenir notre existence; savoir que, si cela continue, notre entreprise aura piloyablement avorté: toutes ces pensées, quand je m’assieds le soir pour écrire les incidt ‘: ‘lu jour, se pressent dans ma lle avec une force irrésistisie, et si ce n’était « le son doux el sublil » qui vient murmurer à mon oreille que tant de labeurs et de zèle ne peuvent être perdus, je me laisserais envahir par le désespoir!

Tous nos livres sont lus, nos histoires contées, nos jeux de @arles, d'échecs, de trictrac abandonnés depuis longtemps. Le Malin, quand on se réunit au déjeuner, le « départ » n’est pas lrop mauvais. On discute les rêves remarquables; on rit de

ceux qui sont amusants. Chacun met sur le tapis ses théories particulières au sujet de notre dérive : allons-nous au nord-est, au nord-ouest? Les foies de veau marin servis sur notre table s’altirent les éloges de l'assistance. On s’enquiert de la température extérieure, de la direction et de la vélocité du vent: il neige presque toujours, — un élé charmant! Le repas fini, pipes et cigares s’allument à la ronde; Chipp va à ses sondages et revient en annoncer le résullal, sud-est ou sud-sud-est, L’audiloire maronne. Dunbar et Alexey partent pour la chasse aux phoques avec leurs chiens, dont plusieurs leur échapperont en roule. Le docteur examine ses deux « grands malades », Danenhower et Iversen. Melville croque tel ou tel sujet pour mon journal, chantonne, fredonne, s'évertue à émoustiller nos camarades, à leur prouver, par son exemple, qu’il est lemps de commencer le travail du jour. Danenhower ne déparle pas — sur tout et le reste, avec ou sans auditeurs. Le docteur moralise entre ses observalions, je fume, M. Newcomb prépare les spécimens ramenés par la drague. M. Collins n’a pas encore paru : il ne se lève que vers midi. Pendant ce temps les hommes se sont mis à l'ouvrage; on expédie un traineau et des chiens pour charrier la neige du lessivage; on nettoie les ponts, on jette la sonde; le grattage et le peinturlurage du navire continuent. Le cuisinier prend livraison des ralions de la journée; les officiers se dispersent sur la glace, creusent des rigoles, inspectent les chiens, calculent la déperdition super: ficielle, se perdent en conjectures sur ce qu’elle sera demain. On descend la drague; on la remonte. Je prends une allitude méridienne du soleil; puis nous allons diner. Refumer, dessiner, chanter, creuser canaux et fossés, s’occuper quelque peu, regarder les chiens, faire de vains efforts pour attraper un bout de sieste; puis on se secoue, on travaille de brie et de broc; à cinq heures et demie, je me mets aux observalions pour le lieu et l’azimut; je descends calculer dans la cabine et porte le point sur ma carte, On soupe à six; la dérive revient sur le tapis; on recommence à fumer, et nous tuons le temps de notre mieux. A dix heures, ceux qui le peuvent vont se coucher; les bruits s’éteignent, je rédige mon journal el le livre de bord, et jusqu'à minuit je relève les observations de météorologie. M. Collins, Chipp et le docteur m'y remplacent

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L'HIVER EN ÉTÉ. 28 ensuile pendant quatre heures chacun. M. Collins les reprend à midi; moi à six heures, M. Melville à huit; il me les repasse à dix, et voilà nos journées.

Naturellement, le fond et le détail de nos repas ne sauraient olre très variés : conserves de viandes, salaisons, rôlis d'ours ou de phoque ne changent point de goût d’un mois à l'autre. Chaque jour de la semaine à son menu, mais ce menu revient la semaine suivante, et ainsi de suite. Nous le savons par cœur et connaissons d'avance les plats qui vont être Géposés sur la lable. Parfois le maitre d'hôtel nous fait la surprise d’une salade de pommes de terre, — régal trop rare maintenant : elles sont presque toutes pourries, — d’un foie de phoque, d’une langue d’ours. La nourriture, en somme, est « saine el abondante », l’eau tout à fait pure, notre pain, quelque chose de merveilleusement frais. Malgré nos désappointements quotidiens, le petit monde de la cabine reste serein, même gai.

Le lemps à aujourd'hui une physionomie des plus incerlaines : des rafales, un peu de pluie, un soupçon de neige, de la brume, beaucoup de reflets d’eau dans le ciel; hélas! et beaucoup de glace sur la mer! La lempéralure oscille entre —1" et —0,5.

22. — On a mis la dernière main à l’asticage général en soudronnant le gréement. M. Newcomb a tué une belle mouelte de Ross, très rare. Avec les deux de l'automne, cela nous en fait trois.

23, — Très rares, ces oiseaux? Ailleurs, c’est possible, mais Aneguin vient de nous en apporter un quatrième. Les quarliers d'ours disparaissent peu à peu des enfléchures, mais, pour suslenter bêtes et gens, nous avons un nombre respeclable de veaux marins : vingt-sept! Les chasseurs en tuent un ou deux par jour. Jusqu’à présent, on les enfouissait dans la neige pour les préserver de la chaleur! mais quand nous reparlirons, les soutes vides nous seront un fameux garde-manger. Un ne voit plus de morses : depuis que le temps redevient moins froid, l'absence presque continue du soleil ne les engage suère à s’allonger sur les glaces. Ce mois a élé éminemment maussade, et quoique le thermomètre soit moins déraisonnable (il oscille maintenant autour de 0°), la moiteur de l'air nous transit d’outre en outre, La surface des bancs est pâteuse, et,

par endroits, recouverte de plus de deux centimètres d’eau, Impossible de porter des mocassins; les chaussures de caoutchouc compriment désagréablement les pieds ; il faut en revenir aux bottes de cuir, que l’on graisse avec assiduilé pour les rendre imperméables; elles n’en sont pas moins très froides et très dures. Pour moi, je ne les mets que sur la glace ou dans la grande cabine ; dans ma chambre, j'ai une paire de chaudes pantoufles que Dunbar m'a confectionnées avec des peaux d'oiseaux.

Les cendres et débris de toutes sortes, jetés autour du navire, creusent rapidement le champ : peu à peu notre coque se découvre; son berceau se réduit aussi; nous nous relevons, de deux centimètres par jour, en moyenne, vers notre ancienne ligne de flottaison.

Dans un moment de confiance, je me suis marqué le 4 juillet, anniversaire du baptème de la Jeannette, comme l'époque où nous quitterions la banquise, et je serai l’homme le plus heureux au nord du Cercle polaire s'il en peut être ainsi ! Depuis que le gâchis de nos alentours rend si difficile l'emploi du traineau pour aller chercher la neige, nous remplissons de l’eau des flaques la citerne du spardeck; le temps est devenu assez tiède pour que nous ne craignions plus de la voir geler.

Notre quotidienne besogne se traîne dans l’ornière habituelle: le navire dérive toujours au sud : partant, le « baromètre social » se maintient très bas. Quant à nos camarades à quatre pattes, les circonstances extérieures leur sont des plus indifférentes. Que le soleil brille ou se cache, il ne leur en chaut guère, pourvu que la provende soit abondante. A leur nouveau régime de chair d’ours et d’entrailles de phoque, ils sont ronds comme des boudins, et absolument réfractaires à toute fatigue, à tout travail. Si le soleil se décide à nous rendre visite et que la température monte à zéro, il est curieux de les voir haletants, cherchant l’ombre, pendant que nous nous sentons à peine à notre aise. Leur épaisse toison est un excellent nonconducteur.

24, —— Rien.

25, — Une autre mouette, tuée par Aneguin, et neuf phoques. La dernière cartouche du brave Alaskien a blessé un ourson,

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L'HIVER EN ÉTÉ. 987 qui, tout sanglant, a pu s'évader par le chenal ouvert à 3 kilomètres sud-est du navire. Le thermomètre est généralement entre — 0°,5 et 0°; à trois heures du soir il monte à + 3°, Oh! si sculement toute une semaine je pouvais le tenir à 351 Pourlant le dégel se fait; les masses qui pèsent sur le pourtour de la quille diminuent; le niveau de l’eau s’abaisse; elle marque à l'avant 2",93.

26, — Dérive de huit milles N.85°0. Est un jour; ouest le lendemain; puis nord; puis sud. Quand en finirons-nous! Notre marche, maintenant, semble orientée vers l’ouest-sudouest. Très encourageant, n'est-ce pas? Une ouverture de 3 mètres de large vient de se produire à mi-chemin de l’ancienne passe. Reflets d’eau partout.

Dimanche 27 juin. — Inspection et service divin. Du nid de corbeau il est facile de voir que nous occupons juste le centre d'une grande île de 2 kilomètres de rayon, ceinte d’un fossé large quelquefois de près de 500 mètres. Les glaces se détendent donc, sous celte latitude ? Je commencçais à en douter.

28, -— M. Dunbar a lancé ce matin le youyou dans le chenal nord-ouest; il en rapporte treize canards. Notre camarade a navigué dans la passe près de quinze milles sans en trouver le bout; elle avait, par endroits, jusqu’à 1200 mètres de large. De chaque côté se dressent les falaises de vieille glace, émergeant de plus de six pieds ; en dessous elles plongent si loin que l'on n’en peut découvrir l’arête inférieure. Est-ce enfin la route de notre délivrance ?.. Je reste des heures à muser sur ls moyens de faire traverser à la Jeannette les 2 kilomètres qui nous en séparent. Mieux aurait valu n’y point fatiguer ma pauvre cervelle, l'allée vient de se refermer sous mes yeux. Que serait devenu le navire, coincé entre ces terribles parois!

L'eau a beaucoup diminué dans les cales; le petit ruisseau de l'arrière est tari et notre moulin chôme souvent. Le navire et son piédestal de glace se relèvent peu à peu; aujourd'hui la ligne d'eau est, sur l'étrave, à 2",84; nous donnons mainlenant sur la bande de 4° sur tribord (3° pendant tout l'hiver), et de ce côté notre doublage est à 10 centimètres au-dessus du niveau liquide. La surface du banc est criblée de petites mares qui nous fournissent l’eau de service, et font de charmants hvoirs pour nos blanchisseurs. Mais, chose vraiment désespé-

rante, nous sommes à la fin de juin, et la glace se forme encore la nuit sur ces laquets !

29, — Rien encore! Dérive depuis hier, trois milles S. 31°0, Pourtant j'espère, je veux espérer! La passe de M. Dunbar s’est complètement reclose, sauf, çà et là, quelques flaques qui en indiquent la direction générale. Ligne d’eau sur l’étrave, 2",75,

30.— Le mois de juin, j’ai la douleur de l'écrire, nous laisse à cinquante milles S.9°E. de la position où nous étions à son commencement, à peu près sur le même parallèle que du 16 au 17 mai. Six semaines entièrement perdues ! Latitude 72°19/41"N, longitude 178°27'30"E.; en vingt-quatre heures, nous avons parcouru vers le S.52°E, la distance énorine d’un mille. Cette fois, la coupe déborde ! Rester immobiles, ce serait assez, mais aller à reculons !

Pour la première fois depuis notre départ, j'ai dû sévir envers un des malelots. Boyd, un des chauffeurs, vient d’être condamné à faire pendant vingt-quatre heures garde sur garde dans la chambre des machines pour langage inconvenant et injures à un camarade. Le temps a élé superbe; à deux heures du soir, le thermomètre marquait +5° et n’est redescendu

qu’à +1°,10. Pas un nuage au ciel. M. Dunbar a fait tirer le youyou jusqu’à son chenal, qui s’est trouvé refermé : point de canards, par conséquent. Le seul butin de la journée est une septième mouelte de Ross. Si rares qu'elles puissent être en d’autres parages, elles commencent à nous paraître fastidieuses.

1 juillet. — Jour tiède, ensoleillé, radieux. Ciel pur, vent léger du sud, tempéralure variant entre +-0°,5 et +3°,3, el ce qui vaut encore mieux, nos observations établissent depuis hier une dérive de deux milles au N.40°E. Est-ce le débul d’une ère nouvelle? Allons-nous enfin marcher ?

Voici plus de dix mois que nous sommes dans les glaces: pourtant, aucun des prisonniers ne manque à l'appel. La santé du bord parait excellente, sauf les deux mêmes exceptions. L'œil malade de Danenhower ne va point mieux, el l’autre menace de s’affecter : il faut recourir de nouveau ct quolidiennement à la sonde et au bistouri. Jusqu'à présent notre ami supporte très bien l'épreuve, mais résisterait-il à un

second hiver dans la banquise? Il est maigre, pli de sa longue caplivilé, et cependant toujours serein, toujours gai, par-

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