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L'HIVER EN ÉTÉ. 289 lant de reprendre sous peu son service. Hélas! nous savons trop qu'il n’en sera jamais plus question ! Iversen paraît mieux; de temps à autre il a des accès de pleurs, mais ne semble plus hanté de son idée fixe de persécutions et de mutinerie.
Il nous reste 56 tonnes 1/2 de charbon. A tout hasard, j'en veux garder 30 pour le chauffage, la cuisine et la distillation de l'eau pendant un deuxième hiver. Il n’y en aura donc plus que 26 à consacrer à nos machines si les glaces daignent s’ouvrir devant nous. Or, la navigation sous vapeur nous en consomme 5 dans les vingt-quatre heures : en nombres ronds, j'en ai pour cinq jours. Et c’est avec cela qu’il faudrait atteindre le Pôle, trouver et franchir un passage nord-ouest..., ou s'en retourner les mains vides! Cette pensée me navre le cœur. Quel résultat de toute celte dépense d'argent! Quelle réalisation de nos rêves!
Aujourd’hui nos hommes ont creusé la glace autour et audessous du puits de l’hélice, dans l'espoir d'enlever bientôt et d'examiner celle-ci. Melville a essayé de la faire tourner à l'aide du vireur, mais elle était coincée trop raide. Le navire remonte peu à peu, mais n’est point encore dégagé de son lit de cristal,
2. — Le temps est si gloricusement beau que notre paresse forcée devient un supplice terrible. Le thermomètre monte de +1°,1 à +3° pour ne redescendre qu'à 0°. Cà et là des flaques se forment, nous montrant des eaux trop peu étendues pour la navigation, trop saumâtres pour qu'on les puisse boire, Rien à faire qu’à regarder s’évanouir une nouvelle et inutile journée.
3. — La fonte de la glace de superficie a tellement réduit la masse encore scellée au navire, qu’elle flotte avec lui dans l'eau; le niveau de celle-ci marque, sur l’étrave, une hauteur, ou, si l’on préfère, une profondeur de 2",62.
Les infiltrations diminuent de plus en plus. Depuis une ou deux semaines, un petit filet seulement courait à l'avant sur les fonds : il est tout à fait tari; coqueron et soute à farine sont secs comme de vieux os. Sous la chambre de chauffe il en passe à peine davantage. Nous laissons l’eau monter à 12 cenlimètres afin de pouvoir alimenter l’alambic, mettant en branle le moulin où manœuvrant à bras, lorsqu'elle arrive en trop
grande abondance. Les brises légères et les accalmies de ces derniers jours ont nécessité l'emploi de la pompe de cale du gaillard d’arrière, mais une douzaine de coups par heure suffisent pour la faire barboter, Impossible de dire la vraie cause de cette bienheureuse atténuation de la voie d’eau : descendre de 16650 litres à la quantité évacuée en quelques minutes par une pompe à main, est un progrès trop remarquable pour que je le passe sous silence : le décroit s’est produit peu à peu, Le tassement et le durcissement entre les couples de la farine d'avoine, du plâtre, du blanc de plomb, de l’étoupe, auront sans doute opposé à l'invasion une barrière rendue plus efficace encore par la diminution de pression due au relèvement du navire et de la glace qui le porte. L’asséchement du coqueron semblerait le prouver. Ce qu’il en reste dans la chambre de chauffe peut provenir de quelque source encore inconnue; la quantité est si minime que je ne m'inquiète plus guère.
Il faudrait visiter le dessous des soutes, mais je ne veux point entreprendre de les vider des 50 tonnes de charbon qu'elles contiennent encore : j'attends, j'espère toujours la débâcle prochaine qui nous permettra de repartir.
On a enlevé de dessous l'arrière toute la glace qu’on a pu atteindre, afin d'essayer de hisser l’hélice, mais il en reste assez pour la retenir solidement. Le navire donnant de 3 ou 4° de bande sur tribord, ses flancs de bâbord rappellent ceux d'une frégate : quand on est à quelque distance, il parait juché le nez en l'air, car l’avant ne tire que 2",60 et l’arrière monte à 8,66. Quelle sera sa ligne de fiottaison le jour où se brisera son berceau?
Notre dépense quotidienne en charbon s'élève à 77 kilogrammes : 50 pour la cuisine, 27 p ur l’alambic. Mais j'espère en finir bientôt avec celui-ci. Le dc leur, qui poursuit assidû-
ment une série d'expériences sur ‘ glace des buttons et sur l'eau des mares, me dit aujourd’h\ que, si cette dernière est décidément trop saumätre, il en a :cueilli sur les premiers des échantillons assez purs et ne : ntenant que deux grains de chlorure de sodium par gallon (: ",07 par litre). Lundi prochain, nous nous mettrons à la recolte en baril de certaines glaces superficielles qu’on fera fondre et qu’on essayera, pour en remplir, si possible, la citerne du navire.
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Tous les laquets de notre voisinage se recouvrent la nuit d'une mince pellicule, dès que le thermomètre descend à — 0°,5 ou —1°, indiquant ainsi le peu de salure relative de leurs eaux. Dans le jour, nos chiens en boivent largement; les hommes y lavent le linge. Ce matin, lessive au complet; le cuvier, la planche à laver sont installés sur la glace, et nos malelots occupés à manier le battoir, comme si Pôle et navire étaient à des milliers de lieues.
Au diner, les deux tables savouraient à regret les derniers restes de notre viande d'ours, cette excellente addition aux repas de l'hiver et du printemps. Mais plus de quarante phoques garnissent notre garde-manger et ramèneront un peu de variété dans le menu. On a servi dans la cabine les canards tués par M. Dunbar; puis nous passerons tous au veau marin. Position du navire : latitude 73224’ 13” N., longitude 178°34/E. Nous avons franchi depuis hier la distance étonnante de 1 mille 4/10 N.27'0. Mais j'accepte n'importe quoi, sauf de retourner au sud, Le temps est agréable et gai: sous ce soleil radieux qui pendant les vingt-quatre heures illumine l'horizon, je déplore de plus en plus notre impuissance à faire rien qui vaille.
Dimanche 4 juillet, où plutôt lundi 5, car, ayant dépassé le 180° méridien, je devrais changer notre date; mais je n'y veux point toucher, dans l'espoir que nous t&Ilons regagner l’est. Il ya un an, aujourd’hui, nous étions à San Francisco, où nous recevions la visite de lord Loftus, gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, en route pour Sydney. Quelqu'un, à diner, a rappelé ce souvenir. Certes, il s’en faut que nos rêves d'alors se soient réalisés! La physionomie de mes camarades me montre bien qu'eux aussi ne comptent plus guère sur l'avenir! Clavée dans la glace, enlisée plutôt dès le 73° parallèle, notre expédition ne saurait rivaliser avec la plus modeste des entreprises polaires. C’est le premier dimanche du mois, et, avant l'inspection du navire et le service divin, je procède à la revue générale et à la lecture des articles de guerre.
Lundi 5 juillet. — Anniversaire de l'Indépendance de l’Amérique; on arbore les couleurs nationales à la tête des mûts, et nous pavoisons avec nos flammes de signaux. Espérons que ladite Indépendance se trouvera fière de se voir célébrer en ces lieux pour la première fois : mais, ces lieux mêmes, le tenps
est trop gris pour me permettre d’en déterminer la longitude exacte; tout ce que je puis constater est une latitude de 73°26/7”, Le brouillard et une humidité qui nous transperce jusqu'aux moelles nous font une misérable journée. Le soir, en amenant les pavillons, nous les trouvons couverts de givre et tout gelés; il faudra les exposer longtemps au soleil pour les remettre en état.
6. — Toute la journée s’est passée à recueillir de la glace, à la fondre et à la verser dans la citerne. On choisissait les blocs avec le plus grand soin, mais parfcis un coup de pic, assené avec trop de vigueur, détachait des fragments qui donnaient de l’eau saumâtre. En général, la croûte de surface, molle et ressemblant à de la neige, en fournissait de suffisamment potable, mais si, par accident ou manque de précaution, la pioche atteignait la couche sous-jacente, il en résultait une solution imbuvable. Chipp et le docteur Ambler ont suivi les travaux de près et avec une sérieuse altention, essayant à plusieurs fois le contenu de chaque baril avant «c ie vider dans le réservoir, prenant toutes les mesures possibles pour nous assurer une boisson salutaire. Passer de l’eau distillée à la glace fondue est une entreprise hasardeuse ec! que peut seul justifier notre désir ardent d'économiser le combustible. Afin d'accélérer la fusion, un tuyau amènera la vapeur de la chaudière du cotre à la citerne du spardeck. Celle-ci peut contenir plus de 18 hectolitres, et dès qu’on l’aura remplie, nous ne brülerons de charbon qu’à la cuisine. Nos chasseurs constatent encore aujourd’hui que nous nous trouvons au milieu d’une île de glace de plus de 4 kilomètres de diamètre, et circonscrite de tous côtés par un étroit chenal.
7. — Le réservoir est plein d’une eau à peu près pure; nous arrêtons l’alambic : épargne quotidienne de combustible, 27 kilogrammes; repos bien gagné pour notre ingénieur et son équipe. Tout l’hiver et tout le printemps, chacun à son tour a été sur la brèche; ils ont organisé et réparé les pompes, distillé toute notre eau; depuis le mois de novembre, aucun d'eux n’a eu sa nuit entière de sommeil. A présent, l'homme de service donnera toutes les deux heures une douzaine de coups de piston; nous n’aurons plus qu’à suivre la routine ordinaire du navire et à attendre, jour par jour, la dislocation des glaces.
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Nulle part je n’ai éprouvé un silence comparable à celui qui s'étend sur ces mornes déserts dès que le vent s’évanouit, C’est à vous rendre fou! La nuit, quand tous les bruils cessent à bord, que les chiens dorment sur leurs tas de cendres ou de balayures, je descends sur la banquise pour ma promenade habituelle; à quelque distance du navire, je pourrais me croire le seul être vivant au milieu de ce blême paysage. Souvent, dans ces pérégrinations solitaires, je rumine le passé, je cherche à prévoir l’avenir, mais ce soir, ce silence m’a paru si pénible que j’ai dû regagner la cab'ae pour revoir mes semblables, leur parler, écouter leur voix.
L'eau court maintenant en longs ruisseaux sur la glace et se creuse de vérilables écluses par où elle retombe à la mer. Notre ancien trou de sondage, à 100 mètres environ par le travers de tribord, sert de déversoir à plusieurs rivières dont quelques-unes sont l’œuvre de nos mains. Leurs flots, en s’y précipitant, ont usé les parois, qui n’ont plus maintenant que 60 centimètres de hauteur et disparaissent sous des eaux tournoyant comme un Malstrôm. Au milieu semble s'ouvrir une grande caverne noire, et par cet ennui qui pèse sur nous, je suis presque tenté de sauter dedans, pour voir où elle conduit.
8. — J'ai dit ailleurs que la plus grande épaisseur de nos glaces tabulaires ne doit guère dépasser 2",40 environ. Au mois de septembre, lorsque le navire, après avoir traversé, presque de force, plus de 40 milles de chenaux, dut s'arrêter enfin, je le poussai entre deux bancs énormes dont l’arêle mesurait à peu près 4 mètres; sas doute deux plaques avaient glissé l’une sous l'autre et s'étaient soudées par suite du regel el de la pression. M. Dunbar, dans ses diverses, promenades, en à vu, assure-t-il, plonger si loin sous la mer « que le bout ne prraissait plus ». C’est un peu vague, aussi l’ai-je prié d’emporter une ligne fixée à un crochet qui puisse saisir le dessous du banc, afin d’en constater la hauteur. Il en a trouvé de 3 mètres, de 8,60, même de 4 et de 4,60, et dont la surface émergeait de 30 à 45 centimètres. Impossible qu’une seule assise ait semblable épaisseur. Je maintiens que la glace, une bis arrivée à 2,40 d’arête verticale, forme une couverture qui empèche le rayonnement de la chaleur de l'eau de dessous
et arrète ainsi toute congélation ultérieure. Un accroissement quelconque en hauteur doit être attribué ou à des dépôts de neige sur la surface, ou à quelque éperon projeté sous sa partie inférieure et que le regel y a réuni. Au mois de novembre, on se le rappeile, nous fûmes arrachés à notre berceau de glace et lancés dans l’eau libre, au milieu de laquelle la Jeannette naviguait comme sur FOcéan, mais pour être de nouveau clavée le lendemain. Le gel continua sans interruption du 28 novembre au 17 janvier, date où le banc formé autour de nous avait atteint l’épaisseur de 1",22. Puis les mensurations furent rendues impossibles par le bouleversement du 19, oùles bancs s’entre-choquèrent et s’entre-chevauchèrent de manière à n'être plus qu’un immense chaos. En creusant une tranchée autour du navire, nous arrivions à 1",22 avant que l’eau vint à s’extravaser, mais cette profondeur était due à l'amoncellement des débris et non au gel direct, La voie d’eau est à peu près supprimée; il est probable que notre quille a été soulevée par une avancée du banc qui, allégé peu à peu sous la fusion de sa surface, établit d'autant plus bas sa ligne de flottaison. Il faudra bien, pourtant, qu’il finisse par se briser !
9. — Dérive de près d’un mille vers le S.24°E. Une belle poussée! On déroule les voiles pliées depuis dix mois et qui se retrouvent en parfait état.
10, — Pluie et brouées; temps autrement désagréable que le plus froide des journées d’hiver. Le thermomètre oscille entre —1°,1 et + 1°,5, mais l'humidité nous transperce jusque dans la moelle des os.
Dimanche 11 juillet. — Position d'aujourd'hui : latitude 73°38/N., longitude 177°59’ 30/E,; c’est-à-dire, depuis le 9, dérive de 1 mille 4/10 au N.68°E. De mal en pis, car, par celle progression décroissante, nous serons immobiles avant qu’il soit longtemps. Attendre une couple de jours que le soleil vous permetle de prendre une observation, se leurrer de l'espoir que l’on marche à souhait, et constater ensuite une si faible avance, cela vous décourage terriblement un homme! Inspection du navire et service divin.
On chauffe maintenant l’eau du thé avec les débris de barils et de caisses vides. Ce précieux charbon, toujours!