Proverbes de Salomon, ch. xu1, vers
a pris fin hier à minuit; et, au grand soulagement de ceux qui en sont chargés, je décide que, désormais, on ne les enregistrera que toutes les trois heures.
6. — Le soleil se montre aujourd'hui et j'établis notre position : latitude 73°21’30"N., longitude 177°14'45"0, ; depuis le 2, le navire a dérivé de vingt-quatre milles au N.86°E,, bien moins que je n’espérais. Les brises ont donné, ces quatre derniers jours, tout autant qu’on peut raisonnablement l’attendre au milieu de la saison, et, forcément, les conditions de la glace doivent être meilleures que pendant le reste de l’année; il parait donc cerlain que vers l’est il n’existe aucun espace libre; d'ailleurs, la banquise n’est pas assez disloquée pour nous livrer passage. Les heures se consument les unes après les autres; aucune chance d'action ne se présente : je sens mon cœur défaillir. Se savoir une énergie, un zèle à tout oser, et Lourner sur soi-même comme un rat dans une ralière, quelle raillerie du: sort!
9, — Les observations d'aujourd'hui nous placent à une lalitude de 73°24'32"N. el à une longilude de 176°39/15"0.; dérive, depuis hier, 1 mille 7/10 N.22°E.; sondages, 39 brasses : la ligne de plomb resle à peu près verticale : nous sommes donc immobiles jusqu’à ce que la banquise reprenne ses zigzags sans but ni profit, Dans aucune des langues du monde je ne trouverais de mols pour rendre le désappointement amer, la mortification, la honte qui me pénètrent quand je vois ce secon:! #!6 disparaitre sans que nous ayons rien fail!
10, — Temps maussade, ennuyeux : brume et pluie du matin au soir.
11. — Bien loin de l'améliorer, chaque journée aggrave la silualion : la voie d'eau s’est accrue; pendant les dernières vingt-quatre heures, il a fallu, pour la maintenir, 1295 coups de la pompe de cale, landis que 240 y suffisaient depuis le 15 juillet. D'où cela provient-il ? La jauge de l'épaisseur de la glace, dans les endroits accessibles, montre une diminution de deux centimètres et demi depuis le 13 du mois précédent. La partie immergée, s'allégeant et se relevant par suite de l'érosion produite en dessus ou en dessous, aura peul-être débloqué l’étrave avariée et facilité l'entrée de l’eau. Des théories, toujours! mais le fait est là, et c’est lui que nous avons à
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combattre. Pour le moment, le moulin se charge de la besogne, et si nous sommes encore ici l’hiver prochain, il nous restera, grâce à Dieu, assez de charbon pour entretenir une pompe dans le baraquement,.
12. — Dérive depuis le 9, 5 milles 1/2 S.38°E. Le destin se moque de nous. Jusques à quand, Seigneur ?
13, — Arc-en-ciel à dix heures. Coucher du soleil à dix heures vingt minutes. Pour la première fois, depuis qu’il reprend l'habitude de descendre sous l'horizon, l'absence des nuages nous à permis d'assister à cet événement notable. Légères buées dans l'après-midi. J'en voudrais davantage : rien ne vaut le brouillard pour dissoudre les glaces.
14. — Le Lemps doux continue, et, la brise venant du nordest, il se peut qu’une partie de l'Océan soit libre dans cette direction. Encore une hypothèse, car nos arrêts forcés nous empèchent de faire autre chose que hasarder des conjectures sur ce qui se passe à cinquante milles de notre geôle. Cette supposition semble pourtant assez plausible, vu le vent, la pluie et la brume et l'élévation du thermomètre.
Dimanche 15 août. — La température est tiède; il bruine toujours. On ne saurait croire à quel point l'humidité de l'air agit sur les glaces. La chaude journée de soleil du 21 juin ne fit pas sur celles-ci la moitié de la besogne que dépêchent ces brumes : la surface du champ se pourrit sous nos yeux : elle est molle et spongieuse, toute criblée d’alvéoles, et si nous ne savions trop bien qu’en dessous il reste une épaisseur variant entre 60 centimètres el 6 mètres, je pourrais ètre tenté. d'y pousser mon navire. Hélas! il est encore scellé fort et ferme sur son piédestal, et celui-ci, en se soulevant, lui fait donner à la bande de 7°1/2. Sous chaque bossoir, des irous de 30 centimètres à 3",80 de large traversent le banc d'ouire en outre.
A 800 mètres de tribord, à 1600 de bäbord, deux allées semicirculaires se sont formées, l’une sous l'influence du vent d'est, l'autre sous celle du vent d'ouest; notre voisinage immédiat est redevenu une île. Si le navire pouvait appareiller sur cette eau vive, nous aurion. it plaisir d'y naviguer en rond. Il est vrai que les glaces, en se rapprochant, mettraient bientôt un lerme tragique à ces petits voyages, car, dans les fissures, la banquise nous montre le charmant et consolant spectacle de
parois hautes ds 7 à 12 mètres. A dix heures, inspection du bord et service divin. Sondages, 39 brasses 1/2, le fil indiquant une dérive marquée vers le nord-est; fait assez curieux, car, toute la journée, de légères brises ont soufflé de ce coin. En ce moment donc, la glace marche contre le vent. Lourdes averses de pluie entre dix et onze heures du soir. A minuit, un ciel d’eau remarquablement chargé se montre vers le sud.
16. — Brouillard et buées. Swectman travaille à la charpente du bäraquement, que je veux agrandir pour l'hiver prochain; il partirait des bossoirs et couvrirait le spardeck au-dessus du faux pont tout entier.
17. — EL ainsi, jour par jour, notre « glorieux élé » va s’'évanouissant, et nous restons les bras croisés. Il est dur, au delà de toute expression, d’arpenter les glaces le matin et de conslater que rien n’y a changé depuis la veille. Le soir, notre dernier regard parcourt ce que nous avions vu à l'aube, et cela dure depuis un an bientôt. S'élancer dans la lice, bouillant de zèle et d’ardeur, et rouler sur la poussière au premier pas! M'écrierai-je comme Hamlet : « Faut-il boire du verjus? manger un crocodile? » Que ne ferais-je, moi aussi, si sculement nous pouvions modifier le présent élat de choses et commencer enfin l’action! La température est certes assez chaude {+ 1°,5), le broillard règne et gouverne, les deux conditions les plus favoravies possibles — sauf une tempête qui amènerait la débâcle, — et pourtant nous sommes encore ici, tenus en chartre close; de méchantes pelites mares s’élalent près de nous, profondes de quelques pieds; deux ou trois pertuis seulement descendent jusqu’à la mer. Celle mer est-elle condamnée à porter à jamais sa rigide cuirasse? Où sont les débouchés de la banquise, car, certainement, elle doit en avoir : le dégel de la saison d’élé n'étant point à comparer avec le volume des glaces produites par le gel de neuf mois, il ne faudrait pas beaucoup d'années pour que l'océan Polaire ne fût plus qu’une masse solide sur toute son élendue; mais il est certain que le détroit de Béring ne leur sert point de déversoir. Toutes ou presque toutes celles qu'on y re’vontre errantes ont été formées dans la région même. Autant que j'en puis juger, les nôtres n’ont aucune orientalion régulière, mais se meuvent avec lenteur sous l'impulsion des vents, el,
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L'HIVER EN ÉTÉ. 309 grincant et geignant, reprennent leur équilibre dès que la pesée se relâche. Cet Océan serait donc sans marées.
En dérive comme nous le sommes, impossible de faire des observations au marégraphe. En automne et en hiver, les s\ \gies furent marquées par de fortes convulsions de la glace, et cette régularité nous semblait témoigner de l’action de la lune. Mais vicille ou nouvelle, au preinier ou au dernier quartier, celle-ci ne paraît maintenant avoir aucun effet; la banquise reste immuable comme une île de roche. Plus au nord en ce moment que pendant cet hiver, nous avons peut-être dépassé la région des marées de la côte sibérienne, tout en étant encore au sud de celles qu’on dit exister à de plus hautes latitudes et monter ft Coscendre dans le détroit de Mac Clure. S'il en est ainsi, nous nous trouverions dans un espace de morte eau, et notre navire, comme ceux de Franklin, n'irait jamais plus avant, Mais qu’y a-t-il dans ce nord? Il est difficile de croire qu'une impénétrable barrière de glace s’élende entre nous et le Pôle; pourtant, depuis l'ile Herald, nous n'avons pas aperçu le moindre coin de terre.
Nos sondages quotidiens et les températures de l’eau ne sont point encourageants; celle de surface mesure toujours +1,11, provenant, inutile de le dire, de ce qu’elle recoit les rayons du soleil et en retient longtemps le calorique. On trouve —0°,56 à 2 brasses au-dessous; — 1°,11 au fond. À 4° 1/2 au-dessus du point de congélation de l’eau salée, la couche inférieure des sluces ne peut se dissoudre rapidement, Celle de surface se vourr!! et se fond à l’action du soleil, du brouillard, de l’eau :roius froide sur les abords; mais, sous la ligne de floltaisun, cile garde la dureté de la pierre, tout comme au eæur de Fhiver,
On ne saurait émettre d'hypothèse sur l’âge ou l’origine de celle glace irrégulière et d'épaisseur variable. Au mois de novembre, lorsque nous fûmes expulsés des vieux champs, le navire se trouva au milieu d’un petit lac d’eau vive. Des mensuralions répétées et faites avec le plus grand soin ont montré que la carapace formée peu à peu sur cette ouverture avait, le 4 février, 1",6: de hauteur, D'autres bancs se glissèrent en dessous et interr.:npirent nos observations, mais nous n’exagérons pas en disau: ‘elle a dû arriver à 2,15; le 13 juillet,
elle était à 1,52; aujourd’hui nous ne constatons que 1,05, Si déjà notre été à passé, — et il serait absurde de l’attendre encore au 18 août, — ce décroit de 1",10 peut être considéré comme le dégel d'une saison; les 1",05 restants serviront de base à l’apport du prochain hiver. Nous avons assisté à la naissance de cette glace, mais qui supputerait les années pendant lesquelles ont monté à 3",50, 4, 5, 6, 10, 12, 14 mètres d'épaisseur constante, ces bancs dont les débris s’empilent en pyramides de 8 inètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer! Quant à la profo:2"7 ntteinte en dessous, il est souvent impossible d'en jug plomb arrive, par exemple, à 4 mètres; nous nous aperce. as qu’il s'arrête sur une saillie du champ; un second éperon s'avance plus bas, parfois un troisième, et, à 7 ou 8 mètres, l’anfractuosité des parois nous empêche de continuer.
18. — Autour de nous, le paysage polaire s'étend encore immobile et figé, mais une merveilleuse température de 0° à + 49,5 nous ramène l'espoir. Cette chaleur me paraît lourde et par moments étouffante; le brouillard la rend plus intense. A notre grande surprise, les sondages d'aujourd'hui nous ont donné 44 brasses sur vase, gravier ct fin sable blanc.
Un nouveau nom sur la liste des malades : le matelot H, H. Kaack. Il est tombé sur le faux pont; le bras droit portait sur l’angle d’un capot d’écoutille et s’est cassé au coude. Le docteur à réduit la fracture sans difficulté et nous promet un résullat sérieux; un travailleur de moins pendant quelques semaines, voilà tout.
19. — L'événement de la journée a été la conquête d’un ours. Dunbar, parti ce matin avec Alexey, est revenu à cinq heures avec la grande nouvelle, Tous deux battaient la banquise, lorsque l’Indien, qui s'était un peu écarté, appela l'attention de notre ami par un signal convenu d'avance, un croassement de corbeau. Jetant les yeux autour de lui, Dunbar apereul, nous dit-il, « l’ours le plus gros qu’il eût jamais vu, un vrai colosse », qui suivait ses pas sur la glace; il se baisse pour ne pas effaroucher maître Martin, et quand celui-ci est bien à portée, Alexey tire, l'animal tombe. Mais une longue expérience nous a appris qu’une première balle dépêche bien rarement ce gibier : les deux chasseurs furent moins élon-
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: L'HIVER EN ÉTÉ. 31t nés que marris de le voir se remettre sur ses paltes'et détaler prestement, quoiqu’un filet de sang découlât de son côté gauche. Par bonheur, il courait dans la direction de deux des nôtres, Nindemann et Bartlelt, qui avaient leurs fusils et purent l'achever. On envoie le traineau et les chiens; ils nous rapportent un ours de taille fort modeste, long de 1",95 et dont le tour ne mesure pas 1",40 : tant la surprise en avait grossi les proportions pour Dunbar! Le corps a recu les honneurs de l'ensevelissement dans la glace, où il se conservera frais, soit pour notre table, soit pour les repas des chiens. Trois fois par semaine, leur pitance provient du charnier aux phoques.
20. — Journée qui ne mérite guère de lignes. Cet aprèsmidi, le soleil a ouvert ses rideaux pendant quelques minutes, lrop lard pour que nous puissions déterminer la latitude, trop tôt pour prendre des contacts.
21, — J'ai déjà parlé deux fois de la salure des glaces ; mais ce sujet est de telle importance pour la santé d’une expédition polaire, qu’on me permettra d'y revenir. Il serait impossible de consommer habituellement l’eau formée sur «nos » champs sans s’exposer à contracter bientôt le scorbut. Certains voyageurs assurent qu'ils avaient trouvé et employaient de la glace suffisamment pure, quoique d’origine marine. Mais, raconte le docteur Walker, ies gens du Fox creusèrent trop profond dans les mares de neige fondue que le gel avait de nouveau saisies, et en retirèrent de la glace trop salée pour les usages journaliers. Voici nos expériences de l'été : le 7 juillet, pour la première fois depuis l'automne, nous récollions de la neige et des raclures de surface, je veux dire des débris de cristaux au sommet de vieux mornes, en assez grande quantité pour remplir notre citerne d’eau vraiment très présentable. La chaleur et la réverbéralion du soleil pendant ces longues journées avaient dissous la masse et la criblaient de petits trous ; le sel filtrait au travers et se déposail au fond; pas tout, cependant, car un très léger nuage laitcux s’étendait dans l’eau quand on l'essayait au nitrale d'argent, Cette neige et cette glace furent recueillies avec beaucoup de soin, placées dans des barils et portées au navire; on faisait fondre plein une tasse du contenu de chaque fût et l’on y appliquait le réactif; puis, d’après le résullat, on le gardait
ou on le vidait au dehors. Tous les malins, régulièrement, cinq ou six boucauts venaient s'ajouter aux autres sur le gaillard d’arrière, où ils restaient soumis à l'influence de l'air extérieur ; la neige du dedans se dissolvait peu à peu. C’est de là qu'on retire la provision à fondre dans la cuisine. Or l'eau d'aujourd'hui nous à semblé très saumâtre; nous avons craint d’être arrivés à la ligne au-dessous de laquelle s'accumulent les dépôts de sel. Au cours de ses expériences, le docteur Ambler a pris, dans un des barils inspectés il y a quelques jours, de l’eau qu’il trouve en contenir beaucoup trop; pourtant, la neige du même récipient lui avait paru très pure. Ce curieux résullat cest digne de remarque : la neige de ce fût, exposé au soleil, s’élait ramollie et creusée d’alvéoles ; le peu de sel des couches supérieures avait suinté en bas avec les gouttes d’eau fondue. Naturellement, il est impossible d’assurer que la neige d’un baril tout entier soit absolument identique à celle de l'échantillon, puisqu'elle a été prise en divers endroits et à diverses profondeurs. Si elle se trouvait toute semblable, la liquéfaction d’une partie donnerait exactement la même proportion de salure que la liquéfaction du Llout. Rappelons cependant que, plus l’eau d’origine contient de sel, plus bas en est le point de congélation, ct, par suite, celui de fusion. La glace plus saturée commeuce la première à se dissoudre et à déposer son sel; celui-ci tombe au fond en une solution concentrée qui peut être impropre à la boisson, tandis que la neige des couches supérieures fournit de l’eau potable. Notre méthode d'examen et d'essai est la seule possible. Certes, il vaudrait mieux fondre le baril tout entier et l’analyser ensuile, mais cela demanderait bien plus de charbon qu'aucun navire n’en peut emporter.
Je voudrais dégager des considérations précédentes l’idée que la glace marine, dans quelque circonstance ou quelque lieu qu’on la recueille, quels que soient son âge ou son épaisseur, la température de l'air au moment où elle s’est cristallisée, le nombre de gels ou de dégels qu’elle a subis, donne une boisson perfide et dangereuse, dont les expéditions polaires doivent éviter de faire usage. En dépit des essais les plus minutieux, il y aurait quatre-vingt-dix neuf chances contre une d'introduire dans le système assez de sel pour que
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L'HIVER EN ÉTÉ. 313 l'accumulation affaiblit le corps et l’empéchät de résister au scorbut, dont les faligues ou les intempéries peuvent être l’occasion ou même la seule cause. Deux lignes suffiront pour noter l'arrivée et le départ de cette journée. Quelques heures de soleil, par larges taches seulement. Brumes et brouées le malin et le soir.
Dimanche 22 août. — Mon trente-sixième anniversaire, que j'aurais bien passé sous silence sans un incident de cet aprèsmidi.
Depuis quelque temps, je consacre quotidiennement plusieurs heures à naviguer avec le youyou dans tel ou tel des chenaux ouverts autour de nous, afin d'étudier le décroît des glaces et de chercher un point plus faible par où je pourrais réunir mares et ruisselels en un passage qui nous conduisit à l'Océan, Ces allées sont si exiguës que, dans les unes, c’est à peine si je réussis à nager de mes deux rames, dans d’autres je ne fais que godiller. Elles coupent irrégulièrement la surface du champ par des lignes courbes, par des lignes brisées : un vrai dédale ; on dirait le labyrinthe de Hampton-Court.
Aujourd’hui, je suis sorli seul comme d'habitude, et, après avoir navigué sans encombre pendant près de 2 kilomètres (1/2 seulement à vol d'oiseau), j'enfile une passe étroite ct longue où je suis obligé de prendre la godille. Assis de face à l’arrire, les deux mains occupées, je ne pouvais guère tourner la lête pour voir à l'avant. Au bout de quelques minutes, pensant que j'approchais d’un coude du chenal, je regarde pardessus mon épaule : à ma profonde stupéfaction, mes yeux Sarrélent sur un ours, immobile à une trentaine de mètres et paraissant non moins ébahi que moi. La scène eût mérité les honneurs de la photographie. Que faire! Prendre bravement la fuite? mais s’il se lance à mes trousses, la partie sera trop inégale, la route jusqu’au navire n'étant qu'un chaos de butlons el de flaques. Et, tout indécis, je restais dans mon canot, l'étranger me contemplant à loisir. Pas la moindre allée d’eau entre nous deux ; un ours, d’ailleurs, ne s’en inquièle guère. Lui faire perdre contenance, le tenir sous le magnétisme de Mon regard, on voit cela dans les romns; la chose est moins tommune ici. Puis Martin se remet de sa surprise et s’achemine de mon côté. J'appelle de toutes mes forces : « Ohé du
navire ! à l’ours! à l’ours ! » Pas de réponse. Il était à moins de 15 mètres déjà; je distinguais parfaitement l'endroit où les poils plus courts de la face finissaient sur son joli mufle noir. À ma voix il s'arrête, me considère tout élonné; je m'époumonne d'autant plus : « Ohé du navire! » J'entends enfin les cris répétés de « On y va! » Je calcule mes chances; je clame de plus belle, relevant ma rame pour lâcher de parer s’il fait mine de mettre la patte sur l’embarcalion; mais il demeure planté sur ses quatre jambes comme s’il ne pouvait s'expliquer ce qu'était cet intrus. Les chiens et les hommes arrivent en courant et détournent son attention: il semble comprendre que l'aventure pourra tourner mal et gagne au pied avec une telle promplitude que, lorsque les chasseurs débouchent sur le terrain, il était déjà hors de portée.
Moralilé. — Ne voyager jamais sur la glace ou sur l'onde sans se pourvoir d’un bon fusil.
Inspection du dimanche et service divin.
23, — Voilà dix jours que nous n'avons pu prendre une seule observation; et, chose singulière, pendant tout ce temps le thermomètre est resté exceptionnellement haut, je veux dire au-dessus de 0”. Tout ce qui dépasse le point de congélation nous parait une lempéralure très remarquable, et digne d’être mentionnée.
24, — Il y a quelques jours à peine, le soleil restait sur l'horizon les vingt-quatre heures de sa course, et ce soir, à minuit, je ne puis lire l’anémomètre sans lanterne; les thermomètres à brillante surface métallique n’en demandent pas encore autant. Depuis deux semaines, on rallume la lampe de la cabine à neuf heures, pour cause de temps sombre ct pluvieux. Hélas! hélas! le second hiver frappe décidément à la porte, et la saison a passé en vain. Notre malechance s'étend à tout : les chasseurs ne rapportent ni poil ni plume. On voit des veaux marins, on les lire : ils coulent immédiatement à pic. C'est la période de la mue, ils sont très maigres : unt épaisse cuirasse de graisse ne les soulient plus au-dessus de l'eau. A d’autres époques, un phoque blessé surnage assez longtemps pour qu’on puisse lancer un kayak, ou l’atteindre au moyen de quelque glacon flottant; maintenant, ils disparaissent dès que la peau est trouée. Chipp et Dunbar ont vu qualre
ogooks.
trop lo
Tous désagré quer à :
de très
25, — salisfac!
lenir st ments € qu'on n ments d nus bic:
surtout, ment à empêch lié de :
préoceu elles se difficile slace, à
épaisset
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à moins ndroil où oli mufle tonné; je J'entends chances; lâcher de on; mais il ne pouns et les ention; il nal et gae les chasportée,
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“une seule temps le veux dire ongélation igne d'être
restait sur
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la lampe sombre et ément à la ce s'étend ne. On voit jatement à igres : une 1-dessus de nage assez l'atteindre s disparais- { vu qualre
L'HIVER EN ÉTÉ, 315 ogooks, ou plutôt le même ogook quatre fois, mais beaucoup trop loin pour le ou les viser.
Tous les promeneurs disent que la glace est usée, émiettée, désagrégée, et qu'un bon coup de vent suffirait pour la disloquer à souhait. Le malheur veut que, ces jours-ci, nous ayons de très légères brises du nord et un baromètre normal.
25, — Journée de travail assidu et qui nous donne grande salisfaction, Je désirais depuis longtemps savoir à quoi m'en lenir sur l’hélice, Qu’était-elle devenue au milieu des coincements et des pressions de l’hiver? J'avais quelque peu regretté qu'on ne l'eût pas retirée à l'automne, dès les premiers moments de notre incarcéralion dans la banquise ; mais je reconnus bientôt, lors des crises qui suivirent, celle du 19 janvier surtout, que sa présence dans le puits ajoutait singulièrement à la solidité de l’élambot; peut-être même avait-elle empêché une destruction qui nous eût mis dans l’impossibilité de repartir. La crainte de quelque avarie aux ailes nous préoccupait moins : nous en avons de rechange; pourtant, si elles se fussent Lordues ou très faussées, il aurait élé assez difficile de les enlever pour les remplacer par d’autres. L» glace, autour de l'arrière, mesure en certain: endroits une épaisseur de 2,70, et la surface en cst à 60 centimètres sous l'eau. Faut-il essayer des torpilles? Mais nous risquerions d’endommager le navire. La couper à la scie? C’est mieux, mais quel travail d’Hercule ! A la besogne, et tout de suite! Chipp fit installer les bigues par le travers de tribord et dirige la manœuvre, dans l’eau jusqu'aux genoux : Nindemann, debout sur la glace de bâbord et semblablement immergé, s’affaire à & portion de l'ouvrage.
Après avoir suspendu au bas de la scie une ancre pesant 30 kilogrammes, on attacha sur l’autre bout une corde passant d'abord par une poulie placée à la tête de la bigue, puis, pardessus le bastingage, à bord, où les hommes la faisaient marcher. Sur la glace, Chipp, aidé de deux matelots, pointait et “idait la scie, au moyen d’une‘barre amarrée en dessus de relle-ci. Jusqu'à midi, l’équipe de Nindemann forait, minait, lillait au ciseau le champ de bäbord, y pratiquant des trous nombreux qu’on reliait ensuite; puis elle s'occupa du côté de tribord, Dès que les bigues furent près du navire, on passa
le garant dans une poulie placée sur la grand’vergue, Le travail marchait à merveille, quoique laborieux et fatigant pour ceux qui dirigeaient la scie, les jambes dans l'eau. A deux heures et demie, la coupure allait atteindre le puisard de sondage ; crac! la glace se partage en deux immenses 'gäleaux qui remontent à la surface, au-dessous de la grande voûte, se vautrent comme des baleines et font rejaillir l’embrun de toutes parts. Tandis qu’on les enlève avec des crocs, d'autres hommes ouvrent le puits de l’hélice; Melville y descend pour voir où en son! les ailes. En essayant de virer l’arbre, il trouve que celui-ci ne tourne que fort peu : il en croit les ailes assez faussées pour venir buter contre le montant avant du cadre.
Glace
, il à 1 mètre au-dessous 2
7 de l'eau.
B, glace de plus de 3 mètres d'épaisseur, E, point de rupture de la glace.
C, bigues,
À, puisard de sondage. | D, trous forés par Nindemann et ses hommes.
(D'après une esquisse du capitaine De Long.)
A la fin de l'automne, lorsque notre voyage fut décidément enrayé, nous les avions laissées en position verticale, mais pendant les assauts de l'hiver elles ont accompli un huitième de tour. Par bonheur, après l’enlèvement de la glace, nous réussissons à les remettre en place, quoiqu'elles ne puissent plus tourner autour de l’axe; on hisse l’hélice, et, à notre grande joie, nous la revoyons en parfait état, sans même une égratignure; la surface en est brillante comme du cuivre neuf, Maintenant qu’elle est hissée, je prie notre mécanicien de faire encore un essai afin de savoir, si possible, pourquoi l'arbre ne voulait pas virer. Il peut s'être formé de la glace dans le manchon, et l’on s'en assurera‘ demain, en ôlant la charge de la boîte aux étoupes. Nous redescendons le pro-
pulse:
l'entei verte bord d'une
La co à l'avar trave, € tribord degré, | s'étend tribord entière, reste de drions « endomn mettre |
de pass
Une du niv au Lrav nous € naienl celle jc d'être d
26, ligure pérégri plantig l'alarm guin.
grande mais il lienner
ponne charni
ue, Le tragant pour u. À deux Lrd de sondleaux qui voüle, se mbrun de es, d'autres scend pour re, il trouve ailes assez L du cadre.
nn et ses hommes.
ace.
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L'HIVER EN ÉTÉ. 317 pulseur dans son puits, et j'espère qu'avant longtemps nous l'entendrons baltre les flots, en route pour quelque découverte digne de notre mission. Ici je copie sur le journal du bord mes notes sur l'état du navire, après le déplacement d'une partie de son chevet de glace :
La coque plonge soudain de 18 centimètres à l'arrière, pour se relever, à l'avant, d'un centimètre et demi; la ligne d'eau marque 2",16 sur l'élrave, et 4,12 sur l'étambot. Le navire donne à la bande de 8°3/4 sur Wribord: le changement de flottaison ne l’a fait incliner que d'un quart de degré, mais il n'a pas encore été arraché de son piédestal de glace qui s'élend des grands porte-haubans bâbord aux porte-haubans de misaine tribord en passant sous les bossoirs, et probablement sous la quille tout entière, Il ne serait peut-être pas difficile de haler la Jeannette et ce qui reste de son berceau dans la flaque ouverte à l'arrière; mais nous craindrions de donner à l’eau encore plus de jour pour pénétrer dans l'étrave endommagée, Qu'y gagnerait-on, d'ailleurs, sauf l'agrément d'avoir à remettre les pompes en marche, car, dans aucune direction, nous ne voyons de passe praticable !
Un examen immédiat n'ayant montré aucune augmentation du niveau de l’eau dans les cales, et pas une goutte ne filtrant au travers de l’avarie supposée dans la coursive de l'arbre, nous croyons que les petits ruisseaux dont j'ai parlé provenaient de la fonte de la glace entre les couples. Ainsi finit celle journée si bien employée et dont nous avons tout lieu d'être contents.
26, — Grande excitation chez nous; quatre ours, dont un figure dans le garde-manger. Collins, en rentrant d’une de ses pérégrinalions, entrevoit dans le brouillard la silhouette d’un plantigrade, errant sur la glace à quelque cent mètres. Il donne l'alarme, la meute se précipite, suivie de Nindemann et d’Aneguin. Notre visiteur tourne tête sur queue et, s’enfuyant à grande vitesse, plonge dans une mare rencontrée sur sa route, mais il ne l’a pas franchie que déjà les chiens l'entourent et le liennent en respect; l’un d’entre eux pousse même la témérité jusqu’à mordre le nez de Sa Seigneurie toutes les fois qu'elle veut « prendre terre ». Aneguin et Nindemann font feu, ce dernier avec succès. Nous accourons pleins de joie ; on harponne le butin, on le remorque triomphalement jusqu’à notre charnier polaire.
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A peine notre gibier est-il en place qu’on signale trois autres ours, cette fois du côté tribord. Rassemblés sans bruit sur la poupe, nous attendons, carabines en main. C’étaient une femelle avec deux oursons presque adultes. Les chiens, affairés à leur pitance sous le bossoir de bäbord, n'ont garde de se déranger, Le plus profond silence règne autour de nous. L'expérience nous ayant prouvé qu'il ne faut pas se fier aux balles à longue portée et que ces animaux, blessés même grièvement, trouvent encore des forces pour échapper aux chasseurs, nous préférons les voir approcher davantage, puis les abattre à la fois d’un feu de peloton: dix canons de carabine sont rangés sur la lisse de tribord.
La mère marchait en tête : les deux petits suivaient. Lentement et de paisible allure, la tête au vent, le cou allongé comme une vache, le nez décrivant des courbes gracieuses en mesure avec son pas, elle avançait, se laissant paresseusement choir dans l’eau quand elle rencontrait des passes; elle y nageait à loisir et, reprenant la glace, se retournait vers sa progéniture pour l’encourager à traverser l’onde amère. A deux cents pas, ils font halte, l’ourse commence à s’alarmer du spectacle étrange que lui offre le navire; elle flaire, elle renifle, puis se décide à battre en retraite. Nos fusils partent ; elle tombe, un des pelits lève une patte et l’agite comme s’il était blessé aussi; tous les deux se précipitent sur la mère; nous tirons dans le tas jusqu'à ce que la fumée nous le cache. Les chiens s’élancent dès le premier coup de feu : Dunbar, Ericksen et d'autres courent après. Quand le nuage se dissipe, nous voyons le trio délalant à grandes enjambées; deux d’entre eux évidemment atteints, car nous distinguons sur la glace deux traînées de sang parallèles; mais la meute ne veut et les hommes ne peuvent traverser les allées où les ours se précipitent sans hésitation. Saulant dans le youyou, le docteur, Chipp et moi commençons à leur suite une course au clocher, mais bientôt le gibier est hors de notre vuc: Dunbar et Ericksen s'acharnent sur ses traces el réussissent même à culbuter le dernier ou:son, pour quelques secondes seulement : les fissures et les passes donnent aux fugitifs une trop grande avance, et nos camarades sont enfin forcés de faire halte. Dunbar m’a décrit la sollicitude de la mère, son anxiété pour ses petits; ceux-ci s'arrélaient parfois, mais l'ours,
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L'HIVER EN ÉTÉ, 319 en dépit de ses nombreuses blessures, les poussait en avant, couvrait leur retraite, les jetait à l'eau de son mufle, quittait la glace la dernière, Je trouve cruel d’estropier ainsi ces infortunées créatures qui vont souffrir et peut-être mourir sans nul prolit pour nous, Mais c’est la gucrre; nous ne demanderions pas mieux que de les tuer du premier coup. A moins que l'on ne tire presque à bout portant ou que l’on n'alteigne une parlie vilale, une balle ordinaire de remington ou de winchester ne vaut rien; il en faudrait employer d’explosibles. Si les chiens ne réussissent à entourer l’ours et à le tenir en arrêt, il pourra être touché une demi-douzaine de fois et conserver encore assez de vie pour s'enfuir. Sur la glace ordinaire, la parlie est déjà très inégale pour un seul chasseur, mais, sur ces champs coupés de mares et de ruisseaux, la poursuite devient d'une impossibilité absolue. L'eau est trop profonde pour la passer à gué, et les chiens préfèrent un détour de 2 kilomètres à une traversée de 3 mèlres. Grand sujet de causeries pour l'après-m' le soir; dissertations à l'infini sur les ours de toute esp le toutes couleurs.
Cet après-midi, le docteur et moi, dans notre vaine course après le gibier, avons vu un endroit où la large lache vermeille qui le recouvrait nous fit croire d’abord qu’un des blessés s’y élait couché; en l'examinant de plus près, nous reconnaissons de la neige rouge, une de ces colonies d’infusoires sur l’origine végétale, marine ou cosmique desquelles on n'est pas encore d'accord: M. Ambler en a emporté et l’a étudiée au microscope; pour lui, c’est tout simplement une algue, un jrulococcus probablement.
J'avais oublié de dire que M. Collins a découvert des parcelles de fer magnélique dans du sable et du gravier trouvés par M. Dunbar sur la glace à 2 kilomètres vers l’est.
Sauf l'épisode entraînant de la chasse aux ours, nos hommes ont travaillé sans relâche à scier et à retirer la glace déplacée hier autour de l'arrière. L'équipe du mécanicien soccupait à faire tourner l’hélice. M. Melville désembraya la machine de l'arbre et trouva qu’on pourrait la remettre rapidement en marche; puis il la réembraya et enleva la charge de la boite à étoupes de l'arrière jusqu’à ce que l’eau y pas- &ät librement. 11 essaya alors de virer à la fois la machine
et l'arbre, mais sans beaucoup d’effet. L'obstacle lui semblait être dans le manchon, car on y catendait un bruit comme de l’écrasement d’un corps assez dur; supposant que des cristaux de glace avaient pu s’y amasser, il a arrangé la boîte à étoupes de manière à y entretenir celle nuit un petit courant d’eau qui en facilitera le dégel.
27. — Journée de brouillard, impénétrable comme un mur. Thermomètre : maximum <+1°,65, rainimum —0°,6. Comme hier, nos hommes coupent et halent plus loin des fragments du piédestal. Le flanc de tribord est dégagé des porte-haubans de l’avant jusqu’à l'arrière : l’eau vive s'étend en diagonale sous Ja quille, du bossoir de tribord à la hanche bäbord: l'espacs libre est assez grand pour que ie navire y flolle, si nous parvenons enfin à le délivrer. Ce soir, un des débris du champ, pivotant sur lui-même, a frappé, d’une pointe qu’il projetait sous l'eau, la coque de la Jeannette au niveau de ma chambre. Le choc n’a pas élé violent, mais toutes nos membrures ont frémi de la poupe à la proue, montrant que la glace est lout juste en équilibre et qu'il suffira d’une faible secousse pour nous en débarrasser; encore quelques jours de dégel, et le navire va glisser dans l’eau, et nous saurons à quoi nous en tenir sur l'étendue de ses avaries.
Melville s’est remis à l'œuvre; le courant introduit dans la boite à éloupes n’a pas amené de grands résullats, Il en enlève toute la charge et y dirige un fort volume d'eau. Cette fois, le succès est compiet, la glace disparait presque par enchantement : machine, hélice, arbre, tout marche avec ensemble; nous replaçons l’éloupe; chaque chose sera prête au moment du besoin.
28, — J'ai enfin réussi à prendre des relèvements : le navire est à 73°37’ de latitude nord, à 177°13’ de longitude ouest, au N.42°0., ou à vingt-quatre milles de notre position du 13. Qui dessinerait {ous nos zigzags, qui mesurerail l’espace que nous avons labouré pendant celle période? Au moins savons-nous maintenant où nous en scmmes! Le brouillard n’a pas manqué de revenir; chose curieuse, le baromètre s'élève et le vent souffle du sud.
Dimanche 29 août. — Une autre semaine perdue, el nous toujours dans le même étet! « Toutes choses, disait saint
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Paul, concourent à notre plus grand bien », je le crois; mais qu'il est difficile, impossible plutôt, d'en retirer la moindre consolalion! Notre situation ne peut que s’éterniser. Ces derniers quinze jours, la douceur de la température et son influence probable sur le dégel de la banquise me donnaient quelque espoir, mais le thermomètre est redescendu ce malin, etil s’est formé sur les mares une pellicule de glace nouvelle qui n’a pas fondu avant midi. Un second hiver dans la geôle est une perspective peu plaisante; pourtant, j'en jurerais, aucun d’enre nous, officier ou matelot, ne se plaindra des dangers à courir où des déconforts à endurer.
Mais comment ne pas se dire : « Une fois l’hivernage passé, serons-nous en meilleure voie? » Après un an de marches et de contremarches, nous nous trouvons à cent quarante milles nord-nord-ouest du point où nous arrêta la banquise. Supposons que douze mois encore nous soyons destinés à exécuter des promenades analogues, l'automne prochain nous verrail au 76/30’ parallèle, à huit cents milles du Pôle, à près de cinq cents de tout établissement sibérien, sans charbon, sur un navire faisant eau, et peut-être incarcérés comme aujourd'hui. A ce taux, il faudrait six années pour atleindre l'objectif de notre entreprise, Mais à quoi bon ces chiffres! Aussi bien un homme pourrait-il essayer de délerminer par l'algèbre le jour et l'heure de sa mort. Au temps présent suffit sa peine !
Celle longue continuation de la brume et de l'humidité et les heures que, tes pieds dans l’eau, nos hommes passent à scier ces épaisses tables de glace, ont causé l'accumulation d’une quantité de linge et de vêlements mouillés. Jai donc fait rallumer, vendredi, le feu dans l’entrepont. 70 kilogrammes de charbon y ont passé, mais des habits stes sont pour nous de première importance. Sweelman a entrepris de modi- , lier le baraquement en cas de nouvel hivernage, et, comme tout ce qu'il fait, il le fait à fond, nos hommes auront une maison presque neuve et ne ressemblant plus à l’ancienne. Non moins habile charpentier que joyeux compagnon, il mérite, el au delà, toutes les louanges imaginables. Je n'oublierai
jamais ses efforts et ceux de Nindemann pour aveugler la
\oie d'eau le 19 janvier et les jours suivants. Inspection et service divin; sondages par 37 brasses; dérive
nord-nord-est indiquée par le fil à plomb. Brises légères du sud d’une vitesse de quatre milles à l'heure; à minuit elles fraichissent jusqu’à dix; cependant le thermomètre est tombé à — 2°.
La glace aurait-elle envahi déjà le détroit de Béring et l'océan qui s’élend entre nous et la Sibérie ? S'il en était ainsi, il faudrait renoncer à l'espoir d’une mer libre au nord. Brume
et bruine comme à l'ordinaire; j'ai pourlant pris de bons relèvements, qui confirmeni l'exactitude de ceux d'hier,
Du nid de corbeau, le spectacle est on ne peut plus décourageant. Glace, glace et toujours glace! De nombreux ruisselets circulent, des trous d’eau s'ouvrent dans notre pelit bassin, mais, au delà du rempart qui naguère formait des falaises de 6 à 12 mètres de haut et n’est plus qu’unc masse de billons confusément empilés, le désert de la banquise s'élend, incommensurable au regard, parsemé çà et là d'élangs noirs, et sans allées, sans chenaux, sans passes qui permellent au navire d'avancer ou de reculer.
30, — L'almosphère paraît enfin décidée à s'éclaircir. Ce soir, à dix heures, la brume s’est comme enroulée du firmament, laissant un ciel clair et bleu, où monte une lune radieuse ; à minuit, Jupiter et Aldébarar : font leur apparition : depuis le printemps, nous n'avions pas vu d’éloiles. Mois la température s'abaisse aussi; elle tombe brusquement à — 3,25 malgré le vent du sud-est, Il semble que, vers le sud, l’eau soit déjà recouverte : une bande de phalaropes venant du nord montre que, de ce côté aussi, elle se referme, si tant est qu’elle } ait jamais existé ! Quel avenir devant nous!
Le pauvre vieux Tabac, arrivé à un point où il eût élé cruel de ne pas le délivrer de la vie, a recu le coup de grâce aujourd'hui; son corps n'élait plus qu'un squelelle; sa tête avail
enflé bien au delà du volume ordinaire, Couché sur la glace,
que sa chaleur faisait fondre, il disparaissait peu à peu dans son gite. Certes, depuis longtemps, il ne nous était d'aucune utililé, mais un chien même me semblait avoir droit à l'existense, tant qu'il la pouvait conserver dans ces tristes régie. : le voilà fini maintenant; ses fidèles amis, Prince, Tom el