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CHAPITRE XII

(11-25 juin 1881)

Derniers assauts. — Le navire se fend. — Un déménage vivres ct provisions, — La Jeannette coule à pic. — Le bivouac sur la glace. — Préparatifs de retraite, — Traineaux. — Les malades. — Ordre de marche. — Départ, — Difficultés de la route, — Les bagages. — Pluie et neige. — Les fissures de la glace. — Bacs el passages d’eau, — Brouillards. — Une bonne journée de travail. — La rouline quotidienne. — Les éclaireurs,

(Avant la catastrophe de la Jeannette, M. De Long, en plus du livre de bord, écrivait tous les soirs le journal particulier auquel nous avons emprunté la plupart des pages qui précèdent. Plus tard il dut se borner à un seul récit, que nous copierons désormais, sauf pour la première journée, inscrite au livre de bord. — Éd.)

Vendredi 10 juin, date du navire (samedi 11 juin, date correcte, l'expédition ayant dépassé le 180° méridien et se trouvant alors dans l'hémisphère est). — A minuit dix minutes, la glace se rouvre soudain le long de la coque, la Jeannette:se relève, Branle-bas général ; on remonte à bord les quelques objets restés sur la glace. Le navire a repris à peu près son ancien équilibre : sa ligne de flottaison marque 2,72 à l'avant, 3",78 à l'arrière. Un gros bloc de glace paraît encore sous la quille. Dès la première alarme, nous avions fermé la porte de flot du compartiment étanche, mais l’eau n’entre presque plus; on n'en voit filtrer qu’un très mince filet.

De nombreux espaces libres se montrent dans le voisinage; la glace semble très disloquée : je donne l’ordre de remonter le gouvernail, afin d’être prêts à appareiller, s’il y a lieu. On le

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remet en place sans autre difficulté que l’accumulation de cristaux de gel autour des aiguillots; nous déblayons le pont pour laisser tout le champ possible aux vergues et aux espars quand on mettra à la voile.

Aulant qu’on peut s’en assurer en regardant à travers l’eau sous les voûtes, il n’y aurait pas d’avarie à l'arrière. On se hâte d’'élonger des haussières par le bossoir et par la hanche; et l’on amarre temporairement le navire aux glaces de tribord en le plaçant autant que possible dans la même porte. Sous l'eau, le long de l’étrave à bâbord, une des liures du beaupré parait cassée au ras du brion. Je suppose que le banc épais qui a pesé si lourd contre l’étrave a maintenu l’écartement du bout des bordages de gabord; dès que le navire s’est soulevé, les extrémités se seront rejointes, refermant une partie de l'ouverture et diminuant l’avarie, car !2 ligne, ou, pour mieux dire, le niveau de l’eau se trouve au-dessous du faux pont. Done, je n'aurai, je l'espère, aucune difficulté à conserver le navire à flot et à le conduire dans quelque port, s’il est enfin délivré de la banquise !

Sondé sur 33 brasses, fond de boue. Dérive rapide à l’ouestsud-ouest.

Samedi 11, date du navire (date réelle, dimanche 12 juin). — A sept heures trente du matin, la glace s’ébranle, 45:80. magnétique avance de 50 ou 60 centi- 7 mètres vers bâäbord, puis L s'arrête : une bordée s’occupe à en haler une large plaque dans un canal ouvert près du bossoir, afin d'amortir, si possible, le choc que nous redoutons.

À dix heures, en eux, la pesée se porte sur ce point; la table est mise Avant l'assaut final. en pièces et tout rentre en son repos; l’esquisse ci-dessus peut donner une idée de la position du navire et de ses alentours.

A quatre heures de l'après-midi, nouvelle attaque sur tout

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le bossoir de bäbord; la glace pousse violemment le navire contre celle du côté opposé; il donne de 16° à la bande. Les cloisons des soutes craquent et gémissent; les vaigres de tribord se disjoignent; les coutures s'ouvrent d’un à trois centimètres. Je donne immédiatement l’ordre de descendre sur la glace solide les embarcations de tribord : on obéit vile et bien. La glace heurtant contre bâbord se dirige aussi en biais vers l'arrière; ce dernier mouvement, non seulement soulève le bossoir bâbord, mais enfonce la hanche de tribord, la pousse contre la glace et empêche le navire de se relever au-dessus de la pression. M. Melviile était dans la chambre des machines : il aperçoit aux parois une large fente; la glace retenait si solidement l'arrière et le côté tribord, que le navire se brisait en deux sous la pesée exercée contre un de ses flancs; l’eau montait déjà dans les soutes. J’ordonne de transporter sur la banquise la moitié du pemmican déposée dans la maison, tout le pain, les chiens, les traincaux... A quatre heures, un instant d'arrêt dans la pression nous permet de voir que la glace s’est rejointe en dessous du navire : nous ne courons aucun danger immédiat, peut-être même les avaries ne sontelles pas irrémédiables. Le navire s’inclinait de 22° sur tribord et s'élevait à l’avant de 4’6”, tout le bossoir bâbord étant visible à cette même hauteur au-dessus du brion. (Celui-ci, nous l’avions constaté le matin, était faussé et courbé de 60 centimètres sur tribord, montrant ainsi que l'allaque du 19 janvier 1880 avait eu lieu de bäbord à tribord, et non dans le sens contraire comme je l’avais supposé.) A cinq heures, l'assaut se renouvelle avec une furie terrible. Le navire craque, se fend partout et à grand bruit. Le spardeck se bombe et la muraille de tribord paraît encore une fois sur le point de rentrer. Je donne immédiatement l’ordre de descendre provisions, habits, couvertures, les papiers de bord, de mettre les malades en lieu sûr. On travaille avec énergie; la glace avance de nouveau; la pression devient épouvantable. A six heures la coque s’emplit à vue d'œil. On ne songe plus maintenant qu’à rassembler le plus possible de matériel; nous ne nous arrêtons que quand l’eau envahit le spardeck. Le navire élant alors incliné de 30°, la partie tribord du pont est bientôt immergée, la lisse sous l’eau; le niveau de celle-ci atteint la

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vassole des écoutilles. Tout son côté tribord évidemment ouvert par le travers du grand mât, la Jeannette coulait. Le pavillon était déjà hissé au mât de misaine; nous faisons nos derniers préparatifs de départ. A huit heures précises nous quittons le navire.

Réunis sur la glace, nous trainons provisions et bateaux le plus loin possible des fissures inquiétantes; on dresse les tentes pour la nuit. Je fais l’inventaire de nos ressources :

Pemmican d'Amérique. 885* Fromage. . . . . . . 68: PA ee AE . 590* Extrait de malt. ALTO AICOO ee OUR . 1180! Jus de citron.. . . , . 1/2°*! Sucre cassé, . , , + . 45,5 Paquets de cartouches SUCTO nn br Venice TR remington.. . . . . 2000 Thés ire . 45!,5 Whiskey.. . . . . . 41,50 Tablettes de bouillon de Eau -de- vie | (une bon mouton. . . . . « . 43% bonne). us 41,50 Tablettes soupe mouton 80! Jusde citron étwhishey: gi Extrait de Liebig.. . . 68°,25 Eau-de-vie.. , . . . . 7°" Conserves de poulet. . 114* Grand cotre.

— de dinde, . 65*,25 Petit cotre.

l'arine de maïs., . . . 16,35 Baleinière.

Pieds de porc. . . . . 5°,65 Youyou métallique. Langue de bœuf. . . . 14*,50 Youyou M'Clintock. Oignons., . . . . . . 19* 6 tentes.

Achards.. . . . + . . 8* Sacs de nuit.

Chocolat. . . . . . . 54*,50 33 havresacs pleins. CAO 0e 10780 5 fourneaux.

Tabag ene ras 93* 3 traincaux pour les embar- Veau salé, . . . . . . 22* cations.

Café moulu. , . . . . 93: & traineaux M'Clintock. — engrains.. . . . 26* 2 — Saint-Michel.

Jambon... . . . . . . 20* 2 boîtes à médicaments.

A minuit, un coup de sifflet donne le signal du repos.

Dimanche 12 juin (lundi 13). — A une heure du malin, la glace s'ouvre au beau milieu du campement; il faut tout transporter plus loin. Le mät de misaine tombe; le navire est tellement soulevé de l’avant que les bras des basses vergues touchent les glaces. À deux heures, on se recouche; le matelot de quart reste à veiller.

Trois heures : le sommet de la cheminée est sur le point de

disparaître. Quatre heures : la Jeannette reprend soudain son équilibre,

puis elle enfonce peu à peu. Le grand mât de hune tombe à lribord; puis le petit mât de hune, et enfin le grand mât, qui casse au portage des drosses. Quand le navire sombre, il ne reslait plus que le mât de misaine.

Neuf heures : branle-bas général; déjeuner; je fais réunir pour les distribuer tous les objets d'habillement. En plus de ce que contiennent les havresacs et de ce que chacun porte sur soi, je relève :

Chemises de molleton.

Caleçons. . . . . . .

Chemises de flanelle. .

Paletots,.

l’ardessus..

Pantalons de drap. . . 20 Couvertures de four- PURE leo 8 Couvertures de laine. . 18 Capuchons.. . . . , . 13

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