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LES MARCHES SUR LA MER GLACÉE. 459 geurs avec traîneau... mais je ne puis réussir à mieux faire. Toutes nos banderoles, guidons et pavillons flottent au vent en l'honneur d'un anniversaire!, que nos circonstances rendent pour moi bien mélancolique. Il y a juste trois ans, au Havre, on baptisait la Jeannette : glorieux étaient mes rêves, nombreux furent les compliments ; tout a sombré avec mon navire! Jélais loin de songer que, trois ans plus tard, moi et mes hommes serions jetés au hasard sur la banquise errante, sans avoir fait le moindre de ces lravaux que nous promettait l’avenir, sans autre histoire à conter que la perte du navire remis entre mes mains. Mon devoir envers mes camarades est de consacrer à les ramener au pays tout ce qu’il peut me rester de force et d'intelligence ; mon devoir envers celles dont l’existence m'a élé confiée est de tout tenter pour les rejoindre... sans cela, j'y pense souvent! mieux vaudrait être descendu sous les flots avec ma Jeannette! Mais puisque rien n’arrive qui ne soil ordonné pour notre bien, je veux regarder mon malheur en face et combattre jusqu’au bout! Ce sera dur, tout de même, de savoir qu’on dira de moi : « Il a entrepris d’aller au Pôle et acoulé son navire dès le 77° parallèle ! »
Coucher à neuf heures du matin. Lever à six heures du sir; déjeuner à sept, départ à huit. À 300 mètres du campement, nous tombons sur une ouverture large de 50 mètres, el, comme maintenant nous lirons deux véhicules à la fois, le passage sera d'autant plus difficile; un vaste glacon flotte au milieu de la crevasse : il va nous servir de passerelle volante. J'envoie querir le youyou, j'amarre le gâteau; on y embarque le deuxième cotre et une couple de traineaux, et je remorque le tout à l’autre rive; ainsi de nos précieuses provisions; plus loin, il faut établir un second bac, puis quelques ponceaux, et l’on aborde enfin le vieux champ que Dunbar el Moi avions visité hier avant que les mouvements de la jeune flace eussent formé toutes ces fractures.
5. — À une heure du matin seulement, on s’assied pour diner. La neige s’abat en gros flocons; nous fixons les carrés de caoutchouc aux plats-bords des bateaux pour nous abriter
1. Déclaration par le Congrès de l'indépendance des États-Unis d'Amérique, 4 juillet 1776. (Trad.)
pendant la halle : « une pelite foire champêtre », disent nos gens en riant : à cela je réponds que beaucoup de nos compatriotes, aujourd’hui en pique-nique à Hoboken, ne seraient pas fârhés d’avoir un pelit brin de notre froidure; mais d'aucuns rélorquent qu'à leur tour ils voudraient bien changer avec eux, et je ne souffle plus mot.
A deux heures, nous reprenons la marche. De temps à autre, il faut s'arrêter pour jeter des ponts; les clairières se multiplient; la banquise entière se met en branle: pendant un quart d'heure surtout, les écroulements à droite et à gauche sont terribles à contempler. De vastes bancs prisonniers sous d’autres réussissent à se libérer. émergent à la surface, plongent encore et, comme des baleines colossales, surgissent du milieu des flots grondants; à chaque collision des champs, de larges pans s’arrachent, s’arc-boutent, s'empilent en pyramides de 10 mètres de haut; des masses de blocaille se ruent à l'assaut d’une avancée, la rompent, la soulèvent, la dressent audessus de la plaine comme une immense tour. De longues poinles de glace — on dirait des socs gigantesques, des groins de Léviathan — hérissent de toutes parts la surface de la banquise; celle-ci crie, clame, gémit; les « museaux » défilent lentement, pouce par pouce; des dalles de 10 mètres de haut montent dans les airs, perdent leur équilibre, se fendent, se brisent en blocs énormes qui croulent et s’éparpillent au loin. Il semblerait pourtant que nous ne sommes plus sur la glace paléocrystique. Notre route d’hier et d'aujourd'hui nous a conduits à tr: ers des glaces rappelant plutôt celles qui entourent l’île Herald; sauf quelque vieux champ çà et là, elles paraissent provenir d’un seul hiver el ne dépassent guère une épaisseur de deux ou trois mètres. Si je ne me trompe, nous sorlirions maintenant de la banquise errante pour entrer dans la glace ferme qui entoure les iles Liakhov ; en ce cas, je l’espère, nous ne tarderons pas à trouver des chenaux favorables.
Chipp est loin d’être aussi fort qu’il voudrait nous en convaincre. M. Ambler a suspendu les doses quotidiennes de whiskey pour voir ce qui en résulterait : cette nuit (pendant les heures de repos, veux-je dire), notre ami n’a pas mangé, n’a point dormi, n’a fait que gémir et s’agiler dans son sac. C’est Dunbar qui nous en informe, car, à entendre le malade, il scrail
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tout à fait « remonté sur sa bête »; il recommandait à Dunbar d'appuyer son assertion près du docteur. Dans son zèle à partager nos fatigues, il essaye de se persuader qu'il peut travailler comme nous.
A six heures du matin, nous arrivons au lieu de campement : élape, 3,700 dar !e direction du sud-ouest. Lever à six heures du soir; aéjeuner à sept. En route à huit. A 500 mètres du bivssac, nous franchissons une veine d’eau sans trop de tablature; puis un excellent ruban de glace se présente où nous tirons allègrement jusqu’à ce qu’un remblai de larges dalles vienne barrer la voie et nous obliger à creuser une tranchée. Les sapeurs et mineurs font merveille; nos transports passent les premiers, mais, devant les embarcations, la glace s'ouvre tout d’un coup et complique fe riblement les manœuvres; enfin bateaux et altelages sont en sûreté. Pendant ee lomnps, je jalonne la voie, que Dunbar élargit ensuite avec le traineau à chiens, et je retourne à mes travailleurs. Vers minuit, le soleil essaye vainement ‘e tirer ses rideaux; une brume molle et basse s’obstine à couvrir l'horizon du sudouest. J’espérais tant voir la terre! Il neige parfois; parfois le brouillard nous environne, froid, humide, pérçant.
6. — Nous dinons à une heure, après moins de 2 kilomètres de marche et sur les rives d’un affreux dédale d'eau et de débris de bancs. Le vent tourne au sud-sud-ouest et commence à fraîchir; la brouée devient plus aigre, plus glaciale que jamais. À deux heures, on réussit à capturer un bac sur lequel on embarque deux transports et les traineaux à chiens. Pendant cette traversée de près de 200 mètres, une des amarres casse; le youyou dérive assez loin ; il faut passer les bateaux à la rame. A quatre heures tout notre bagage est à l'autre bord. Après avoir franchi de même une nouvelle fraclure, on se taille une route au milieu des mornes et des pointes de glace; puis, au moment où l’avant-garde touchait au bout de ses 4 kilomètres de la journée, une crevasse se forme, large d'une centaine de pieds. Presque toujours, je me tiens à l’arrière de la caravane pour voir que tout soit conduit à bon port, et rien n’était encore prêt lorsque à mon tour j’alteignis le courant. Mais un vaste glaçon découvsrt juste à point nous permet de construire un pont; à six heures, la lête du convoi
gagne le campement, à sept heures et demie, enfin, j'arrive avec les derniers traineaux, et m'assieds pour souper, grelot. tant, affamé, mouillé jusqu'aux moelles. Ericksen, qui n'a pas dormi la nuit dernière pour cause de mal aux dents eta souffert tout le jour. rentre avec le youyou : — dix heures et demie de très rude travail.
Le train arrière du transport du premier core est faussé: les courroies ont cédé; les hommes de garde s’en occuperont. On a vu trois phoques el des moueltes de Ross. Coucher à neuf heures du mäin. Lever à six, déjeuner à sept. Le temps est fort mauvais; si nous ne tenons pas à nous tremper de part en part, il faut rester sous les tentes : je fais savoir à tous qu’on ne se mettra pas en route avant que le ciel se nettoie : c’est évidemment une tempête du sud-ouest, chose à nous presque inconnue depuis deux ans, mais le terrible souci qu'elle m'amène dépasse de beaucoup l'intérêt avec lequel, en d’autres temps, j'en eusse surveillé les effets : où nous pousset-elle, pendant que nous sommes ici, réduits à l’immobilité? Nos hommes profitent de cette halte pour réparer les mocassins, usés et faisant eau. Nos sacs de nuit, hélas! sont encore tout humides; c’est miracle de les voir jamais sécher; s'ils restent mouillés de cette façon, la fourrure achèvera de s'en détacher, et le cuir nu est un triste matelas! Jusqu'à minuit le vent soufflait en rafales furieuses, menaçant d'emporter nos tentes; la pluie tombait avec acharnement; malgré le froid, malgré l'humidité, pour ne pas dire plus, nous étions pourtant heureux de nous sentir à l'abri; les pauvres chiens se blottissaient sous les embarcations pendant que nous, êlres humains, nous avions un loit — tel quel — sur nos têtes. Le vent continue sud-ouest, le baromètre tombe à 744mm,5 (Lempérature, 2°,2), le thermomètre monte à +.0°,5. Si ces grains nous balayent vers le nord, comme j'en ai la presque cerliludo; du moins ils nous seront utiles pour disloquer la glace et en aplanir la superficie.
7, — Diner à minuit; le vent fraichit de nouveau, le thermomètre redescend à — 1°; le baromètre, à 744 millimètres (temp., 2°,2) et s'y maintient. La pluie cesse; je crois que la brise va passer au nord-ouest. Pourtant le ciel a un aspect si meniçcant et l'air est encore si chargé d’orage, que je décide de
fin, j'arrive per, grelolen, qui n'a x dents et a x heures el
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rester au camp jusqu'à notre heure habituelle de départ. Ancguin a tué un phoque, qui, malheureusement, a coulé avant que le youyou püût être mis à l’eau. Sondages, 23 brasses, dérive rapide sous le vent. Souper à six heures. On à replacé le cotre sur son traîneau. Nindemann est souffrant. Pour qu'il puisse dormir en paix et ne pas souffrir du froid, je donne à nos autres camarades de tente l’ordre de gagner leurs lits à septheures du matin. La brise tourne quelque peu à l’ouest, le baromètre reste à 744 millimètres et le thermomètre remonte à 0°; la neige tombe en flocons énormes; on dirait de très ins marabouts. Coucher général à neuf heures, Lever à six heures du soir. Pendant notre sommeil, le vent passe au nord-ouest et souffle presauc en rafales; le soleil se montre de temps à autre. Le baromètre s'élève à 747 millifnètres (lempérature, + 19,67); le thermomètre descend à —0°,75. Départ à huit heures.
Le 8, à sept heures du matin, nous n’avions fait qu’un kilomètre et demi par la plus pénible, la plus décourageante de nos élapes. Le vent du nord-ouest a ouvert la glace dans toutes les directions, hors celle qui nous serait utile; sans cesse il faut improviser des bacs, construire des passerelles. La bise Sinsinue sous nos habits; le brouillard ne manque pas sa visite accoutumée; une bruine pénélrante vient couronner le tout. Nous n'avons diné qu’à deux heures, après en avoir mis six à faire 900 mètres. Départ à trois, campement à sept, souper à sept heurcs trente. Coucher à neuf. Lever à six heures du soir; à sept heures quarante-cinq, tourmente de neige; à huit, on reprend la marche, et, grâce à une route passable, le 9 à minuit, lors de la halle du diner, nous avons gagné plus de 2 kilomètres, Ce succès nous fait oublier les ennuis et les déboires d'hier. Tant que la glace reste ferme, on peut encore
s'en lirer : ces ouvertures sont le pire de tout,
Maintenant que deux des transports sont allégés, leur excès
de cargaison ayant été adjugé aux nartas, il se trouve que les
hommes ont à franchir le même trajet quatre fois à l'aller,
lois au retour. Première course, deux traîneaux ; seconde,
deux traincaux encore; troisième, le grand cotre; qualrième,
le second cotre et la baleinière; en général bètes et gens finis-
sent leur journée à la même heure. 1 kilomètre d'avance en
signifie donc 7 pour les hommes, 9 pour les chiens. Quant à moi, d’abord je vais en avant pour choisir et éclairer Ja roule, puis je reviens prendre l’arrière-garde; trois fois, soir et matin, je parcours ainsi l'élape, et certes je comprends, d’après mes propres sensations, combien Melville et ses hommes sont heureux quand ils ont enfin dressé les tentes! Alexey se tient à l’ouvrage, quoique ses mauvaises digestions le fatiguent encore. S'il paraissait si triste il y a quelque temps, c’est, me dit le docteur, que, son père et son oncle étant morts d’une maladie analogue à la sienne, il se croyait sur le point de les suivre; il se figurait, en outre, que nous le payerions juste en raison de son travail, et que, par conséquent, Aneguin rapporterait au pays « dollars beaucoup plus!» Le brave Indien nous suppose sans doute le pouvoir de contenter toutes ses fantaisies : hier, très sérieusement, il confiait à M. Ambler que manger du mouton le remettrait bien vite! 2etle requête délournée nous amuse, nous à qui, depuis tant de jours, le pemmican est volaille, chair et poisson! Le vent continue à souffler grand frais, et, quoique pendant le diner nous fussions bloltis à l'abri des embarcalions, nous élions misérablement transis. Personne n'a été fâché quand, à une heure dix du malin, j'ai donné l’ordre de se remettre en roule.
A quelque distance du lieu de halte nous avons vu un iglou' de phoque, un de ces trous dans la neige où les femelles mettent bas. Le passage communiquant à la mer n'était pas refermé, mais la plus grande partie du « toit» avait fondu; plus loin, des fumées d'ours, remontant à plusieurs jours déjà. Nous sommes sur la vieille glace; le terrain s'annonce bon; je ne vois pas d'ouverture, et demain matin, je l'espère, nous aurons fait 5 kilomètres ; ce serait notre meilleure étape.
Vieille glace, sans doute, mais non paléocrystique. En tout cas, elle a plus d’une année. Les nombreuses pointes que nous appelons groins la hérissent de toutes parts, polies, durcies, couvertes de vase en certains endroits et se projelant à 4 où 5 mèlres; elles.s’inclinent toutes au sud-est comme si la pression élait venue du nord-ouest. Ma carte allemande porte que les brises maîtresses de la Nouvelle-Sibérie sont, en hiver,